Terriennes

Afghanistan : la double peine pour les femmes victimes de violences domestiques

Des Afghanes évacuées vers l'Albanie après les talibans arrivés au pouvoir en août interpellent la communauté internationale pour venir en aide à leurs sœurs restées au pays, qui sont durement discriminées. Ici, une jeune réfugiée participe à une réunion de sensibilisation du public sur la violence à l'égard des femmes à l'ouest de Tirana, le vendredi 10 décembre 2021.
Des Afghanes évacuées vers l'Albanie après les talibans arrivés au pouvoir en août interpellent la communauté internationale pour venir en aide à leurs sœurs restées au pays, qui sont durement discriminées. Ici, une jeune réfugiée participe à une réunion de sensibilisation du public sur la violence à l'égard des femmes à l'ouest de Tirana, le vendredi 10 décembre 2021.
©AP Photo/Franc Zhurda
Des Afghanes évacuées vers l'Albanie après les talibans arrivés au pouvoir en août interpellent la communauté internationale pour venir en aide à leurs sœurs restées au pays, qui sont durement discriminées. Ici, une jeune réfugiée participe à une réunion de sensibilisation du public sur la violence à l'égard des femmes à l'ouest de Tirana, le vendredi 10 décembre 2021.
Des femmes afghanes scandent et tiennent des pancartes de protestation, à Kaboul, Afghanistan, le lundi 27 décembre 2021 pour demander aux nouveaux dirigeants talibans du pays de l'éducation, l'alimentation, l'emploi, la sécurité, la participation politique et l'égalité avec les hommes.

Selon l'ONU, 87% des femmes afghanes ont déjà vécu une forme de violence physique, sexuelle ou psychologique. Depuis l'arrivée au pouvoir des talibans, de nombreux refuges pour femmes ont dû fermer, certains tentent d'accueillir des victimes clandestinement.

"J'en suis presque morte", raconte Fatema. Mariée à sept ans à un homme de 80, puis à un autre, elle a enduré les viols, la faim et les coups jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus et tente de se suicider.

Ma tête s'est écrasée contre un clou dans le mur et mon crâne a craqué.
Fatema, 22 ans

Après une énième fuite, elle se cache aujourd'hui dans un des rares refuges pour femmes resté ouvert en Afghanistan depuis l'arrivée au pouvoir des talibans mi-août. Les larmes aux yeux, la jeune femme de 22 ans témoigne des violences conjugales qu'elle a subies tout au long de sa jeune vie, comme cette fois, à 10 ans, où "ma tête s'est écrasée contre un clou dans le mur et mon crâne a craqué".

Une femme afghane portant une burqa sort d'un petit magasin à Kaboul, en Afghanistan, le dimanche 5 décembre 2021. 
Une femme afghane portant une burqa sort d'un petit magasin à Kaboul, en Afghanistan, le dimanche 5 décembre 2021. 
©AP Photo/Petros Giannakouris

87% de femmes victimes de violences

En Afghanistan, où traditions patriarcales, pauvreté et manque d'éducation freinent depuis des décennies les droits des femmes, 87% d'entre elles ont déjà vécu une forme de violence physique, sexuelle ou psychologique, selon l'ONU.

Sous l'ancien gouvernement, ce pays de 38 millions d'habitants ne comptait que 24 refuges, quasiment tous financés par la communauté internationale et mal vus par une partie de la société. Déjà très imparfait, ce système de protection s'est effondré.

Nous devons recommencer de zéro.
Directrice d'un refuge

Si le refuge de Fatema ferme, elle n'aura nulle part où aller: son père est décédé, ses belles-familles souhaitent la tuer. Dans son foyer, une vingtaine d'autres survivantes se cachent de leurs anciens bourreaux.

Sous couvert d'anonymat, la directrice d'une ONG raconte à l'AFP avoir suivi avec inquiétude la prise de contrôle progressive de l'Afghanistan par les talibans. Dans les provinces les plus instables, elle s'est préparée des mois à l'avance, renvoyant les pensionnaires le souhaitant dans leurs familles et en transférant d'autres. Puis il a fallu, en panique, déplacer une centaine de femmes et d'employées vers Kaboul. Quand la capitale est tombée, les dernières sont retournées dans leurs familles, parties chez des amis ou avec le personnel. "Nous devons recommencer de zéro," déplore la directrice, qui n'a pas encore obtenu l'autorisation de rouvrir ses refuges.

Les talibans assurent pourtant avoir changé. Fin novembre, le porte-parole du mouvement Suhail Shaheen a affirmé à Amnesty International que les femmes battues pouvaient saisir les tribunaux. Leur chef suprême, Hibatullah Akhundzada, a dénoncé en décembre les mariages forcés.

Les combattants islamistes ne se sont pas prononcés officiellement sur les refuges ni n'ont ordonné leur fermeture, offrant même leur protection à certaines ONG. Insuffisant pour rassurer celles-ci: la plupart ont fermé leurs centres.

Les talibans ont rendu plusieurs visites à celui hébergeant Fatema, laissant une impression mitigée et l'"avenir incertain", selon une employée. Ils "disent que ce n'est pas un endroit sûr pour les femmes, que leur place est à la maison." Une autre est moins inquiète. Ils "sont venus, ont regardé les chambres, vérifié qu'il n'y avait pas d'hommes", raconte-t-elle. "C'était bien mieux que ce à quoi nous nous attendions". Selon plusieurs sources, certains centres officiellement fermés continuent à abriter des femmes n'ayant aucun point de chute.

Des femmes afghanes scandent et tiennent des pancartes de protestation, à Kaboul, Afghanistan, le lundi 27 décembre 2021 pour demander aux nouveaux dirigeants talibans du pays de l'éducation, l'alimentation, l'emploi, la sécurité, la participation politique et l'égalité avec les hommes.
Des femmes afghanes scandent et tiennent des pancartes de protestation, à Kaboul, Afghanistan, le lundi 27 décembre 2021 pour demander aux nouveaux dirigeants talibans du pays de l'éducation, l'alimentation, l'emploi, la sécurité, la participation politique et l'égalité avec les hommes.
©AP Photo/Mohammed Shoaib Amin

Les refuges portes closes

Avant même la prise de Kaboul par les talibans, beaucoup de victimes ne savaient ni où, ni comment recevoir de l'aide et de graves manquements ont souvent été imputés aux institutions étatiques.

Ils ne m'ont même pas écoutée et m'ont dit que ma situation n'était pas si mauvaise.
Zakia, menacée de mort

Zakia, menacée de mort par le père du mari qui la battait, se souvient que les employées du ministère des Femmes, chargé théoriquement de la protéger, "ne m'ont même pas écoutée et m'ont dit que ma situation n'était pas si mauvaise". Le ministère, fermé par les talibans, l'a accusée "de mentir", raconte Mina, 17 ans, qui a fui à 15 ans avec sa petite-sœur un oncle violent.

Mais le système restait vital. Désormais, de nombreuses femmes, mais aussi les employées des refuges, "risquent des violences et la mort", selon Amnesty International.

Quand la situation économique empire, les hommes sont sans travail, les cas de violence augmentent.
Une membre de l'ancien ministère des femmes afghan

Plusieurs employées disent avoir été menacées au téléphone par des talibans cherchant des membres de leurs familles. Une fonctionnaire de l'ancien ministère des Femmes raconte que des talibans ont tenté d'obtenir d'elle les adresses des refuges. L'heure est d'autant plus critique que la situation s'aggrave. "Quand la situation économique empire, les hommes sont sans travail, les cas de violence augmentent", décrit cette fonctionnaire.

Une inquiétude partagée par Alison Davidan, représentante d'ONU Femmes en Afghanistan: "La situation a probablement empiré (...) mais les services ont de façon générale diminué", dit-elle, précisant que l'ONU négocie la réouverture de refuges.
 

C'est aussi la mission que s'est fixée Mahbouba Seraj, une figure centrale de la lutte pour les droits des Afghanes. Son refuge resté ouvert a été inspecté par les talibans qui l'ont "en quelque sorte laissé tranquille". La militante souhaite continuer de discuter avec les islamistes, ayant l'espoir "qu'il va y avoir des changements". Mais elle s'inquiète surtout pour les victimes qui ne se manifestent plus: "Personne ne va s'occuper d'elles".

*le nom des témoins a été changé