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"Algériennes en France, l'héritage" : les regards féminins de Bouchera Azzouz sur l'histoire franco-algérienne

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Djamila, Samia, Dalila et Fadila ont grandi en France. Dans Algériennes en France : l'héritage, elles reviennent sur leurs parcours et ceux de leurs mères. Cette relecture de l'histoire franco-algérienne à travers les luttes des femmes pour la justice, la vérité, l'égalité et la fraternité révèle en creux celles d'autres luttes, invisibles, celles-là, pour une société plus égalitaire et plus émancipatrice. Entretien avec la réalisatrice Bouchera Azzouz.

Soixante ans après l'indépendance de l'Algérie, Bouchera Azzouz nous plonge au cœur de l'histoire franco-algérienne à travers les parcours de quatre femmes :

Djamila raconte son quotidien de militante FLN, alors jeune mariée de 16 ans, en banlieue parisienne. Un engagement qui la propulse sans transition d'adolescente à jeune femme en quête de sa propre liberté.

Samia a appris la lutte des classes, la justice et l'égalité aux côtés de son père, ouvrier automobile. Marquée par la marche du 17 octobre 1961 et par la marche des femmes du 20 octobre 1961, elle consacre sa vie à exhumer de l'oubli ces événements tragiques, tout en s'engageant dans la lutte féministe.

Dalila a un an quand elle quitte le camp de harkis où ses parents ont été enfermés, en France, de 1962 à 1973. En retraçant le parcours de ses parents, elle révèle une histoire méconnue, celle de sa mère, une héroïne invisible.

Fadila arrive très jeune en France. À 18 ans, en 1974, elle part découvrir l'Algérie, alors en proie à un élan sans précédent d'utopie socialiste. En 1978, elle revient en France avec la conviction que son combat militant, puis politique, doit se faire aux côtés de cette jeunesse issue de l'immigration qui doit trouver sa place dans une société post-coloniale.

Algériennes en France : l'héritage ► à voir sur France2 ce 2 novembre 2022
 

Entretien avec Bouchera Azzouz, réalisatrice, militante féministe


Terriennes : Votre film s'intitule Algériennes en France et non Algériennes de France, pourquoi ? 

Bouchera Azzouz : Il y a une nuance : je trouvais que ce titre situait mieux cette histoire, qui démarre en France, et celle de ces femmes qui sont liées à l’Algérie d’une manière ou d’une autre, et qui, pour la plupart, vont devenir françaises. Il posait aussi la question : quel héritage ces femmes ont laissé pour notre pays ?


C’est l’histoire de 4 femmes, il fallait la raconter au féminin pourquoi ? 

Bouchera Azzouz : On est au début d’une narration, alors que nombreux podcasts essayent d’exhumer la part oubliée de l’histoire, qui est la part féminine. C’est un travail assez récent. Moi, je le fais de là d’où je suis et de là d’où je viens, c’est-à-dire de l’immigration et des quartiers populaires. Je ne dissocie jamais les deux. Quand je militais dans des mouvements féministes, je me suis rendue compte que ma part d’héritage et ma part d’histoire étaient le point aveugle de nos luttes. C’est un aspect de l’histoire qui manque, y compris aux luttes féministes.


La part de féminin doit être indissociables et indissociés de l’histoire de l’immigration et des quartiers populaires.
Bouchera Azzouz

Comme je le raconte dans Nos mères, nos daronnes, qui était mon premier opus de cette narration au féminin pluriel, nos mères sont complètement passées sous silence dans l’histoire qui a été restituée de ces luttes féministes. Elles ont été oubliées, alors qu’elles aussi ont pratiqué des avortements clandestins, elles ont aussi été percutées à ce moment de la société française où les femmes allaient à l’assaut de la contraception et de la maitrise de leur grossesse. La part de féminin doit être indissociables et indissociés de l’histoire de l’immigration et des quartiers populaires. Elle doit s’inscrire aujourd’hui dans l’héritage des jeunes de l’immigration. 

Quel héritage ont-elles laissé ? 

Bouchera Azzouz : Ce que j’ai trouvé fascinant dans cette investigation de l’histoire de l’Algérie et de la France au féminin – et c’est ça qui est fort et particulier aux femmes – c’est qu’elles ne dissocient jamais de la grande histoire leur histoire de femmes en lutte pour leur émancipation. C’est ce fil-là, extrêmement important, qui tient une histoire d’héritage de luttes universelles. Car la guerre pour l’indépendance de l’Algérie est mue par des valeurs universelles, d’égalité, de justice sociale, de fraternité. C’est de tout cela que les femmes vont imprégner leur lutte pour l’indépendance, puis pour leur indépendance à elles, leur émancipation. 

C’est la première fois qu’on analyse tous ces événements par ce prisme. Il apparait alors d’une manière très nette et remarquable ce que l’on peut tirer de cette histoire, au-delà du malheur et de la violence de la guerre : ce que ces femmes ont construit dans la société française, ce sont les unes et les autres, ce sont des combats universels qui rassemblent et constituent ce que nous avons, nous, tant de mal à installer dans cette société.

Bouchera Azzouz, "féministe populaire"

Bouchera Azzouz
Bouchera Azzouz
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Ses films et ses écrits posent les questions d’identité, d’intégration, de citoyenneté, autant que les luttes systémiques pour l’égalité et l’émancipation des femmes. Ex-secrétaire générale de Ni Putes Ni Soumises, membre du comité d’orientation ONU Femmes France et fondatrice de son mouvement, le Féminisme populaire, Bouchera Azzouz, elle-même originaire de Bobigny, est convaincue que les femmes des quartiers populaires sont un vecteur puissant de transformation des quartiers mais aussi porteuses d’un féminisme "populaire", un féminisme d’urgence, "à l’arrache", pragmatique et solidaire.

Pour en faire la démonstration, elle a écrit et réalisé une série de quatre documentaires et deux livres explorant la genèse du féminisme populaire.
 

Comment ces femmes ont-elles accepté de se confier à vous, malgré les tabous ? 

Bouchera Azzouz : Les trois précédents films ont montré la force de la narration au féminin, ce qui les rassurait, puisqu’elles voyaient la finalité de ce travail. Je n’exhume pas l’histoire pour renforcer les affrontements et les clivages qui existent, mais au contraire pour tracer une voie au milieu, une voie d’équilibre, une voie de paix aussi. C’était la base, le socle de la confiance, si important lorsqu’on fait ce genre de film. 


La narration au féminin propose de regarder l’immigration (…) avec une dynamique de progrès, constructive, de lien et de cohésion sociale.
Bouchera Azzouz

Il y a aussi une dimension très politique à poser cette narration au féminin qui propose à la société de regarder les quartiers populaires, l’immigration, par un prisme qui est celui des femmes, avec une dynamique de progrès, constructive, de lien et de cohésion sociale.

Ce n’est pas forcément facile, mais je pense aussi que chacune avait la volonté de raconter son histoire, de participer à ce récit oublié. Il y avait une démarche personnelle des unes et des autres de se prêter à ce défi qui consiste à analyser cette histoire et à voir ce que cela peut donner. 


Comment ont-elles réagi après ce film. Qu’est-ce que cela a changé pour elles d’avoir donné leur parole ? 

Bouchera Azzouz : Ces témoignages sont ancrés dans une problématique universelle, transverse, qui est la retenue des femmes par rapport à ce qu’elles ont apporté dans leur lutte. Cette sorte de modestie, d’effacement, est quelque chose contre lequel on doit lutter. Lors de la projection, elles ont pu se dire "ce qu’on a fait, cela ne compte pas pour rien". Elles aussi ont écrit les pages de cette post colonisation. Il est important que chaque femme se rende compte de l’importance de son histoire, il n’y a pas de petite, ni de grande histoire, il n’y a qu’une histoire collective.

S’il fallait retenir une parole de l’une de ces femmes, quelle serait-elle ?

Bouchera Azzouz : La dernière du film, portée par Djamila, dit que toute cette lutte menée pour l’indépendance de son pays l’a amenée à toujours regarder les​ femmes comme des femmes, quelles que soient leurs origines ou leur nationalité, ou leur religion. Dans chaque femme, elle se voit, elle, plus jeune. Des Algériennes et de Françaises lui ont tendu la main. Elle dit qu’il faut toujours être une main tendue pour l’autre.