Adji Sarr, l'accusatrice d'Ousmane Sonko, sous haute protection

Adji Sarr est celle qui accuse de viol Ousmane Sonko, l'une des principales personnalités politiques du Sénégal. Jeune inconnue originaire d'une village de pêcheurs, elle est devenue malgré elle une célébrité, insultée sur les réseaux sociaux, vivant dans la peur d'être agressée et forcée de vivre au secret sous protection policière.

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Adji Sarr, la femme la plus "détestée" du Sénégal ?

Adji Sarr, 23 ans a raconté en détail à la barre du tribunal de Dakar les viols qu'elle dit avoir subis et dont elle accuse Ousmane Sonko d'être l'auteur. Le verdict est attendu ce jeudi 1er juin. 

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Adji Sarr, 23 ans, est donc celle par qui le mal(e) est arrivé ?

Employée du salon Sweet Beauté où il venait se faire masser, la jeune femme a porté plainte en février 2021 contre Ousmane Sonko. Ce dernier était alors député, mais surtout une figure jeune et populaire de l'opposition, arrivé troisième de la présidentielle en 2019 en attendant celle de 2024.

Je veux devenir une féministe pour défendre les victimes comme moi. Adji Sarr dans Le Monde

Adji Sarr dit n'avoir pas imaginé l'onde de choc que provoquerait sa plainte. Malgré la haine déversée contre elle sur les réseaux sociaux, elle n'a jamais fléchi dans son exigence de justice. En 2022 dans le quotidien Le Monde, elle expliquait qu'elle voulait "devenir une féministe pour défendre les victimes" comme elle mais regrettait un manque de soutien de leur part. 

"Elle paiera le prix fort"

Lors du procès le 23 mai dernier à Dakar, elle a raconté qu'Ousmane Sonko avait abusé d'elle "cinq fois" et "sans protection" entre fin 2020 et début 2021.

La jeune femme s'est exprimé en langue wolof. Elle est revenue ce qui s'est passé selon elle dans l'intimité du salon, fournissant de nombreux détails largement relayés et commentés sur les réseaux et dans la presse depuis. "Quand j’ai terminé le massage, il a introduit sa main dans mon vagin puis il a menacé de me tuer", a-t-elle décrit lors de l'audition. Elle raconte aussi une autre scène de viol dans la salle de jacuzzi. Le député l'aurait menacée de la faire assassiner ou licencier.

Une pauvre demoiselle qui n'est pas si innocente que cela puisqu'elle aurait pu se rétracter depuis longtemps. Ousmane Sonko

Ousmane Sonko était absent au procès. Le maire de Ziguinchor a toujours nié les accusations et crié au complot du pouvoir pour l'écarter de la présidentielle. S'il s'est longtemps gardé de l'attaquer frontalement, il l'accuse aujourd'hui d'être devenue, selon lui, une "jeune fille manipulée" à qui on a promis un passeport diplomatique et beaucoup d'argent, une "pauvre demoiselle qui n'est pas si innocente que cela puisqu'elle aurait pu se rétracter depuis longtemps". "Tôt ou tard elle paiera le prix fort de son forfait" comme les autres "comploteurs", a-t-il promis.

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Lynchage médiatique

L'accusatrice d'Ousmane Sonko subit au quotidien menaces et invectives. Native des îles du Saloum (centre-ouest) dédiées à la pêche et l'agriculture et prisées des touristes, elle vit sous la protection de la police en un lieu inconnu. "Adji Sarr vit comme une prisonnière dans son propre pays. En témoignent ces trois policiers qui la suivent comme son ombre pour la protéger. Ou ses changements fréquents d’adresse (cinq en un an) et de numéro de téléphone", lit-on dans l'article du Monde. "Elle change de domicile et de téléphone régulièrement", confirme un membre de son entourage à l'AFP, qui vante son courage car "elle a pu résister" à ce qu'il appelle le "lynchage médiatique".

Issue de la commauté sérère, orpheline de mère depuis 2010, elle a quitté l'école sans diplôme, travaillé dans un restaurant puis dans la couture. C'est "grâce à une amie" qu'elle est entrée à Sweet Beauté, sans la moindre formation, a-t-elle précisé lors du procès. Elle y gagnait autour de 60.000 francs CFA (environ 92 euros) par mois, en plus des pourboires des clients.

Qui suis-je pour porter plainte contre Ousmane Sonko ? C'est ce que je pensais avant de porter plainte. Au début, je pensais que personne n'allait me croire. Adji Sarr sur RFI

Adji Sarr assure n’y avoir pratiqué que des massages classiques – sans prestations sexuelles – jusqu’à sa rencontre avec un client : Ousmane Sonko. Elle a néammoins évoqué les différents types de massages proposés dans le salon Sweet Beauty, comme le "body-body ", où le client comme la masseuse se retrouvent nus. Sa patronne ainsi que plusieurs témoins ont contesté sa déposition.

"Qui suis-je pour porter plainte contre Ousmane Sonko ? C'est ce que je pensais avant de porter plainte. Au début, je pensais que personne n'allait me croire.", expliquait la jeune femme, lors d'un entretien à RFI en mars 2022. Elle raconte qu'elle ne dort plus sans prendre de médicament et qu'elle vit dans la peur de se faire agresser, prenant même ses douches habillées, craignant d'être attaquée. "Ce que j'ai vécu, je veux que plus aucune femme ne le vive", confiait-elle à notre consoeur de RFI .

#JusticepourAdji

Peu après le procès, Ousmane Sonko l'a traitée de "guenon frappée d'AVC", affirmant que l'idée ne lui viendrait jamais de la violer.

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Une attaque qui a fait sortir Adji Sarr de sa réserve. Dans une vidéo publiée sur Tik Tok, elle répond : "Ousmane, je suis une guenon convoitée. C'est cette guenon qui t'a fait quitter ta maison en plein couvre-feu, à l'insu de tes épouses, de ta maman et des enfants, pour la retrouver".

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Si les féministes du pays paraissent divisées sur cette affaire, certaines continuent de la soutenir malgré la pression. Comme le rapporte le quotidien Le Monde, "un commando" a tenu à marquer sa solidarité en écrivant des graffitis sur les murs de Dakar : "Adji, on te croit", ou encore "Justice pour Adji". 

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Pour la militante et essayiste féministe sénégalaise, Ndeye Fatou Kane, "La force de ces prescriptions sociales se poursuit au sein même de la (jeune) sphère féministe sénégalaise. Car le sexisme, accolé au classisme qui suit Adji Sarr comme son ombre, étend ses tentacules au sein des féministes, qui sont partagées sur la question du soutien à lui apporter." Dans une tribune relayée dans Terriennes, l'autrice de Vous avez dit féministe ? estime que "depuis deux années que tout ceci a commencé, le curseur est placé de manière inamovible sur Adji Sarr, scrutant ses moindres faits et gestes, celle par qui le mal(e) est arrivé, sans pour autant reprocher quoi que ce soit à l’autre partie".

Selon elle, cette affaire aura de lourdes conséquences "dans un pays où l’intolérance devient galopante et les prises de parole courageuses se font de plus en plus rares … Sans oublier la culture du viol qui est de plus en plus légitimée".