Terriennes

Amérique latine : épidémie et violences contre les femmes, la double urgence

Une femme maquillée pour avoir l'air d'avoir été frappée au visage participe à la grève de la Journée internationale de la femme «Une journée sans femmes», le lundi 9 mars 2020 à Mexico. <br />
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Une femme maquillée pour avoir l'air d'avoir été frappée au visage participe à la grève de la Journée internationale de la femme «Une journée sans femmes», le lundi 9 mars 2020 à Mexico. 

©AP Photo/Marco Ugarte

En Amérique latine, le confinement imposé par l'épidémie de coronavirus a fait grimper en flèche les appels au secours des victimes de violences conjugales. En Argentine, une femme de 40 ans et sa fille de 7 ans ont été tuées par le conjoint de la mère, et retrouvées enterrées à leur domicile. Cette affaire a suscité une immense vague d'émotion et d'indignation.  

De l'ONU au pape François, ainsi qu'au travers de nombreuses campagnes d'information des autorités et des associations féministes, les appels à aider les femmes victimes de violences en plein confinement, se multiplient depuis plusieurs semaines. 

Comme sur l'ensemble des continents, l'Amérique latine n'échappe hélas pas à ce douloureux constat : la situation de confinement accentue la mise en danger des femmes (et des enfants) qui habitent avec un potentiel agresseur. Depuis le début des mesures des restriction de sortie, les associations voient les chiffres des violences augmenter, des violences qui vont parfois jusqu'au meurtre.
 

Le confinement plonge des milliers de femmes dans un enfer, enfermées avec un agresseur dont elles ont plus peur que du coronavirus.
Victoria Aguirre, de l'ONG MuMaLa, Argentine

Selon Victoria Aguirre, de l'ONG MuMaLa qui lutte contre les violences machistes en Argentine, "le confinement plonge des milliers de femmes dans un enfer, enfermées avec un agresseur dont elles ont plus peur que du coronavirus".

"Malheureusement, de nombreuses femmes et jeunes filles se retrouvent particulièrement exposées à la violence précisément là où elles devraient en être protégées. Dans leurs propres foyers", déclarait début avril Antonio Guterres dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux. Le secrétaire général de l'ONU lançait alors un appel "à protéger les filles et les femmes chez elles", relayé dans notre article ici >Coronavirus: "protégez les femmes à la maison", exhorte l'ONU.

Une autre voix s'était associée à cet appel, celle du pape argentin François qui avait tenu à rappeller que les femmes "parfois courent le risque de subir des violences, à cause d'une cohabitation dont elles supportent un trop grand poids".

Les féminicides continuent à l'heure du COVID

L'Amérique latine a enregistré 3.800 féminicides en 2019, soit une augmentation de 8% par rapport à l'année précédente, selon des données préliminaires de l’Observatoire de l'égalité de genre au sein de la Cepalc, une agence onusienne pour l'Amérique latine et les Caraïbes.

En Argentine, 18 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint pendant les vingt premiers jours du confinement débuté le 20 mars, et les appels à l'aide via des numéros d'urgence ont bondi de 39%. La situation n'est guère plus brillante au Mexique, au Brésil, au Chili et ailleurs dans la région, où les mesures prises par les autorités et les associations semblent parfois bien insuffisantes.
 

Ana Paola, 13 ans, violée et tuée chez elle

Au Mexique, depuis le début du confinement le 24 mars, "les appels d'urgence ont augmenté", indique Nadine Gasman, directrice de l'Institut national des femmes de Mexico (Inmujeres).  "Deux cent féminicides ont été commis depuis le 24 mars" estime de son côté Maria Salguero, chercheuse et créatrice d'une carte qui recence les féminicides. Le Réseau national de refuge, une ONG qui organise l'accueil des femmes victimes de violence a enregistré une hausse de 60% des appels au secours depuis fin mars. Le nombre de femmes accueillies est, lui, en hausse de 5%.

Le 2 avril, Ana Paola, une adolescente de 13 ans, a été violée et frappée à mort chez elle par un cambrioleur dans l'Etat de Sonora, dans le nord-est du Mexique, alors que son père était sorti faire les courses. Ce meurtre a provoqué une vague d'indignation dans le pays, notamment sur les réseaux sociaux. Son meurtrier, José Ramon, 31 ans a été arrêté une semaine après les faits. Après avoir avoué, il a été condamné à 70 ans de prison, rapporte le parquet de Sonora. "Avec cette condamnation, nous répondons à notre engagement contre l'impunité pour la famille d'Ana Paola et confirmons, une fois de plus, notre engagement envers les citoyens de Sonora à obtenir des sanctions exemplaires pour les auteurs de féminicide", a déclaré le procureur général de l'État.
 

Au Brésil, les plaintes pour violences domestiques ont bondi de 30% à Sao Paulo, épicentre de l'épidémie de coronavirus. Quelque 700 volontaires ont décidé de former un "réseau de justicières" qui apportent aux victimes une aide médicale, légale et psychologique à travers la messagerie Whatsapp.

Au Chili, qui a fait le choix d'un confinement sélectif dans les zones les plus touchées et d'un couvre-feu, les plaintes ont explosé (+500%) à Providencia, un quartier de classes haute et moyenne de la capitale Santiago. La crise sanitaire a entraîné "une augmentation de la consommation d'alcool, des effets sur la santé mentale, plus d'anxiété, d'angoisse, de dépression et de violence à l'intérieur des familles", explique la sous-secrétaire à la Santé chilienne, Paula Daza.

Cristina Iglesias (40 ans) et sa fille Ada (7 ans), disparues le 25 mars 2020, et retrouvées mortes en Argentine. Leur photo a été partagée sur les réseaux sociaux via les ONG d'aide aux victimes de violences familiales. 
Cristina Iglesias (40 ans) et sa fille Ada (7 ans), disparues le 25 mars 2020, et retrouvées mortes en Argentine. Leur photo a été partagée sur les réseaux sociaux via les ONG d'aide aux victimes de violences familiales. 
Capture Facebook

En Argentine, le meurtre de Cristina Iglesias et de sa fille Ada, âgée de 7 ans, par le conjoint de la mère, a secoué le pays. Les deux corps ont été retrouvés enterrés à leur domicile à Buenos Aires. Ailleurs, la police est arrivée à temps, alertée par des voisins, pour sauver une femme que son mari attaquait à coups de marteau.
 

Chaque jour, une femme est abusée, violée ou battue chez elle par son partenaire ou son ex.
Ada Rico, du réseau La Casa del Encuentro, Argentine

"Vous vivez dans la peur de lui tourner le dos. Ce n'est que plus tard, quand les bleus apparaissent, que vous réalisez qu'il aurait pu vous tuer", témoigne Luciana, 25 ans, survivante des coups de son ex-conjoint.

"Chaque jour, une femme est abusée, violée ou battue chez elle par son partenaire ou son ex", rappelle Ada Rico, de l'ONG argentine La Casa del Encuentro. "En temps normal, nous travaillons pour qu'elle porte plainte. Aujourd'hui, l'urgence est de la faire sortir de chez elle", ajoute-t-elle.