Terriennes

Algérie : la lourde condamnation de Louisa Hanoune, cible choisie de la justice militaire du régime

Louisa Hanoune en avril 2009, alors candidate à l'élection présidentielle.<br />
(AP photo)
Louisa Hanoune en avril 2009, alors candidate à l'élection présidentielle.
(AP photo)

Au terme d'un procès expéditif en tribunal militaire, la dirigeante politique de gauche Louisa Hanoune, figure de l'opposition algérienne, trois fois candidate à l'élection présidentielle, s'est vue condamnée à quinze années de prison au même titre que plusieurs hauts dignitaires du pouvoir déchu. Son sort suscite de multiples protestations, notamment en France. Ses avocats ont révélé la teneur d'une audience édifiante et les réponses de Louis Hanoune à ses accusateurs déterminés (voir verbatim en fin d'article).

Plus encore que celles infligées dans le même temps aux dignitaires du pouvoir algérien fraîchement tombé – dont le général Ahmed Gaïd Salah, nouvel  "homme fort" du pays, fut lui-même une pièce éminente avant d’en devenir le procureur - la peine réservée à la très politique et peu menaçante Louisa Hanoune par une juridiction militaire surprend.

Par les doutes qui planent sur ses prétendus motifs, d'abord, assez peu convaincants, mais surtout par sa lourdeur inattendue voire un peu incongrue, qui trahit la vengeance : quinze ans de prison, officiellement pour "complot avec des réunions" visant à "porter atteinte à l’autorité de l’État et de l’armée".

Une sorte de condamnation à mort pour cette figure historique de la vie politique algérienne âgée de 65 ans, malade, fidèle opiniâtre à sa cause communiste autant qu’à celle des femmes.

Femme de combats

Singulier parcours que le sien. Issue d’une famille modeste dont l’armée française a détruit la maison durant la guerre d’indépendance, Louisa Hanoune devient avocate au terme d’une ascension peu fréquente. Dans les années 1980, qui sont celles de sa jeunesse, elle bataille contre le Code de la famille qui perpétue, sous couvert d’islam, la minorité juridique de fait de la femme algérienne tout en maintenant la polygamie.

Arrêtée en 1983 par la sinistre Sécurité militaire pour avoir distribué des tracts réclamant la fin du parti unique et l’instauration de la démocratie, elle fait un premier séjour de six mois en prison. La même Sécurité militaire l’arrête à nouveau en 1988, après des émeutes dont la répression a causé des dizaines de morts. Quelques jours de détention dans un lieu secret. "J’entendais les râles et les cris des jeunes qu’on torturait, racontera-t-elle dans un entretien à Jeune Afrique. La prison a forgé mon destin. Les mois que j’y ai passés constituent le socle de mon engagement politique."

Louisa Hanoune vers 1995.<br />
<sub>Photo extraite du livre de Ghania Mouffok "<em>Une autre voix pour l'Algérie</em>" (La Découverte, 1996)</sub>
Louisa Hanoune vers 1995.
Photo extraite du livre de Ghania Mouffok "Une autre voix pour l'Algérie" (La Découverte, 1996)

En 1990, Louisa Hanoune participe à la fondation du Parti des travailleurs, marxiste d’inspiration trotskiste. Elle en est la porte-parole puis la secrétaire générale. Dans la décennie noire de la guerre civile, elle prone le dialogue et refuse de condamner les seuls islamistes (1). Elle devient en 1997 députée de la circonscription d’Alger, où elle sera régulièrement réélue.

Après son accession au pouvoir, Abdelaziz Bouteflika – encore dans sa phase quelque peu disruptive - lui propose à deux reprises des portefeuilles ministériels, qu’elle refuse. Elle se présentera trois fois contre lui à l’élection présidentielle, y recueillant jusqu'à 4,5 % des voix. Ses adversaires lui reprocheront de servir ainsi de caution à des scrutins douteux, que d'autres forces politiques ont préféré boycotter.

Dans les filets

Survient le mouvement populaire de 2019, qui emporte le 2 avril le quasi-fantôme qu’est devenu le vieux président. Le Parti des travailleurs, avec bien d’autres, s'est opposé à son "cinquième mandat" mais, comme l’ensemble de l’opposition classique, il pèse peu dans la tourmente.

Manifestation à Alger le 26 avril 2019<br />
<sub>(AP Photo/Toufik Doudou)</sub>
Manifestation à Alger le 26 avril 2019
(AP Photo/Toufik Doudou)

De son côté, l’homme qui tient encore le pays et surtout ce qu’il reste du régime, le général Gaïd Salah, affermit son pouvoir en livrant à la vindicte des têtes choisies, éventuellement bien coupables, mais qui sont justement ses rivaux.

Le 5 mai sont ainsi arrêtés plusieurs membres du "clan Bouteflika" dont Saïd, frère de l'ex-président et le naguère puissant général Mohamed Mediene dit "Toufik".

Le 9 mai, Louisa Hanoune est convoquée comme témoin par un juge du tribunal militaire de Blida, qui la fait incarcérer après cinq heures d’audition. Motifs déclarés : "conspiration en vue de porter atteinte à l’autorité du commandant de l’institution militaire" (implicitement Gaïd Salah, chef d'état-major) et " conspiration contre l’autorité de l’État". Accusations passibles de la peine de mort.

Que lui reproche-t-on ? Le 27 mars au matin alors que la tempête est sur le point d’emporter Abdelaziz Bouteflika - et avec lui son clan rapproché -, le frère de ce dernier, Saïd Bouteflika et Toufik se rencontrent dans une villa d’Alger pour, semble t-il, envisager une suite des événements qui préserve leurs intérêts, incluant la mise à l’écart du général Gaïd Salah. Ils ignorent qu’ils sont écoutés.

Dans l’après-midi, ils sont rejoint par Louisa Hanoune, qui entretient de notoriété publique des liens d’amitié anciens avec Zhor (la sœur du président) et des contacts avec Saïd, apparemment à l'initiative de sa venue. Dans cet entretien espionné, selon ses défenseurs, la responsable politique et députée s’est bornée à formuler des généralités sur la nécessité du départ d’Abdelaziz Bouteflika et d’une convocation d'une assemblée constituante, sans évoquer Gaïd Salah. Elle ne s’est impliquée, assurent-ils, dans nul complot. On ne voit pas très bien, au demeurant, quel rôle elle aurait pu y jouer dans sa position assez faible.

Simulacre hâtif et discret

Indignations ....
Malgré un écho relativement limité dans le tumulte du Hirak (mouvement de rue algérien), le sort de Louisa Hanoune a, dès son arrestation, suscité dans divers pays un mouvement d'indignation dans les milieux politiques de gauche, syndicaux ou de défense des droits humains.

En France, une pétition pour sa libération a réuni plus d'un milliers de signataires, parmi lesquels les anciens Premiers ministres Lionel Jospin et Jean-Marc Ayrault, des personnalités politiques comme Jean-Pierre Chevènement, Marie-Georges Buffet ou Jean-Luc Mélenchon, de nombreux syndicalistes et militants politiques connus ou non.

"Louisa Hanoune, souligne leur appel, est connue partout depuis des années pour ses prises de position et son combat intransigeant en défense de la démocratie, des libertés, des droits des femmes et toujours du côté des peuples et des opprimés. Que l’on soit d’accord ou pas avec ses positions politiques, rien ne peut justifier sa mise en détention."

Au lendemain de sa condamnation, 300 à 400 personnes se sont rassemblées en solidarité aux abords de l'ambassade d'Algérie à Paris, à l'appel de diverses organisations politiques ainsi que des syndicats CGT et FO..
Rassemblement pour Louisa Hahoun devant l'ambassade d'Algérie à Paris, le 27 septembre.<sub><sup>  (photos Pascal Priestley)</sup></sub><br />
 
Rassemblement pour Louisa Hahoun devant l'ambassade d'Algérie à Paris, le 27 septembre.  (photos Pascal Priestley)
 

Leur proie capturée le 9 mai, le clan de Gaïd Salah, en tout cas, ne la lâchera pas. Malgré une campagne internationale en sa faveur et sa mauvaise santé, la vieille opposante se voit refuser toutes ses demandes de mise en liberté.

Détenue dans des conditions impitoyables à la prison militaire de Blida, elle est renvoyée pour procès devant un tribunal non moins militaire.

Il se tient le 23 septembre, en vitesse. Par un amalgame très volontaire du régime, Louisa Hanoune est jugée avec Saïd Bouteflika, Toufik et d’autres membres de ceux que Gaïd Salah nomme "la bande".

De la consistance des charges qui pèsent sur elle, on sait peu de choses tant l’"instruction" est demeurée opaque et le procès, aux allures de règlement de compte, pas beaucoup plus clair.

Celui-ci s’est tenu sans observateurs ni journalistes algériens, a fortiori étrangers. Seuls les avocats et les familles des accusés ont eu le droit d’assister à l’audience. La police et les gendarmes, rapporte l'AFP, ont interdit l’accès aux deux entrées du tribunal militaire à tous les véhicules et piétons.

Défense minimale et procès expéditif pour un verdict express, très proche des réquisitions. Quinze années de prison pour tout le monde, l'opposante politique comme les dirigeants déchus.

Le fameux "complot" reste brumeux, et plus encore la participation prétendue de la dirigeante du Parti des travailleurs. "Le jugement contre Louisa Hanoune est davantage lié à son militantisme et à ses idées qu’elle a réitérées devant le tribunal militaire", commente l'un de ses avocats  (et militant des droits de l’homme) Mokrane Ait Larbi.

"Ce sera un procès politique" avait, selon Jeune Afrique, pronostiqué auparavant la militante à l’un de ses rares visiteurs. Propos encore trop optimiste. Fidèle au savoir faire d’une quasi-dictature dont il serre convulsivement l'héritage, le nouveau et déjà usé clan au pouvoir et son improbable général ont perpétré un simulacre dans la pénombre, loin d’une rue qui les hait et continue de les défier. L'élimination caricaturale de Louisa Hanoune réduit encore leur crédit.
                                                                                  ♦

Verbatim                Le collectif des avocats de Louisa Hanoune a communiqué cette semaine au cours d’une conférence de presse différents propos tenus le 24 septembre au tribunal militaire de Blida, durant le « procès » de l’opposante. Nous en reprenons ici des extraits, publiés dans le quotidien El Watan :

Interrogée sur la rencontre du 27 mars à la villa Dar El Afia, elle déclare avoir «accepté l’invitation» du conseiller du Président, «parce qu’il m’a affirmé» que son frère «avait pris la décision de démissionner». Puis, elle précise : «Le 22 février, j’ai appelé la sœur du Président pour lui demander de dire à son frère de démissionner avant qu’il ne soit trop tard et éviter le pire au pays. J’ai envoyé un sms à son frère conseiller avec le même contenu pour accélérer le départ du Président, mais je n’ai pas demandé de rencontre, qui est pour moi formelle. (...)
J’ai eu dans le passé à solliciter plusieurs fois le conseiller du Président pour des rencontres. Je ne vois aucun problème à voir un responsable politique ou un conseiller du président de la République.»  Le juge ramène l’accusée à la date du 27 mars, et elle répond que c’est Saïd Bouteflika qui l’a «contactée, a invité le général Toufik et organisé les choses. La rencontre a eu lieu vers 15h30. Elle n’était pas secrète. Elle a eu lieu dans une résidence officielle».

« La seule chose que j’ai moi-même évoquée durant cette rencontre est la politique à caractère civil : d’abord la démission du Président, la dissolution des deux Chambres parlementaires, le départ du gouvernement et la restitution de la parole au peuple», explique Louisa Hanoune.

Le président lui demande : «Pourquoi avez-vous accepté d’aller vers ce régime populairement rejeté ?»  Réponse de Louisa Hanoune : «Le régime n’est pas encore parti. Il ne s’agit pas de personnes, mais de la nature des institutions de l’Etat et des relations entre elles. C’est la nature du système, des lois et des pratiques. La première revendication de la révolution est le départ des 4B, mais deux seulement sont partis. Chaque vendredi, le peuple réclame le départ des deux autres

Le président : «Pourquoi est-ce uniquement le PT qui a assisté à la rencontre et non pas d’autres partis politiques ?» Louisa Hanoune : «Chaque parti a sa stratégie politique. Il y a des partis qui se contentent de la dénonciation et des déclarations, mais le Parti des travailleurs pense que la participation dans l’action politique c’est d’aller vers les institutions de l’État pour trouver des solutions. (...)

Si les partis n’ont plus ce droit de changer le régime, cela veut dire que le multipartisme même formel n’existe plus. Je milite depuis les années 1970 pour le départ du régime du parti unique et pour restituer la parole au peuple. J’ai été incarcérée par le tribunal militaire pour des inculpations plus graves que celles d’aujourd’hui. J’ai passé six mois en prison avant que le président Chadli Bendjedid ne prononce en ma faveur la grâce amnistiante.

Il m’est arrivé, en tant que chef de parti politique, de rencontrer d’anciens Présidents, des ministres, des responsables de la sécurité, etc. J’ai exprimé mes avis et j’ai proposé des solutions, d’autant que mon parti ne s’adresse pas à des parties étrangères. En acceptant l’invitation de Saïd Bouteflika, mon but était d’accélérer la démission du Président et la prise en charge des revendications populaires (...)

Je voulais contribuer à trouver une sortie positive pour éviter à mon pays la situation actuelle. Est-ce que cet effort que j’ai consenti est puni par la loi ? Je n’ai jamais fait partie d’un pouvoir ou gouvernement. Mon militantisme et celui de mon parti sont connus. Mes positions et mon combat ont toujours été pour défendre la souveraineté de la nation et son renforcement. Je me suis toujours opposée à toute intervention de parties étrangères.»

Pour le collectif d’avocats, l’audience du 24 septembre « n’a laissé aucun doute » sur « l’inexistence » du « complot contre l’autorité de L’État et de l’armée ». Ce qui n’a pas empêché la lourde condamnation de l’opposante, clairement dictée par une autre logique.

(1) Voir le livre de Ghania Mouffok, "Une autre voix pour l'Algérie", entretiens avec Louisa Hanoune en 1996 (La Découverte). [retour]