Terriennes

Amélie Nothomb lauréate du prix Renaudot pour "Premier sang"

Détail de la couverture de <em>Premier sang</em>, paru chez Albin Michel.
Détail de la couverture de Premier sang, paru chez Albin Michel.

Cela fait longtemps qu'elle attendait la reconnaissance d'un grand prix littéraire d'automne. L'écrivaine belge Amélie Nothomb reçoit le prix Renaudot pour Premier sang, une "autobiographie" de son père, unanimement saluée depuis sa parution, en août 2021. 

Elle faisait figure de favorite, désignée comme telle par les journalistes littéraires qu'avait interrogés la revue Livres Hebdo. L'autrice de best-sellers Amélie Nothomb remporte le prix Renaudot pour Premier sang. Pour ce roman, l'écrivaine belge de 55 ans se glisse dans la peau de son père, un diplomate issu de la haute société belge décédé en 2020, pour écrire ses mémoires fictives. Elle a été élue au second tour, avec six voix. 

Une autrice hyper prolifique

Dotée d'une productivité gargantuesque, Amélie Nothomb a publié 25 romans en trente ans. Tête de gondole saisonnière, elle défie à chaque fois ses détracteurs qui critiquent régulièrement la qualité inégale d'une production abondante.

Tout commence en 1992, lorsque les Editions Albin Michel publient son premier roman, Hygiène de l'assassin. A la une du Figaro, le très sérieux Renaud Matignon affirme alors avoir découvert une écrivaine de 25 ans - toute la critique, ou presque, lui emboîte le pas.

Depuis, l'écrivaine aux chapeaux gothiques écrit sans relâche, publiant tous les ans, au mois d'août, et avec la même frénésie, un ouvrage au succès populaire quasi constant. Elle affirme d'ailleurs en écrire entre trois et quatre par an pour n'en publier qu'un seul. "Les autres ne seront jamais divulgués. J'ai pris des dispositions testamentaires en ce sens". 

Ceci n'est pas une star

Devenue une créature médiatique adulée autant que critiquée, Amélie Nothomb, même si elle s'en défend, a l'aura d'une rock star. Comme elle, des jeunes filles portent des mitaines, s'habillent de noir et forcent sur le rouge à lèvres. Pour un peu, elles fonceraient chez Pompilio acheter le fameux chapeau Diabolo, qui rappelle à Amélie Nothomb un tableau de Van Eyck. "Je ne suis pas une star, répond l'écrivain. Il m'arrive une belle aventure. Je la vis comme ça. Je ne sais pas pourquoi je suscite de telles passions," déclare-t-elle au Temps en 2004

Tous les romans d'Amélie Nothomb sont écrits selon le même rituel : le matin, aux aurores, entre 4 et 8 heures, la petite brune au front blanc et bombé se cale dans son canapé et écrit avec un vieux stylo bille, dans un cahier, sur ses genoux. L'écrivaine extravagante, aux yeux ronds coiffés de sourcils noirs, n'a ni ordinateur, ni internet, ni téléphone portable. 

Soif existentielle

Amélie Nothomb savait lire à trois ans, écoutait des chants grégoriens et se croyait alcoolique à 8 ans à force de finir les coupes de champagne des invités, devenait anorexique et boulimique à 13 ans, descendait le mont Fuji-Yama (3776 mètres) en quarante minutes...

Elle affirme sur les plateaux télé se nourrir de fruits pourris et de roquefort, être obnubilée par la soif, la satiété, la faim et le trop-plein.

Autant dire qu'elle n'était pas prédisposée pas à décrire de mornes plaines. Seule l'écriture semble lui avoir procuré de quoi étancher sa soif existentielle. Elle a d'ailleurs donné pour titre Soif à son roman de 2019. 

 

Abracadabrante

Amélie Nothomb invente des histoires abracadabrantes, qui mettent en scène dans des lieux glauques des monstres atrabilaires, des maniaques sexuels et des fous portant des noms venus d'ailleurs : Pretextat Tach, Epiphane Otos, Jérôme Angust, Hazel ou Plectrude. Ses romans, contes de fées bourrés d'humour mais susceptibles de mal finir, écrits comme des polars qui tiennent le lecteur en haleine, racontent des mondes mystérieux où se côtoient laideur, amour, folie, jalousie, mort et cruauté.

Conte de fée, récit mythologique, dialogue érudit, intrigue policière, autofiction : chaque roman dépasse 200 000 exemplaires et les ventes de poche sont considérables. Sans compter les traductions dans plus de 40 langues. A chaque fois, le titre fait mouche : Les Catilinaires, Les Combustibles, Le Sabotage amoureux, Robert des noms propres, Cosmétique de l'ennemi, Biographie de la faim, Ni d'Eve ni d'Adam, Les prénoms épicènes...

Une enfance nippone

Dans Métaphysique des tubes, paru en 2000, Amélie Nothomb évoque sa prime enfance où elle connut "la sérénité absolue du cylindre". Déglutition, digestion, excrétion : au Japon, où elle naît le 9 juillet 1966, alors que son père y est consul, elle connaît "l'absolue satisfaction". Elle se prend pour Dieu. La félicité dure cinq ans, la petite Fabienne-Amélie, choyée par une gouvernante japonaise adorée, une mère belge aimante et une soeur de deux ans son aînée, connaît une petite enfance heureuse, qu'elle n'a cessé de mythifier dans ses livres.   

J'ai très vite su que mon univers ne serait pas stable et que je perdrais tout, tous les trois ans.
Amélie Nothomb

Après cet "arrachement fondamental" du Japon, elle vit au rythme des affectations de son diplomate de père : la Chine, New York, la Birmanie, le Laos... Ces déménagements renforcent sa précocité et elle décuple son appétit pour le monde. Mais dans le même temps, "cela crée une très grande angoisse, jamais résolue... J'ai très vite su que mon univers ne serait pas stable et que je perdrais tout, tous les trois ans ; que l'apocalypse serait un phénomène régulier (...) Le langage, la littérature allaient devenir la seule chose stable dans ma vie," explique-t-elle.

La littérature, élan mystique et stabilisateur

A 12 ans, le viol par quatre hommes dans les eaux du golfe du Bengale, raconté brièvement dans Biographie de la faim, en 2004, provoque une anorexie "pure et dure". La faim d'Amélie s'éteint. Son "adolescence est saccagée". A 15 ans, à défaut de mourir, elle devient boulimique de lectures.

Ce que vous ressentez quand vous crevez de soif, cultivez-le. Voilà l'élan mystique.
Amélie Nothomb dans Soif 

Lorsque sa famille se pose enfin en Belgique, elle est une jeune fille qui se croit laide, déracinée, sans amis. A 16 ans, elle parle le latin et fait des études de philologie à Bruxelles. Incapable de communiquer avec les Occidentaux, elle retourne à Tokyo à 21 ans, une agrégation gréco-latine en poche. 

Dans Stupeurs et tremblements, elle raconte ses mésaventures dans une entreprise japonaise où règne une impitoyable hiérarchie.  A défaut d'être renvoyée, elle finit dame pipi de l'établissement. Elle comprend qu'elle n'est pas Japonaise. Elle se met à écrire. Le livre est vendu à plus d'un million d'exemplaires et adapté au cinéma par Alain Corneau avec Sylvie Testud dans le rôle d'une Amélie découvrant les perversités de l'entreprise japonaise.

"Papa, on a le prix !"

Après une édition 2020 à huis clos en visio en raison de la crise sanitaire, le Renaudot 2021 a été annoncé, comme de tradition, quelques secondes après le Goncourt, le 3 novembre. "Là vraiment j'ai envie de dire : papa, on a le prix !", s'est exclamée Amélie Nothomb, au restaurant Drouant à Paris.

Face à Amélie Nothomb, les finalistes du prix Renaudot étaient Anne Berest (trois voix contre six à Amélie Nothomb) qui, dans La Carte postale, explore son ascendance juive ; Murnau des ténèbres de Nicolas Chemla raconte le tournage du dernier film de l'Allemand F. W. Murnau Tabou ; Abel Quentin imagine, dans Le Voyant d'Etampes", la tourmente dans laquelle est prise un universitaire à la retraite après avoir écrit la biographie d'un poète noir américain.

Quant au Renaudot de l'essai, il a été décerné à Dans ma rue y avait trois boutiques, signé Anthony Palou.