Terriennes

Caster Semenya déboutée : le procès de l'hyperandrogénie dans le sport

La championne Caster Semenya a été déboutée par le tribunal arbitral du sport situé à Lausanne, qui a donné raison à la Fédération internationale d'athlétisme. Celle-ci a décidé de nouvelles règles imposant un traitement spécial pour les athlètes produisant un taux de testostérone au-delà de la moyenne. (Photo prise à Doha, Qatar, en mai 2018)
La championne Caster Semenya a été déboutée par le tribunal arbitral du sport situé à Lausanne, qui a donné raison à la Fédération internationale d'athlétisme. Celle-ci a décidé de nouvelles règles imposant un traitement spécial pour les athlètes produisant un taux de testostérone au-delà de la moyenne. (Photo prise à Doha, Qatar, en mai 2018)
@AP Photo/Kamran Jebreili
La championne Caster Semenya a été déboutée par le tribunal arbitral du sport situé à Lausanne, qui a donné raison à la Fédération internationale d'athlétisme. Celle-ci a décidé de nouvelles règles imposant un traitement spécial pour les athlètes produisant un taux de testostérone au-delà de la moyenne. (Photo prise à Doha, Qatar, en mai 2018)

Caster Semenya est une athlète qui produit naturellement beaucoup de testostérone. Trop aux yeux de la fédération internationale d'athlétisme, qui veut lui imposer un traitement médical pour abaisser son taux d'hormones masculines. La championne sud-africaine avait demandé au tribunal arbitral du sport qui siège à Lausanne de statuer. Il vient de rejeter sa requête, au nom d'une "discrimination nécessaire". Entretien avec Anaïs Bohuon, historienne du sport, qui parle d'une mesure ouvertement sexiste.

Il s'agissait sans doute de la course la plus difficile de sa carrière. Et elle vient de la perdre. La double championne olympique et triple championne du monde du 800 m Caster Semenya avait tenté devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne, de faire invalider le règlement de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) imposant aux femmes hyperandrogènes de prendre des médicaments afin de faire baisser leur taux de testostérone pour participer aux épreuves internationales sur les distances allant du 400 m au mile (1609 m).

Ce mercredi 1er mai 2019, le tribunal a donné tort à Caster Semenya et à la Fédération sud-africaine dans le conflit qui l'opposait à la Fédération internationale d'athlétisme. Selon cette décision, elle devra donc se plier au nouveau règlement et suivre un traitement dont elle ne veut pas, si elle souhaite poursuivre la compétition.
L'athlète a décidé de faire appel de ce jugement.

Matthieu Reeb, secrétaire général du tribunal, a déclaré: "Le comité a estimé que les règlements du DSD étaient discriminatoires, mais la majorité des membres du comité ont estimé que, sur la base des preuves présentées par les parties à la procédure, une telle discrimination était un moyen nécessaire, raisonnable et proportionné pour obtenir des résultats satisfaisants. L'objectif de l'IAAF consistant à préserver l'intégrité de l'athlétisme féminin dans certaines épreuves de piste de compétitions internationales allant de 400 m à 1 mile. "

En accueillant "avec reconnaissance" la décision "prompte et détaillée" du TAS, l'IAAF se félicite que le tribunal reconnaisse le caractère "nécessaire, raisonnable et proportionné" de ce règlement.

"La décision du TAS ne m'arrêtera pas", a assuré la double championne olympique sud-africaine dans un communiqué publié par ses avocats. "Depuis une décennie l'IAAF a tenté de me faire ralentir, mais cela m'a rendue plus forte encore", a-t-elle souligné, se réjouissant toutefois que les trois juges (du TAS) aient reconnu que les règles de l'IAAF sont "discriminatoires envers certaines femmes". Dans le même communiqué, Semenya a promis: "une fois de plus je vais surmonter cela et continuer d'inspirer des jeunes femmes et athlètes en Afrique du Sud et dans le monde entier".

"Parfois, il vaut mieux réagir sans réagir", a écrit sur son compte twitter l'athlète en réaction à ce jugement.

De nombreux internautes ont très vite fait part de leur soutien. Tout comme les médias sud-africains.
 

"Caster Semenya est une femme de sexe cis(genre). Par conséquent, quel que soit son avantage, cela n’est ni injuste ni artificiel. Vous ne pouvez pas disqualifier un grand joueur de basketball parce qu'il est plus grand qu'une personne moyenne ou disqualifier un joueur d'échecs parce qu'il a un QI plus élevé", a tweeté un internaute.


"La discrimination est nécessaire, a jugé le tribunal arbitral du sport, tandis que Caster Semenya perd son appel", lit-on à la Une du journal sud-africain The Voice.

Le gouvernement sud-africain a accueilli avec déception cette décision, "qui supprime l'action de Semenya en tant que personne, en tant qu'athlète, en tant que personne qui s'entraîne dur", selon la ministre des Femmes Bathabile Dlamini.

 

En mars, l'ONU avait aussi officiellement fait part de son soutien à Caster Semenya, condamnant le nouveau règlement de la fédération internationale d'athlétisme. 

Une décision d'une ampleur sans précédent pour le sport et l'athlétisme, et ouvertement sexiste!
Anaïs Bohuon, historienne du sport, ancienne athlète


Pour Anaïs Bohuon, historienne du sport et auteure de " Catégorie 'dames': Le test de féminité dans les compétitions sportives (éditions Glyphe), se dit révoltée par cette décision d'"une ampleur historique qui marque un tournant dans le sport et l'athlétisme, mais aussi dans l'histoire des discriminations, parce que le tribunal autorise explicitement aux yeux et à la vue de tout le monde que la fédération mette en place une mesure ouvertement sexiste". Lire l'intégralité de notre entretien en bas de l'article.

Un règlement pour l'équité, une bataille pour la dignité

La bataille judiciaire et médiatique avait commencé dès le premier jour des audiences, le 18 février dernier. "Aujourd'hui est un jour très très important" pour l'équité des compétitions, lance le patron de l'athlétisme Sebastian Coe, flanqué de deux avocats, avant même son entrée au tribunal. "La valeur fondamentale de l'IAAF est la promotion des jeunes filles et des femmes en athlétisme et c'est ce que nous venons défendre ici. Les règlements que nous introduisons sont là pour protéger le caractère sacré d'une concurrence loyale et ouverte."


Ce qui est en jeu ici n'est rien moins que le droit de chacun à faire du sport. Le corps des femmes, leur bien-être, leur capacité à gagner leur vie, leur vie privée
Ministre sud-africaine des Sports, Tokozile Xasa

L'instance dirigeante de l'athlétisme dégaine d'emblée un communiqué qui, assure-t-elle, lui garantit le soutien de certains experts du TAS. "Une violation flagrante relative à la confidentialité (des débats, NDLR) orchestrée dans le but d'influencer l'opinion publique", selon les avocats de Caster Semenya. Parmi ces experts appelés par l'IAAF pour soutenir la thèse d'une médication obligatoire des femmes hyperandrogènes : David Handelsman, professeur d'endocrinologie reproductive à l'Université de Sydney, et le Angelica Hirschberg, professeur de gynécologie obstétrique à Stockholm.

En réponse à ces accusations, le TAS autorise Caster Semenya à diffuser à son tour les noms des experts qui témoigneront en sa faveur. Ce mardi, ses avocats révèlent une liste de dix noms prestigieux, à commencer par Eric Vilain, généticien spécialiste des variations génétiques, expert auprès du CIO, ou Alun Williams, spécialisé dans les différences génétiques et leur impact sur les performances.

Incontestablement une femme

"Elle demande à être respectée et traitée comme n'importe quel(le) autre athlète", soulignent les avocats de Caster Semenya. "Son don génétique devrait être célébré, pas faire l'objet de discrimination." Ils ont aussi plaidé la tolérance envers les athlètes présentant "des variations génétiques", ironisant sur le "règlement de l'IAAF (qui) ne permet à personne de courir".


De son côté, Semenya, triple championne du monde (2009, 2011, 2017) et double championne olympique du 800 m (2012, 2016), assure être "incontestablement une femme". Elle dénonce ces règles, destinées selon elle, à la "ralentir", soutenue par la Fédération sud-africaine, mais aussi par tout le gouvernement et la classe politique sud-africaine. "Ce qui est en jeu ici n'est rien moins que le droit de chacun à faire du sport. Le corps des femmes, leur bien-être, leur capacité à gagner leur vie, leur vie privée, leur sentiment d'appartenir au monde est remis en question, explique la ministre sud-africaine des Sports Tokozile Xasa. C'est une violation grossière des normes internationales en matière de droits humains."

A Lausanne pour soutenir sa compatriote, la ministre accuse de front la Fédération internationale d'athlétisme de porter atteinte aux corps des femmes : "Nous parlons d'atteintes aux corps des femmes lorsque les femmes doivent s'expliquer sur leur apparence physique... Nous voulons nous assurer que tu ne te sens pas seule", a ajouté la ministre. Puis elle a transmis un message de soutien à Semenya de la part du président Cyril Ramaphosa : "Souviens-toi que tu es grande. Souviens-toi que tu es le symbole qui nous rappelle constamment que rien ne peut battre le pouvoir durable de l'esprit humain". 

Tokozile Xasa, ministre des Sports d'Afrique du Sud
Tokozile Xasa, ministre des Sports d'Afrique du Sud
© Radio-Canada


Manemolla David Makhura, Premier ministre de la province du Gauteng, salue sa résilience et la manière dont Caster Semenyan fait face à l'adversité. Il appelle à mettre fin à l'humiliation pour faire place à l'excellence :

 

L'objectif est vraiment de rendre une décision avant les Championnats du monde.
Matthieu Reeb

"Ce n'est pas un cas sans précédent, nous avons eu le cas de Dutee Chand (sprinteuse indienne, privée de compétition en 2015 en raison d'un taux de testostérone trop élevé, NDLR), qui s'est terminé l'année dernière suite à la décision de la Fédération internationale d'athlétisme de changer son règlement", explique Matthieu Reeb. Les médaillées de bronze et d'argent sur 800 m aux JO de Rio en 2016, Francine Niyonsaba (Burundi) et Margaret Wambui (Kenya), ont également été confrontées à des questions sur leur taux de testostérone. "C'est une affaire spéciale qui implique beaucoup de preuves scientifiques. C'est inhabituel. Ce qu'il va se passer, je ne suis pas capable de dire mais, à coup sûr, ce sera important. L'objectif est vraiment de rendre une décision avant les Championnats du monde" qui se tiennent du 29 septembre au 6 octobre 2019, à Doha, au Qatar."

 
©Glyphe
Anaïs Bohuon, historienne du sport et auteure de " Catégorie "dames": Le test de féminité dans les compétitions sportives aux éditions Glyphe.

Terriennes : que pensez-vous de cette décision ?
Ma première réaction a été d'être révoltée, choquée et triste. C'est une décision d'une ampleur historique qui va marquer l'histoire du sport et de l'athlétisme et celle des discriminations. Clairement, le tribunal autorise que la fédération internationale d'athlétisme mette en place une règlementation, une mesure ouvertement sexiste ! Cela veut dire qu'aujourd'hui, au 21ème siècle, une femme, dans le sport, n'a pas le droit d'exceller ni d'être trop performante. 

En quoi le cas de Caster Semenya est-il emblématique ?
Caster Semenya est une athlète hyperandrogène, elle produit plus de testostérone sur la base d'une moyenne qui a été déjà arbitrairement arrêtée. Pourquoi on lui demanderait de réguler cet avantage physique dans la mesure où elle n'a pas triché et que c'est un avantage au même titre qu'une grande taille pour le saut en hauteur ou au basket. Il n'est même pas prouvé scientifiquement que ce taux de testostérone élevé lui permette d'accroitre ses performances sur certaines disciplines. Il faudrait réguler les autres avantages physiques potentiels. J'ai envie d'être volontairement provocatrice et d'inviter toutes les athlètes quelle que soit leur discipline, celles qui arrivent 4ème au bas du podium à saisir le tribunal arbitral, en disant "ce n'est pas juste, ma concurrente a sûrement des avantages physiques significatifs puisque je finis toujours 4ème!" C'est une décision qui n'a ni queue ni tête et qui ouvre le champ des possibles à n'importe quelle plainte. C'est un règlement sexiste qu'entérine le tribunal du sport, car du coup, ça ne s'adresse qu'aux femmes ! Le sexisme peut très vite dévier vers le racisme. Les athlètes dits "caucasiens" pourraient tout aussi bien demander réparation face aux soi-disant avantages de leurs concurrents afro-américains ou jamaïcains par exemple au titre que ce sont eux qui décrochent toutes les médailles !

En quoi consiste ce traitement médicamenteux que veut imposer la FIA ?
Pour moi il s'agit d'une violation du droit humain, car on demande à ces athlètes qui sont nées femmes de prendre des médicaments pour modifier leur taux de testostérone, c'est totalement fou. Les experts médicaux ont toujours dit que la prise médicamenteuse surtout sur des athlètes qui ont un corps totalement sain, pas du tout malade, pouvait engendrer de très forts dérèglements hormonaux, des vertiges, des nausées, un déficit en cortisone. C'est très grave !

Qu'est-ce-que cela dit sur l'hyperandrogénie dans le sport ?
C'est une mesure sexiste et même intersexophobe. A l'heure où des personnes intersexe portent plainte pour mutilations, discriminations, pour les vies brisées de ces individus qui sortent des critères normatifs qu'on impose, qui sortent de cette norme binaire, c'est un retour en arrière. Et je n'ai pas peur de le dire, on veut mutiler ces athlètes aux yeux et au vu de tout le monde.

Que va-t-il se passer pour Caster Semenya maintenant ?
Elle peut saisir le tribunal fédéral suisse, pour dénoncer cette loi discriminante qui ne doit pas, qui ne peut passer selon moi. En tant qu'historienne du sport, j'ai l'impression qu'à nouveau le sport se situe au dessus des lois. Imaginons que votre fille soit hyperandrogène par exemple ou bien qu'elle ait un QI incroyable, et que l'université lui demande de prendre un traitement pour
réguler ses incroyables résultats. Et bien, ça ne passerait pas. Vous porteriez plainte pour discrimination auprès de n'importe quel tribunal, vous gagneriez. Je pense que la problématique de Caster Semenya dépasse le cadre du sport, on est dans une atteinte,  une violation de la dignité humaine. D'ailleurs, l'ONU a alerté la fédération et le tribunal en disant attention à ce que vous faites, c'est grave. J'espère que Caster aura la force de se battre encore, comme elle le fait depuis les jeux de Berlin il y a 10 ans. Et surtout qu'elle portera l'affaire auprès d'une instance juridique qui ne relève pas du monde du sport. Pour arrêter ce que le sport est en train de faire, car il envoie un signal catastrophique mondialement.  
 
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