Affaire Adji Sarr : "Une culture du viol de plus en plus légitimée"

Ndeye Fatou Kane est une militante féministe sénégalaise. Elle nous fait partager son analyse de l'affaire Sweet Beauty du nom du salon de massage où Adji Sarr accuse Ousmane Sonko de l'avoir violée à plusieurs reprises, qui secoue son pays depuis maintenant deux ans.

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Adji Sarr, l'accusatrice d'Ousmane Sonko
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Doctorante en Sciences humaines et sociales, romancière et essayiste, Ndèye Fatou Kane est une intellectuelle engagée pour la défense des droits des femmes. Elle a publié Vous avez dit féministe ? (Éditions L'Harmattan, 2018). Nous l'avions rencontrée à cette occasion, mais aussi plus récemment pour célébrer les dix ans de Terriennes et nous parler d'afroféminisme.

Ndeye Fatou Kane, militante, écrivaine féministe

    Depuis deux ans, l’opinion publique sénégalaise est tenue en haleine par ce qu’il convient d’appeler “l’affaire” Sweet Beauty. Rappel des faits : Ousmane Sonko, 48 ans, leader du parti Pastef, était un habitué de ce salon de massage clandestin dans lequel travaillait Adji Sarr, 22 ans, qui l’accuse de l’avoir violée dans ledit salon entre décembre 2020 et février 2021, moment où elle dépose une plainte pour viol.

    Rappelons-le, le mois de février 2021 est un moment où la pandémie du coronavirus fait rage et Dakar, de même que plusieurs autres villes du Sénégal, est sujette à un couvre-feu. Qui dit couvre-feu, dit (donc) interdiction de se déplacer. Mais Ousmane Sonko, protégé par son immunité parlementaire, se rend au salon.

    La plainte de Adji Sarr pour viol en février 2021 plonge le pays dans une crise sociopolitique sans précédent, où les revenus (surtout dans le secteur informel) ont drastiquement baissé, donnant lieu à des manifestations dans les artères de la capitale sénégalaise. Ce qui a occasionné 14 pertes humaines. À cela s’ajoute l’emprisonnement de Ousmane Sonko durant quelques jours, et le pays tout entier s’embrase.

    Feuilleton politico-judiciaire 

    Depuis deux années, ce feuilleton politico-judiciaire qui a débuté dans ce salon de massage, se poursuit un peu partout dans le Sénégal, où chacun·e y va de son interprétation. J’y avais consacré un texte dans la Revue Riveneuve Continents consacrée au Sénégal.

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    Le lundi 22 Mai, au terme d’une audience-marathon de dix-sept heures, où se sont succédé Adji Sarr, la plaignante, les avocats de l’accusation de même que ceux de la défense, sans oublier Ndèye Khady Ndiaye (l’ancienne) propriétaire du salon Sweet Beauty, et d’autres témoins-clés de l’affaire (en l’absence de Ousmane Sonko, retiré à Ziguinchor), le pays tout entier retient son souffle et les camps continuent de s’affronter. Entre les souteneur·euses du leader du parti Pastef, ses pourfendeur·euses et celleux qui veulent que le procès se termine pour que leur vie puisse reprendre son cours, plusieurs grilles d’analyse sont à identifier.

    "Des normes de genre très rigides"

    Les révélations à caractère sexuel, qui ont pour l’essentiel constitué la base des prises de parole de Adji Sarr, ont été largement reprises par la quasi totalité des quotidiens sénégalais. Cette sexualité, qui constitue la trame centrale de ce feuilleton judiciaire, obéit à des normes de genre très rigides.

    Le curseur est placé de manière inamovible sur Adji Sarr, scrutant ses moindres faits et gestes, celle par qui le mal(e) est arrivé, sans pour autant reprocher quoi que ce soit à l’autre partie. Ndeye Fatou Kane, militante, écrivaine 

    Car depuis deux années que tout ceci a commencé, le curseur est placé de manière inamovible sur Adji Sarr, scrutant ses moindres faits et gestes, celle par qui le mal(e) est arrivé, sans pour autant reprocher quoi que ce soit à l’autre partie, allant jusqu’à lui reprocher de vivre et de ne pas afficher une mine contrite, ignorant de quelle manière les traumatismes peuvent se manifester suivant les individu·es.

    Des féministes divisées

    L’imaginaire collectif sénégalais condamne Adji Sarr de la plus sévère des manières, car on ne semble pas lui pardonner de sortir de cette pudibonderie langagière et corporelle qui façonne en grande partie la sexualité féminine au Sénégal.

    Car le sexisme, accolé au classisme qui suit Adji Sarr comme son ombre, étend ses tentacules au sein des féministes, qui sont partagées sur la question du soutien à lui apporter. Ndeye Fatou Kane

    La force de ces prescriptions sociales se poursuit au sein même de la (jeune) sphère féministe sénégalaise. Car le sexisme, accolé au classisme qui suit Adji Sarr comme son ombre, étend ses tentacules au sein des féministes, qui sont partagées sur la question du soutien à lui apporter.

    Adji Sarr s’en était plaint dans une interview, déclarant n’avoir pas senti de soutien.

    Au tout début de l’affaire, il est utile de rappeler que le collectif des féministes du Sénégal avait fait un communiqué, assorti d’une campagne numérique, avec le hashtag #AdjiOnTeCroit, largement diffusé sur les réseaux sociaux. Mais ce soutien a été malheureusement noyé dans la vague de récriminations de tous bords, venant aussi du parti au pouvoir.

    Culture du viol

    Ces récriminations, venant pour la plupart des soutiens de Ousmane Sonko, participent à consolider une campagne de musellement qui atteint de plus en plus des proportions inquiétantes, allant jusqu’à harceler et faire taire. Dès lors, il serait aisé de comprendre que la question du support à Adji Sarr puisse diviser.

    Ce qui malheureusement aura pour conséquences de creuser encore plus profondément le fossé des abdications quotidiennes, qui sont déjà le lot des femmes dans un pays où l’intolérance devient galopante et les prises de parole courageuses se font de plus en plus rares… Sans oublier la culture du viol de plus en plus légitimée. Ndeye Fatou Kane

    Ce qui malheureusement aura pour conséquences de creuser encore plus profondément le fossé des abdications quotidiennes, qui sont déjà le lot des femmes dans un pays où l’intolérance devient galopante et les prises de parole courageuses se font de plus en plus rares… Sans oublier la culture du viol de plus en plus légitimée, augurant de lendemains sombres pour les futures victimes de violences sexuelles.

    La journée du 22 Mai semble avoir franchi un nouveau palier dans cette banalisation des violences sexuelles, avec le florilège d’insanités dont a été couverte Adji Sarr.