Algérie : "le Code de la famille, le code de l'infamie !" selon Aouicha Bekhti

Aouicha Bekhti a le sens du combat ancré au plus profond de son âme. Cela fait plusieurs décennies que cette avocate se bat pour les droits humains en Algérie, en particulier pour ses soeurs algériennes. Un engagement qui lui a valu bien des menaces, sans jamais la freiner. Rencontre.

Image
Aouicha Bekhti, au nom de la liberté des Algériennes
Partager4 minutes de lecture

"Moi, je choisis qui je veux défendre ! Je ne pourrais pas faire autrement ! Je ne pourrais pas défendre quelqu'un qui a du sang de nos soeurs sur les mains", lance, sans filtre, Aouicha Bekhti. 

Notre rencontre a lieu à l'occasion du Congrès national de "Femmes solidaires", qui s'est tenu à Paris à la mi-mai. L'avocate algérienne, qui fait partie de ce réseau d'associations de défense des droits des femmes d'éducation populaire, universaliste et laïque, figure parmi les invitées. 

Contre l'obscurantisme

Figure forte de la défense des libertés et des droits citoyens algériens, l'avocate est connue pour ses coups de gueule féministes. Membre fondatrice du réseau contre la répression, et pour les libertés démocratiques et la libération des détenus, avec d'autres confrères, consoeurs et intellectuel.le.s, à la veille de la révolte populaire incarnée par le mouvement Hirak, "elle sillonnait déjà le pays pour assister les premiers détenus d'opinion", écrit la militante Ghania Khelifi sur le site medfeminiswiya.

Maître Bekhti est quotidiennement sur tous les fronts pour dénoncer la répression, l'obscurantisme et l’arbitraire du pouvoir algérien.

Maitre Bekhti, contre l'obscurantisme et pour les femmes

Entretien avec Aouichia Bekhti

Terriennes : que peut-on dire des Algériennes et de leurs droits depuis l'indépendance ? 

Aouichia Bekhti : les femmes ont acquis leurs libertés par un combat sur tous les plans. Les Algériennes, comme toutes les femmes du monde, sont nées libres. La première violence envers les femmes en Algérie est institutionnelle. Le code de la famille, qui est inspiré directement de la charia, en fait une mineure à vie. Pourtant, la Constitution consacre l'égalité totale entre les femmes et les hommes en tant que citoyennes et citoyens. Elle prévoit qu'une femme peut être présidente, et d'ailleurs, il y a eu des femmes candidates. La dernière Constitution a aussi consacré la parité en milieu professionnel. Mais la vie privée est gérée par le Code de la famille, que l'on a rebaptisé entre militantes le code de "l'infamie", car pour moi, c'est une infamie.

Pourquoi est-il selon vous un "code de l'infamie" ? 

Dans ce code, on considère que la femme est mineure car elle a besoin d'un tuteur pour se marier. Son tuteur peut même être son fils. Elle le met au monde, il devient majeur, et elle, elle reste mineure ! Ce code autorise la polygamie, une pratique qui n'était pas très répandue en Afrique du Nord. Bien-sûr, cela existait il y a très longtemps. Après on vous dira qu'elle est soumise à conditions selon la charia, mais celles-ci peuvent en réalité être vite détournées. Selon moi, la polygamie doit être interdite, c'est ce que les Tunisiens ont fait en pénalisant cette pratique. Par ailleurs, dans l'héritage, il est dit que la femme n'a droit qu'à la moitié de son frère. Pire encore, lorsqu'une femme n'a que des filles, ce sont les oncles et les cousins qui héritent. Il y a eu quelques aménagements, mais trop légers selon moi. Par exemple, avant 2005, lorsque la mère avait la garde des enfants, elle n'avait pas d'autorité sur eux, pour voyager, faire du sport etc... Il fallait l'autorisation du père qui, souvent, après le divorce disparait. Il fallait galérer, demander l'autorisation "d'usus", et c'est le juge qui devait décider.

Toutes ces absurdités font de ce code de la famille une aberration sur le fronton de la république, et surtout une grande injustice pour les femmes. Aouichia Bekhti

Autre exemple : l'âge de la majorité pour le mariage est fixé à 19 ans, mais la femme majeure, elle, doit se choisir un tuteur ! L'absurdité est là ! Si je suis majeure, je peux choisir ma vie et décider, je n'ai pas besoin de choisir un tuteur ! Toutes ces absurdités font de ce code de la famille une aberration sur le fronton de la république et surtout une grande injustice pour les femmes. Les Algériennes sont les héritières d'une grande lignée de combattantes depuis la Kaïna, Fatma N'Soumer, qui a mené des combats contre le colonialisme et bien d'autres femmes qui se sont battues pour leur pays. Ou encore les trois Djamilettes condamnées à mort à 19 ans, qui ont posé des bombes pour libérer l'Algérie. 

Au-delà de l'étau imposé par le code de la famille, constatez-vous des progrès ? 

Dans la réalité, la femme algérienne progresse ; elle arrache ses droits tous les jours. Au baccalauréat, elles ont un taux de réussite de 65%, tout comme à l'université. Mais ces résultats ne se répercutent pas dans le milieu professionnel. Les femmes ne représentent que 18% de la population active. Il y a une grande déperdition. Les femmes qui sont brillantes, après, on ne les retrouve pas. Une femme qui se marie est la première à sacrifier sa carrière.

L'enseignement a été pris en charge par une idéologie rétrograde. La haine envers la fille et la femme s'installe dès l'école. Aouichia Bekhti

Selon vous, ces progrès sont freinés et vous constatez même une régression. A quoi est-elle due ? 

Nous constatons une grande régression dans les mentalités depuis l'avènement de l'islamisme politique. Je fais partie des premiers élèves de l'école algérienne de l'indépendance et nos aspirations étaient très différentes. Il n'était pas imaginable qu'une fille qui allait à l'école fasse autre chose que travailler, avancer et s'épanouir. Cela s'est inversé depuis l'avènement de l'islamisme. Aujourd'hui, il y a des femmes - pas toutes - qui acceptent la polygamie, tout comme l'inégalité dans l'héritage car elles estiment que c'est Dieu qui l'a décidé. L'enseignement a été pris en charge par une idéologie rétrograde. La haine envers la fille et la femme s'installe dès l'école. Je ne dis pas que toute l'Algérie est comme ça, mais je dis que ce phénomène est assez important pour tirer la société vers le bas. 

Pourtant, des femmes algériennes s'émancipent, notamment grâce à leur métier ? 

Une femme doit se battre pour son autonomie financière. Les femmes travaillent de plus en plus, elles se battent pour organiser leur vie, donner une formation à leurs enfants. Elles sont partout. Les médecins, par exemple, sont en majorité des femmes ; dans la magistrature également, elles sont très nombreuses, mais attention, cela ne veut pas dire que c'est forcément porteur de progrès, car elles peuvent aussi véhiculer des idées obscurantistes. Mais ces femmes qui travaillent sont de plus en plus visibles, surtout dans les grandes villes. 

Il y a selon vous une contradiction entre la Constitution algérienne et le Code de la famille... 

L'Algérie avait opté pour le socialisme s'inspirant des pays de l'Est, donc à travail égal, salaire égal, mais dans la pratique, c'est un peu plus compliqué. Le code de la famille, lui, remet tout en cause. Il est anticonstitutionnel. Car la Constitution garantit l'égalité des droits, l'égalité citoyenne. Mais selon l'article 2, l'islam est la religion de l'Etat. Nous, on dit que l'Etat ne doit pas avoir de religion, car c'est une entité juridique. Nous, militantes, estimons que l'islam est la religion des croyants. Voilà pourquoi on essaie de mener ce débat pour la laïcité, car je suis convaincue qu'on ne peut pas avancer sans la laïcité. 

Il a été ajouté une clause qui fait blocage, c'est la clause du pardon. C'est à dire que si la femme pardonne son agresseur, son mari, un frère, etc, l'action civile s'arrête. Aouichia Bekhti

De plus en plus de pays adoptent des lois pour lutter contre les violences faites aux femmes, qu'en est-il en Algérie ? 

Les féministes essaient de trouver des plaidoyers contre le féminicide, mais tout comme dans beaucoup de pays, le féminicide n'est pas encore intégré dans le code pénal. On a obtenu en 2015 quelques articles sur les violences faites aux femmes. Mais c'est très difficile à appliquer. Nous avions réclamé une loi cadre, et l'on n'a obtenu que quelques amendements. Si un homme est condamné pour l'assassinat d'une femme, il encourt la perpétuité. Pour la première fois, c'est un acquis, mais pour moi ce n'est pas suffisant. Le code pénal est entré dans les relations conjugales. En même temps, il a été ajouté une clause qui fait blocage, c'est la clause du pardon. C'est-à-dire que si la femme pardonne son agresseur, son mari, un frère, etc, l'action civile s'arrête. Quand on sait que pour convaincre une femme de déposer plainte dans la société qui est la nôtre, c'est déjà tellement difficile... 

En tant que militante, vos prises de position vous ont valu d'être menacée, c'est encore le cas aujourd'hui ? 

J'ai reçu des menaces, surtout en tant que militante. Je suis engagée pour la démocratie et la laïcité, et je dénonce l'obscurantisme islamiste. Dans l'exercice de ma profession, j'ai déclaré que je ne défendrai jamais ceux qui ont fait couler le sang de mes soeurs. Des filles violées par les terroristes pendant des années ont été considérées comme un butin de guerre, si je défends ces gens-là c'est comme si je me faisais complice de tout ce qu'ils ont fait. Ils ont le droit à la défense mais ce sera sans moi ! Et je continue à le dire.