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"Amour, solidarité, justice", un nouveau syndicat de femmes en Côte d'Ivoire. Une bonne idée ?

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Un syndicat de femmes en Côte d'Ivoire, Récit TV5MONDE Pierre Desorgues, montage Benoît Tricot, durée 55'' images AFP

Plus de 4000 adhérentes : le tout nouveau syndicat des femmes lancé en Côte d'Ivoire le 4 mars 2018 affiche avec fierté des chiffres déjà impressionnants. Mais l'initiative est diversement appréciée : stimulante pour la chercheure et productrice Lady Ngo Mang Epéssé ; mais qui risque, en divisant, d'affaiblir le combat des travailleurs ivoiriens, selon Constance Yaï, ancienne ministre des Droits des femmes en Côte d'Ivoire. Réflexions croisées

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Ce n'est pas inédit : les travailleuses, sous des latitudes diverses ont parfois décidé de faire cavalières seules pour se faire entendre, et surtout pour faire avancer leurs droits. En Islande, en 1975, elles se mirent en grève générale (au travail et à la maison), mettant le pays en quasi arrêt ; au Québec, dans les années 1970 aussi,  une organisation dédié au travail des femmes a vu le jour, où les hommes n'était pas bienvenus ; au début des années 1980, les ouvrières de Chicago fondaient leur propre organisation du travail, la Chicago women in trades, pour leur permettre de monter dans la hiérarchie et de gagner des salaires identiques à ceux des hommes. 

Jusque là, il s'agissait surtout de réseaux, de mouvements, mais pas de syndicat clairement défini. Le Réseau des femmes syndicalistes de Côte d'Ivoire (REFSY-CI) est donc né en ce début du mois de mars 2018, à la veille du 8 mars journée mondiale des droits des femmes, à l'initiative de Mariatou Guiehoa, elle même militante de longue date, qui fut candidate malheureuse à la tête de l'UGTCI en 2012 (l'UGTI Union Générale des Travailleurs de Côte d'Ivoire, créée en 1962, fut pendant longtemps le seul syndicat légal du pays). Celle qui occupait déjà de hautes fonctions, avait même brigué le poste de secrétaire générale du puissant et historique syndicat en choisissant en guise de profession de foi,  le nom de son groupe : "'Solidarité', Une femme capable à la tête d’une équipe capable’". 

Quand les voies de l'émancipation des femmes sont impénétrables

Solidarité, c'est justement l'un des mots que l'on retrouve au frontispice du tout nouveau "Réseau des femmes syndicalistes de Côte d'Ivoire (REFSY-CI)" dont la devise est : "Amour-Solidarité-Justice". Assez loin il faut le dire des habituelles revendications affichées, telles "Egalité, augmentations de revenus, conditions de travail"... Désormais présidente de ce "syndicat libre et indépendant pour les femmes". Mariatou Guiehoa, 65 ans dont 30 de militantisme, confie auprès de l'AFP que depuis l'indépendance du pays en 1960, seuls "des strapontins" ont été accordés aux femmes dans les mouvements syndicaux et "reléguées au second plan".

Dans les Eglises, où les femmes sont très nombreuses, plus que les hommes, elles ont pris l'habitude de prendre la parole, de se mobiliser, et cette dynamique se répercute ensuite dans des cadres séculiers
Lady Ngo Mang Epesse

Reste que le tryptique avancé "amour, solidarité, justice", proche du fameux "care" (soin)  qui serait propre aux femmes, semble plus compatissant que revendicatif, des mots que l'on entendrait plus souvent dans un temple que dans une enceinte politique.

Lady Ngo Mang Epesse, chercheure et productrice, ancienne animatrice de Lady vous écoute, émission sans tabous dédiée aux femmes sur Télésud
Lady Ngo Mang Epesse, chercheure et productrice, ancienne animatrice de Lady vous écoute, émission sans tabous dédiée aux femmes sur Télésud
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Avant même que l'on ne pose la question, Lady Ngo Mang Epesse, dont les travaux ou les émissions sont consacrés aux droits des femmes, avance une explication à ce désir d'autonomie des femmes syndiquées de Côte d'Ivoire, et de leur démarche singulière :

"La démarche de ces Ivoiriennes n'est pas inattendue pour moi, et qui ne vient pas forcément du côté que l'on croit. En Côte d'Ivoire, comme dans d'autres pays d'Afrique, les femmes sont déjà très organisées. Et dans des lieux souvent très déconsidérés en France comme les associations de villages, et surtout les Eglises. Dans les Eglises, où les femmes sont très nombreuses, plus que les hommes, elles ont pris l'habitude de prendre la parole, de se mobiliser, et cette dynamique se répercute ensuite dans des cadres séculiers, comme le syndicalisme. C'est une énergie déjà là, et pour elles cela devient une évidence de la mettre au service d'autres endroits, comme l'entreprise, l'emploi. C'est du syndicalisme pur et dur, et ce n'est pas seulement du syndicalisme au féminin, comme j'ai pu le lire. Et on peut le voir aussi en politique dans nombre de pays d'Afrique : elles ont pris la parole dans des cadres plus restreints, elles se sont même affrontées entre elles, autant d'exercices qui leur donnent plus d'atouts que les hommes. 

Même si les mots de "amour, solidarité, justice" ont un côté chrétien, ce sont de belles valeurs, que personne ne voudrait repousser. Certes, elles sont répétées dans les églises évangéliques (le poids des églises et sectes évangéliques est important en Côte d'Ivoire, qui compte environ un petit tiers de chrétiens, et un grand tiers de musulmans ndlr), mais elles en font autre chose, un combat contre la corruption par exemple, elles transforment ces mots répétés en combat pour leurs droits. Elles ne s'inscrivent certainement pas dans un monde de bisounours. Quand les femmes s'y mettent, elles y vont, jusqu'au bout. Reste la question de l'employabilité des femmes, qui sont moins nombreuses dans l'emploi que les hommes, souvent en bas de l'échelle, sans contrat. "

Ce qui est sûr c'est que cela traduit le ras le bol des femmes de voir que dans les syndicats mixtes, leurs revendications ne sont pas sérieusement prises en compte.
Constance Yaï, ancienne ministre des Droits des femmes en Côte d'Ivoire

Cette démarche "libératrice", passant aussi par les congrégations religieuses, comme cela fut le cas au 19ème siècle en Europe aussi, ne fait pas l'unanimité. Constance Yaï qui fut ministre des Droits des femmes en Côte d'Ivoire est plus réservée sur les apports de ce syndicat de femmes pour les avancées de leurs droits dans son pays, un point de vue développé à l'aune de l'universalisme versus le communautarisme, qu'elle affirme depuis longtemps, chez elle et ailleurs, dans des livres ou lors de rencontres publiques : 

Constance Yaï fut ministre des Droits et de la Condition des femmes en Côte d'Ivoire
Constance Yaï fut ministre des Droits et de la Condition des femmes en Côte d'Ivoire

"J'ai une petite inquiétude par rapport à ce syndicat des femmes, j'ai peur que cela crée une confusion sur les revendications spécifiques des femmes, qu'elles soient d'abord celles de femmes avant d'être celles de travailleuses. Certes c'est une bonne chose que les femmes syndiquées prennent conscience qu'elles ont une place à prendre dans les organisations syndicales. Mais la présence d'un syndicat de femmes pourrait  amoindrir leurs efforts au sein des centrales déjà existantes. Cette dispersion des forces m'inquiète lorsqu'il s'agira aussi de négocier avec les employeurs.
Ce qui est sûr c'est que cela traduit le ras le bol des femmes de voir que dans les syndicats mixtes, leurs revendications ne sont pas sérieusement prises en compte. Pour ma part, je me réclame du féminisme, mais aussi de la gauche pour les droits des travailleurs. Est-ce qu'en privilégiant le combat spécifique des femmes dans ce secteur, je ne renoncerais pas à me battre pour l'amélioration de la vie de tous ? 
Elles ont raison de mettre le doigt sur la plaie, mais elles auraient dû le faire au sein de ce qui existe déjà, via une commission par exemple. Je crains un affaiblissement du syndicalisme et du féminisme. Je comprends que Mariatou Guiehoa​, femme de convictions qui a milité si longtemps au sein de l'UGTI_CI soit meurtrie de n'avoir pu avancer dans la hiérarchie comme les hommes, de n'avoir pas assez été écoutée. Mais elle aurait dû mener son combat au sein de l'organisation. 
Plutôt que 'amour, solidarité, justice', j'aurais préféré qu'elles choisissent 'égalité et amélioration des conditions de vie'. Elles auraient dû s'emparer du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, pour dénoncer les discriminations, mais à l'intérieur des syndicats. En plus, ce n'est pas un syndicat qu'elles ont créé, c'est autre chose, une structure de femmes syndiquées. En Côte d'Ivoir, les travailleuses sont très syndiquées, et c'est vrai qu'elles ne sont pas assez prises en compte. Et je ne suis pas sûre que cette structure soit efficace.
"

Syndicalisme, féminisme, les préjugés ont la vie dure

"Le mouvement syndical n'est pas un mouvement de complaisance où l'on donnerait des places à des femmes parce qu'elles sont femmes. Elles doivent le mériter", juge Théodore Gnagna Zadi, président de la Plateforme nationale, qui regroupe une cinquantaine de syndicats de fonctionnaires, à l'origine d'une grève d'un mois qui secoué le pays en 2017. Qui reconnaît cependant : "Il y a des obstacles à lever, comme le sexisme, le machisme et la phallocratie qui sont des réalités dans le mouvement. Mais cela ne devrait pas amener les femmes à se sectoriser."

Les membres du REFSY-CI multiplient pourtant les signes de bonne volonté, affirmant être plus préoccupées par la couverture sociale et sanitaire des Ivoiriennes que la concirrence avec leurs collègues masculins : "Nous ne sommes pas là pour dire que nous voulons prendre la place des hommes. Le REFSY-CI veut mériter sa place dans le milieu syndical", assure le programme du nouveau mouvement.

L’histoire nous rappelle que féminisme et syndicalisme sont souvent entremêlés tant dans l’union que dans la désunion :" La place des femmes dans le syndicalisme est difficile. Sont-elles des compagnes de lutte ou des concurrentes ? Ennemies ou alliées ? Ces nouvelles actrices dans la sphère productive dérangent et déstabilisent un certain ordre social et la division sexuelle du travail. Si les luttes féministes sont souvent intégrées à des luttes sociales notamment incarnées par le syndicalisme, c’est aussi contre une certaine culture du syndicalisme que s’affirment les mouvements féministes." nous rappelle la chercheuse québécoise Vanessa Gauthier Vela.

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1