Terriennes

Algériennes de France, même combat contre le pouvoir

Rassemblement place du Trocadéro le 8 mars 2019, organisé pour la Journée internationale des droits des femmes et en soutien aux manifestations massives en Algérie.
Rassemblement place du Trocadéro le 8 mars 2019, organisé pour la Journée internationale des droits des femmes et en soutien aux manifestations massives en Algérie.
©Sarah Boumghar

A l'heure où le mouvement de contestation sans précédent contre le système en place porte ses fruits, avec le départ d'Abdelaziz Bouteflika, retour sur la mobilisation des Algériennes de France. Depuis Paris, elles ont fait entendre leur voix pour demander la chute du régime avec l'espoir d'un vrai changement, pour le pays mais aussi pour leurs droits. Reportage.

À l'instar de la reine berbère Kahina ou de Djamila Bouhired, qui se sont battues contre l'invasion arabe pour la première et contre l'occupant français pour la seconde, les femmes algériennes ont toujours contribué elles aussi à écrire les grandes pages de l'Histoire de leur pays. Au lendemain du retrait d'Abdelaziz Bouteflika, retour sur le combat qu'elles mènent depuis Paris, en écho à celui de leurs soeurs partout à travers l'Algérie.
  Dimanche après dimanche, les youyous des femmes se sont mêlés à la clameur de la foule rassemblée place de la République à Paris. Leur exigence : la fin du système politique en place en Algérie. Selon la préfecture de police, 10 000 personnes étaient réunies le 10 mars. Parmi elles, les Algériennes et Franco-Algériennes, toutes générations confondues, se sont déplacées en nombre pour faire part de leur colère, dans une ambiance festive et bon enfant. 

"Non, je ne suis pas fatiguée !"

Djorha rentre tout juste d'un voyage en Algérie, d’où elle est visiblement revenue avec une kyrielle de drapeaux algériens, dans lesquels elle s’est enroulée pour l’occasion. Originaire de la région de Béjaia, Djorha explique, dans un français à l'accent kabyle très prononcé, s'être déplacée pour exprimer son soutien à la jeunesse algérienne descendue dans la rue. « Je suis venue pour l’Algérie, ça me fait mal au coeur de voir mon pays dans cet état, tous ces jeunes harragas qui meurent en mer... J’ai marché aussi à Béjaia et à Akbou. Dans le cortège il y avait beaucoup de femmes, des jeunes et des plus âgées qui ont fait la guerre de libération ». Elle tient, à bout de bras, un drapeau dans chaque main, l’un berbère et l’autre algérien. Malgré son âge, près de 70 ans, elle reste debout pendant des heures, sans faillir. « Non, je ne suis pas fatiguée ! » assène-t-elle, déterminée, quand on lui propose de s’asseoir.
 
Djorha, accoudée aux barrières de sécurité pour soulager ses bras. A près de 70 ans, cette algérienne qui vit en France se rend à toutes les manifestations contre le système politique algérien.
Djorha, accoudée aux barrières de sécurité pour soulager ses bras. A près de 70 ans, cette algérienne qui vit en France se rend à toutes les manifestations contre le système politique algérien.
©Sarah Boumghar
Au pied du monument de la place de la République, tout un symbole, Nadia, une Franco-Algérienne de 64 ans, indique qu’il n’est pas étonnant de croiser des femmes âgées, voire très âgées. « Elles ont vécu 1954 et 1962. Aujourd’hui elles ont l’impression de revivre des événements d’une ampleur aussi importante ! », dit-elle en souriant. 

Vendredi 1er mars dernier, Djamila Bouhired, véritable icône de la guerre d'Algérie, est descendue dans les rues d'Alger pour manifester aux côtés de ses compatriotes. À 83 ans, celle qui a rejoint le Front de Libération Nationale (FLN) à 19 ans et qui a été condamnée à mort par le tribunal militaire français, avant d'être libérée, n'a pas hésité à rejoindre la contestation.
 

Sonia, elle, n'a connu la guerre d'Algérie que par les récits de sa famille, et par ce qu'elle a lu dans les livres d'histoire. A 22 ans, cette étudiante venue de Lyon, née en France de parents algériens, tenait à être présente à ce rassemblement. « C’est important de manifester pour la dignité du peuple algérien. En France comme en Algérie, les femmes sont très présentes contrairement à ce qu’on a pu dire. Elles sont tout aussi concernées que les hommes par le destin de leur pays et sont souvent en première ligne ».

La place de la République est noire de monde. « Drapeau, deux euros ! », s'égosille un homme près de la bouche de métro qui donne sur l'esplanade. « Et si vous n'avez pas de monnaie, je vous l'offre ! ». Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que le lieu soit submergé par une vague de vert et blanc, couleurs de l'étendard national algérien. 

Des drapeaux, Menel en a deux. Elle en tient un à la main et a fixé l'autre sur son fauteuil roulant. Il y a deux ans, la jeune femme de 21 ans a quitté l'Algérie pour venir étudier en France. Très émue, elle s'exprime sans détours et d'une voix forte, pleine d'espoir et de détermination, sur les raisons de sa présence place de la République. « Je suis venue en France parce que je n’ai pas pu réaliser mes rêves en Algérie. Aujourd'hui, on est en train d'écrire l'histoire. Tout le monde se mobilise : les femmes mais aussi les enfants, les personnes âgées, les handicapés… On est là parce qu’on en a marre du système, nous réclamons le changement ».
 
Manel aimerait retourner vivre en Algérie après ses études en France. 
Manel aimerait retourner vivre en Algérie après ses études en France. 
©Sarah Boumghar
Au milieu des effluves de poulet, d'oignons grillés et de merguez dégagés par les stands de nourriture, Zina, elle, se plaît à répondre à tous les journalistes qui passent par-là et qui cherchent un « bon client » pour répondre à leurs questions. De sa voix puissante, elle lance les slogans qui ont traversé la Méditerranée pour arriver jusqu'à Paris, vite repris par la foule autour d'elle : « Pouvoir assassin », « Djazair horra democratia » (Algérie libre et démocratique), « ulac smah ulac » (pas de pardon), ou encore le désormais célèbre « 1,2,3, Viva l'Algérie ». « Je suis fière d’être algérienne. Le peuple ne va pas s’arrêter là, il va rester debout », dit celle dont le prénom peut être traduit, en français, par l'adjectif « belle ». 
 
Zina, originaire d'Alger, est très fière de la mobilisation de la diaspora algérienne. 
Zina, originaire d'Alger, est très fière de la mobilisation de la diaspora algérienne. 
©Sarah Boumghar
Du côté des organisateurs, les femmes sont aussi présentes. « On a à peu près 20% de femmes. Ce n'est pas la parité, mais on essaye » glisse l'un des responsables du rassemblement. Amira, Amina et Anissa font partie des collectifs à l'origine des manifestations dominicales de la diaspora algérienne.
 
Amina, Anissa et Amira, co-organisatrices des rassemblements parisiens. 
Amina, Anissa et Amira, co-organisatrices des rassemblements parisiens. 
©Sarah Boumghar
Amina Afef Chaieb, à gauche sur la photo, s'est exprimée sur la situation actuelle en Algérie sur le plateau de 64', le monde en français consacré à l'Algérie.
 

Les revendications et les slogans, à Alger comme à Paris, sont identiques. Les comportements aussi. De la même manière que les manifestants, en Algérie, nettoient les rues après leur passage, plusieurs groupes de personnes traversent la place de la République munis de sacs-poubelle, et ramassent tout ce qui a été jeté au sol. À la nuit tombée, alors que le rassemblement est terminé et qu'il ne reste presque plus personne, un jeune homme nettoie le sol avec un balai à la taille dérisoire si l'on considère la dimension de l'esplanade. Et assurément, il n'a pas l'habitude de le faire. « Regardez, je fais le ménage ! », lance-t-il, hilare. 

« Pas de démocratie sans droits des femmes »

Dessin du caricaturiste algérien Ali Dilem au lendemain des manifestations du 8 mars en Algérie. À cette occasion, beaucoup de femmes sont descendues dans la rue à la reconquête d'un espace public souvent réservé aux hommes.
Dessin du caricaturiste algérien Ali Dilem au lendemain des manifestations du 8 mars en Algérie. À cette occasion, beaucoup de femmes sont descendues dans la rue à la reconquête d'un espace public souvent réservé aux hommes.
©Ali Dilem
En ce qui concerne les droits des femmes en Algérie je pense que c’est la situation globale qui est gênante. Si le peuple algérien va mal, la femme algérienne ne peut pas aller bien dans un environnement qui est assez hostile au droit de manière générale.
Une manifestante à Paris
À la fois pour le 8 mars et en soutien aux manifestations massives à cette date en Algérie, un rassemblement était organisé sur l'esplanade des Droits de l'Homme à Paris.

« On représente les femmes algériennes, que l’on soit à l’étranger ou en Algérie. C’est le 8 mars, c’est assez symbolique. Être ici aujourd'hui, c’est aussi une manière d’apporter notre soutien aux manifestants en Algérie. En ce qui concerne les droits des femmes en Algérie je pense que c’est la situation globale qui est gênante. Si le peuple algérien va mal, la femme algérienne ne peut pas aller bien dans un environnement qui est assez hostile au droit de manière générale. La femme algérienne a toujours fait partie de l’histoire de l’Algérie » explique cette mère, venue accompagnée de sa fille, Maelys.
 
Sur la pancarte, on peut lire "Femmes algériennes, c'est à vous" et, en arabe, "la force de la liberté".
Sur la pancarte, on peut lire "Femmes algériennes, c'est à vous" et, en arabe, "la force de la liberté".
©Sarah Boumghar
Pour Rafika, « La femme est un pivot important pour le soulèvement auquel on assiste ces dernières semainesAujourd'hui, c’est la journée des droits des femmes et nous voulons insister sur la présence de la femme algérienne, comme elle l’a fait lors de la guerre d’Algérie et lors du soulèvement de 1988 », poursuit-elle.
 
Rafika aimerait que la France apporte son soutien aux manifestants algériens.
Rafika aimerait que la France apporte son soutien aux manifestants algériens.
©Sarah Boumghar
Dans ce mouvement citoyen, on ne voudrait pas que soient oubliés les droits des femmes.(...) Il est hors de question que cette fois-ci les femmes se retrouvent au second plan.
Feriel, membre du collectif APEL-égalité
Fériel et Zahia sont membres du collectif APEL-égalité, qui organisait une manifestation sur la place de la République à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes. L'association a ensuite rejoint le rassemblement de l'esplanade des Droits de l'Homme. Les deux femmes se battent depuis des années contre le Code de la famille, cette loi conservatrice en vigueur en Algérie, qui régit les rapports familiaux et réduit le statut de la femme à celui d'un mineur.

« Dans ce mouvement citoyen, on ne voudrait pas que soient oubliés les droits des femmes », souffle Fériel. « Le mouvement auquel on assiste aujourd'hui est un mouvement qui demande un changement de régime politique, la démocratie, un Etat de droit. Nous ne pouvons concevoir cela sans l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce qui fait obstacle à cette égalité en Algérie, c’est le code de la famille ».

Zahia poursuit : « On a loupé 1962, on ne manquera pas 2019. On ne peut pas aujourd’hui endosser ce qui a été fait en 1962, où l'on a laissé tout le pouvoir aux hommes. En 1984, on nous a imposé un Code de la famille qui est une soumission. Il est hors de question que cette fois-ci, les femmes se retrouvent au second plan. Il n’y aura pas de démocratie sans droit des femmes ».
 
Zahia est membre de l'association APEL-égalité, association qui lutte depuis 1990 contre le Code de la famille algérien.
Zahia est membre de l'association APEL-égalité, association qui lutte depuis 1990 contre le Code de la famille algérien.
©Sarah Boumghar
Le président de l'Algérie Abdelaziz Bouteflika a annoncé lundi 11 mars qu'il ne briguerait pas de cinquième mandat, comme le réclamaient les manifestants. (Abdelaziz Bouteflika a quitté ses fonctions officiellement le 2 avril, ndlr) Mais pour  Amina Afef Chaieb : « La mobilisation continuera. Ce n'est que le début du processus de changement ».