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Affaire Caster Semenya : le procès de l'hyperandrogynie dans le sport

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Caster Semenya produit naturellement beaucoup de testostérone. Trop aux yeux de la fédération internationale d'athlétisme, qui veut lui imposer un traitement médical pour abaisser son taux d'hormones masculines, en vertu d'un règlement jugé sexiste et discriminatoire. Cette semaine, devant le tribunal arbitral du sport en Suisse,  la championne sud-africaine plaide sa cause - et celles de tous et toutes les athlètes qui, comme elle, présentent des variations génétiques.

La double championne olympique et triple championne du monde du 800 m Caster Semenya mène cette semaine la course la plus difficile de sa carrière : devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne, elle tente de faire invalider le règlement de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) imposant aux femmes hyperandrogènes de prendre des médicaments afin de faire baisser leur taux de testostérone pour participer aux épreuves internationalessur les distances allant du 400 m au mile (1609 m).

Un règlement pour l'équité, une bataille pour la dignité

Ce lundi 18 février, elle est entrée sans un mot dans les locaux du TAS en faisant le V de la victoire, entamant une semaine qui devrait changer le reste de sa carrière. Et peut-être aussi l'histoire de son sport.

La bataille judiciaire et médiatique commence dès le premier jour des audiences. "Aujourd'hui est un jour très très important" pour l'équité des compétitions, lance le patron de l'athlétisme Sebastian Coe, flanqué de deux avocats, avant même son entrée au tribunal. "La valeur fondamentale de l'IAAF est la promotion des jeunes filles et des femmes en athlétisme et c'est ce que nous venons défendre ici. Les règlements que nous introduisons sont là pour protéger le caractère sacré d'une concurrence loyale et ouverte."


Ce qui est en jeu ici n'est rien moins que le droit de chacun à faire du sport. Le corps des femmes, leur bien-être, leur capacité à gagner leur vie, leur vie privée
Ministre sud-africaine des Sports, Tokozile Xasa

L'instance dirigeante de l'athlétisme dégaine d'emblée un communiqué qui, assure-t-elle, lui garantit le soutien de certains experts du TAS. "Une violation flagrante relative à la confidentialité (des débats, NDLR) orchestrée dans le but d'influencer l'opinion publique", selon les avocats de Caster Semenya. Parmi ces experts appelés par l'IAAF pour soutenir la thèse d'une médication obligatoire des femmes hyperandrogènes : David Handelsman, professeur d'endocrinologie reproductive à l'Université de Sydney, et le Angelica Hirschberg, professeur de gynécologie obstétrique à Stockholm.

En réponse à ces accusations, le TAS autorise Caster Semenya à diffuser à son tour les noms des experts qui témoigneront en sa faveur. Ce mardi, ses avocats révèlent une liste de dix noms prestigieux, à commencer par Eric Vilain, généticien spécialiste des variations génétiques, expert auprès du CIO, ou Alun Williams, spécialisé dans les différences génétiques et leur impact sur les performances.

Incontestablement une femme

"Elle demande à être respectée et traitée comme n'importe quel autre athlète", soulignent les avocats de Caster Semenya. "Son don génétique devrait être célébré, pas faire l'objet de discrimination." Ce mardi, ils ont aussi plaidé la tolérance envers les athlètes présentant "des variations génétiques", ironisant sur le "règlement de l'IAAF (qui) ne permet à personne de courir".


De son côté, Semenya, triple championne du monde (2009, 2011, 2017) et double championne olympique du 800 m (2012, 2016), assure être "incontestablement une femme". Elle dénonce ces règles, destinées selon elle, à la "ralentir", soutenue par la Fédération sud-africaine, mais aussi par tout le gouvernement et la classe politique sud-africaine. "Ce qui est en jeu ici n'est rien moins que le droit de chacun à faire du sport. Le corps des femmes, leur bien-être, leur capacité à gagner leur vie, leur vie privée, leur sentiment d'appartenir au monde est remis en question, explique la ministre sud-africaine des Sports Tokozile Xasa. C'est une violation grossière des normes internationales en matière de droits humains."

A Lausanne pour soutenir sa compatriote, la ministre accuse de front la Fédération internationale d'athlétisme de porter atteinte aux corps des femmes : "Nous parlons d'atteintes aux corps des femmes lorsque les femmes doivent s'expliquer sur leur apparence physique... Nous voulons nous assurer que tu ne te sens pas seule", a ajouté la ministre. Puis elle a transmie un message de soutien à Semenya de la part du président Cyril Ramaphosa : "Souviens-toi que tu es grande. Souviens-toi que tu es le symbole qui nous rappelle constamment que rien ne peut battre le pouvoir durable de l'esprit humain". 

Tokozile Xasa, ministre des Sports d'Afrique du Sud
Tokozile Xasa, ministre des Sports d'Afrique du Sud
© Radio-Canada


Manemolla David Makhura, Premier ministre de la province du Gauteng, salue sa résilience et la manière dont Caster Semenyan fait face à l'adversité. Il appelle à mettre fin à l'humiliation pour faire place à l'excellence :

5 jours de débats, réponse en mars

L'audience doit durer cinq jours pour se terminer ce vendredi 22 février, "un processus assez long pour le TAS", selon Matthieu Reeb, secrétaire général du tribunal suprême en matière de sport, qui espère "pouvoir rendre une décision finale avant la fin du mois de mars".

L'objectif est vraiment de rendre une décision avant les Championnats du monde.
Matthieu Reeb

"Ce n'est pas un cas sans précédent, nous avons eu le cas de Dutee Chand (sprinteuse indienne, privée de compétition en 2015 en raison d'un taux de testostérone trop élevé, NDLR), qui s'est terminé l'année dernière suite à la décision de la Fédération internationale d'athlétisme de changer son règlement", explique Matthieu Reeb. Les médaillées de bronze et d'argent sur 800 m aux JO de Rio en 2016, Francine Niyonsaba (Burundi) et Margaret Wambui (Kenya), ont également été confrontées à des questions sur leur taux de testostérone. "C'est une affaire spéciale qui implique beaucoup de preuves scientifiques. C'est inhabituel. Ce qu'il va se passer, je ne suis pas capable de dire mais, à coup sûr, ce sera important. L'objectif est vraiment de rendre une décision avant les Championnats du monde" qui se tiennent du 29 septembre au 6 octobre, à Doha, au Qatar."

La décision du panel du TAS devrait être connue fin mars.