Fil d'Ariane
Ce 10 février 2020, la défense de Louisa Hanoune réclamait l'acquittement en appel. Quelques heures plus tard, la secrétaire générale du Parti des Travailleurs et proche de la famille Bouteflika était libérée. Le fait que, plus encore que celles infligées aux dignitaires du pouvoir algérien fraîchement tombé – dont le général Ahmed Gaïd Salah, nouvel "homme fort" du pays, fut lui-même une pièce éminente avant d’en devenir le procureur - la peine de quinze années de prison réservée à la très politique et peu menaçante Louisa Hanoune par une juridiction militaire fin septembre 2019 avait surpris.
Par les doutes qui planent sur ses prétendus motifs, d'abord, assez peu convaincants, mais surtout par sa lourdeur inattendue voire un peu incongrue, qui trahit la vengeance : quinze ans de prison, officiellement pour "complot avec des réunions" visant à "porter atteinte à l’autorité de l’État et de l’armée".
Une sorte de condamnation à mort pour cette figure historique de la vie politique algérienne âgée de 65 ans, malade, fidèle opiniâtre à sa cause communiste autant qu’à celle des femmes.
Singulier parcours que le sien. Issue d’une famille modeste dont l’armée française a détruit la maison durant la guerre d’indépendance, Louisa Hanoune devient avocate au terme d’une ascension peu fréquente. Dans les années 1980, qui sont celles de sa jeunesse, elle bataille contre le Code de la famille qui perpétue, sous couvert d’islam, la minorité juridique de fait de la femme algérienne tout en maintenant la polygamie.
Arrêtée en 1983 par la sinistre Sécurité militaire pour avoir distribué des tracts réclamant la fin du parti unique et l’instauration de la démocratie, elle fait un premier séjour de six mois en prison. La même Sécurité militaire l’arrête à nouveau en 1988, après des émeutes dont la répression a causé des dizaines de morts. Quelques jours de détention dans un lieu secret. "J’entendais les râles et les cris des jeunes qu’on torturait, racontera-t-elle dans un entretien à Jeune Afrique. La prison a forgé mon destin. Les mois que j’y ai passés constituent le socle de mon engagement politique."
En 1990, Louisa Hanoune participe à la fondation du Parti des travailleurs, marxiste d’inspiration trotskiste. Elle en est la porte-parole puis la secrétaire générale. Dans la décennie noire de la guerre civile, elle prone le dialogue et refuse de condamner les seuls islamistes (1). Elle devient en 1997 députée de la circonscription d’Alger, où elle sera régulièrement réélue.
Après son accession au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika – encore dans sa phase quelque peu disruptive - lui propose à deux reprises des portefeuilles ministériels, qu’elle refuse. Elle se présentera trois fois contre lui à l’élection présidentielle, y recueillant jusqu'à 4,5 % des voix. Ses adversaires lui reprocheront de servir ainsi de caution à des scrutins douteux, que d'autres forces politiques ont préféré boycotter.
Survient le mouvement populaire de 2019, qui emporte le 2 avril le quasi-fantôme qu’est devenu le vieux président. Le Parti des travailleurs, avec bien d’autres, s'est opposé à son "cinquième mandat" mais, comme l’ensemble de l’opposition classique, il pèse peu dans la tourmente.
De son côté, l’homme qui tient encore le pays et surtout ce qu’il reste du régime, le général Gaïd Salah, affermit son pouvoir en livrant à la vindicte des têtes choisies, éventuellement bien coupables, mais qui sont justement ses rivaux.
Le 5 mai sont ainsi arrêtés plusieurs membres du "clan Bouteflika" dont Saïd, frère de l'ex-président et le naguère puissant général Mohamed Mediene dit "Toufik".
Le 9 mai, Louisa Hanoune est convoquée comme témoin par un juge du tribunal militaire de Blida, qui la fait incarcérer après cinq heures d’audition. Motifs déclarés : "conspiration en vue de porter atteinte à l’autorité du commandant de l’institution militaire" (implicitement Gaïd Salah, chef d'état-major) et " conspiration contre l’autorité de l’État". Accusations passibles de la peine de mort.
Que lui reproche-t-on ? Le 27 mars au matin alors que la tempête est sur le point d’emporter Abdelaziz Bouteflika - et avec lui son clan rapproché -, le frère de ce dernier, Saïd Bouteflika et Toufik se rencontrent dans une villa d’Alger pour, semble t-il, envisager une suite des événements qui préserve leurs intérêts, incluant la mise à l’écart du général Gaïd Salah. Ils ignorent qu’ils sont écoutés.
Dans l’après-midi, ils sont rejoint par Louisa Hanoune, qui entretient de notoriété publique des liens d’amitié anciens avec Zhor (la sœur du président) et des contacts avec Saïd, apparemment à l'initiative de sa venue. Dans cet entretien espionné, selon ses défenseurs, la responsable politique et députée s’est bornée à formuler des généralités sur la nécessité du départ d’Abdelaziz Bouteflika et d’une convocation d'une assemblée constituante, sans évoquer Gaïd Salah. Elle ne s’est impliquée, assurent-ils, dans nul complot. On ne voit pas très bien, au demeurant, quel rôle elle aurait pu y jouer dans sa position assez faible.
Leur proie capturée le 9 mai, le clan de Gaïd Salah, en tout cas, ne la lâchera pas. Malgré une campagne internationale en sa faveur et sa mauvaise santé, la vieille opposante se voit refuser toutes ses demandes de mise en liberté.
Détenue dans des conditions impitoyables à la prison militaire de Blida, elle est renvoyée pour procès devant un tribunal non moins militaire.
Il se tient le 23 septembre, en vitesse. Par un amalgame très volontaire du régime, Louisa Hanoune est jugée avec Saïd Bouteflika, Toufik et d’autres membres de ceux que Gaïd Salah nomme "la bande".
De la consistance des charges qui pèsent sur elle, on sait peu de choses tant l’"instruction" est demeurée opaque et le procès, aux allures de règlement de compte, pas beaucoup plus clair.
Celui-ci s’est tenu sans observateurs ni journalistes algériens, a fortiori étrangers. Seuls les avocats et les familles des accusés ont eu le droit d’assister à l’audience. La police et les gendarmes, rapporte l'AFP, ont interdit l’accès aux deux entrées du tribunal militaire à tous les véhicules et piétons.
Défense minimale et procès expéditif pour un verdict express, très proche des réquisitions. Quinze années de prison pour tout le monde, l'opposante politique comme les dirigeants déchus.
Le fameux "complot" reste brumeux, et plus encore la participation prétendue de la dirigeante du Parti des travailleurs. "Le jugement contre Louisa Hanoune est davantage lié à son militantisme et à ses idées qu’elle a réitérées devant le tribunal militaire", commente l'un de ses avocats (et militant des droits de l’homme) Mokrane Ait Larbi.
"Ce sera un procès politique" avait, selon Jeune Afrique, pronostiqué auparavant la militante à l’un de ses rares visiteurs. Propos encore trop optimiste. Fidèle au savoir faire d’une quasi-dictature dont il serre convulsivement l'héritage, le nouveau et déjà usé clan au pouvoir et son improbable général ont perpétré un simulacre dans la pénombre, loin d’une rue qui les hait et continue de les défier. L'élimination caricaturale de Louisa Hanoune réduit encore leur crédit.
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(1) Voir le livre de Ghania Mouffok, "Une autre voix pour l'Algérie", entretiens avec Louisa Hanoune en 1996 (La Découverte). [retour]