Terriennes

A Amsterdam, les prostituées voient rouge, pas la maire

(AP Photo/Peter Dejong)

Première femme élue à la tête d'Amsterdam, Femke Halsema veut déplacer les prostituées du célèbre "quartier rouge" à l'écart des activités touristiques. Les travailleuses du sexe refusent. Le bras de fer est engagé.

Qui l'emportera ? L'édile ou les prostituées ?
Sans doute Femke Halsema, élue mairesse d'Amsterdam en juillet 2018. L'écologiste aux commandes veut changer la ville ou, plus exactement, le célèbre quartier rouge où sont installés les travailleuses du sexe. Un quartier situé autour d'une église et à deux pas de la gare centrale.

Sitôt élue, Femke Halsema annonçait la couleur : "La traite des êtres humains bat son plein dans la partie la plus belle et la plus ancienne de notre ville. Au fil des siècles, nous y avons vu des situations inacceptables." Elle appuyait : "Les femmes sont essentiellement étrangères, et nous ne savons pas comment elles sont arrivées. Elles sont ridiculisées, photographiées à longueur de journée."
Femke Halsema en 2010.
Femke Halsema en 2010.
Wikipédia

Celles et ceux qui pensaient alors que tout cela n'était que paroles et gesticulations en sont pour leurs frais. Femke Halsema est bel et bien décidée à repeindre le quartier rouge d'une autre couleur. Peut-être en vert, en bonne écologiste.

La mairesse sait de quoi elle parle. Elle a étudié le droit social et s'est spécialisée en criminologie. Femke Halsema souhaite "endiguer la criminalité et la traite d’êtres humains". Vaste problème.

Jusqu'à présent, les autorités n'ont pas réussi à contrarier la fraude, le blanchiment d'argent et le trafic d'êtres humains dans cette zone.  En 2007, la ville a lancé un projet pour lutter contre la criminalité généralisée, mais les résultats se sont montrés décevants. Un rapport de la municipalité indique néanmoins qu'entre 2005 et 2016, au moins 119 personnes auraient été victimes de la traite des êtres humains.

Bientôt des "hôtels de prostitution" ?

Si la prostitution est autorisée depuis 2000, le racolage, lui, est interdit.
Seules les femmes titulaires d'une licence peuvent travailler dans une vitrine.
Inscrites auprès de la chambre de commerce et du conseil municipal, elles doivent avoir une assurance maladie et se soumettre à des contrôles sanitaires réguliers.
 

Pour parvenir à ses fins,  c'est à dire "nettoyer" le quartier rouge, la mairesse avance plusieurs solutions. La première, la moins contraignante pour les travailleuses du sexe, serait de fermer les rideaux des vitrines afin que ces femmes et leurs lieux de travail ne soient plus visibles depuis la rue. 

La deuxième, plus radicale, consisterait à déménager certains bordels vers d'autres quartiers de la ville, ou carrément de fermer l'ensemble des vitrines et d'ouvrir un nouveau quartier rouge ailleurs, loin du centre-ville touristique d'Amsterdam.
Enfin, un dernier scénario explore une piste aux antipodes des premières. Il consisterait à augmenter le nombre de vitrines pour limiter le travail du sexe illégal, quitte à créer des "hôtels de prostitution".
 

Le R<em>ed Light District</em>, ou "quartier rouge", à Amsterdam
Le Red Light District, ou "quartier rouge", à Amsterdam
(AP Photo/Peter Dejong)

Regarder son client dans les yeux

Aucune de ces propositions ne soulève l'enthousiasme des interressées.

Foxxy Angel, travailleuse du sexe à Amsterdam, estime que la vitrine lui apporte une certaine sécurité, puisqu'elle permet de regarder ses clients dans les yeux avant de dire oui et d'ouvrir la porte.

Felicia Anna, 33 ans, présidente du Red Light United, le tout jeune syndicat des travailleuses du sexe en vitrine, déclare :  "J'ai une chose à dire à toutes ces personnes qui nous considèrent comme vulnérables, c'est qu'elles ne nous connaissent pas du tout... Notre enquête menée auprès de 170 travailleuses du sexe en vitrine a clairement montré que 93% d'entre elles ne veulent pas s'éloigner du quartier rouge".

Mais les habitants d'Amsterdam soutiennent largement les changements proposés. Les 850 000 résidents permanents en ont marre. Un habitant du quartier rouge estime que "les femmes y sont traitées moins bien que des animaux du cirque".

Le 9 avril 2015. Des femmes masquées arborent des banderoles tandis que des prostituées et des sympathisants défilent dans les rues pour protester contre le projet de nettoyage du célèbre "quartier rouge".<br />
 
Le 9 avril 2015. Des femmes masquées arborent des banderoles tandis que des prostituées et des sympathisants défilent dans les rues pour protester contre le projet de nettoyage du célèbre "quartier rouge".
 
(AP Photo/Peter Dejong)

Un millier de visites guidées chaque semaine

Le "Red Light District" compte 330 vitrines. Chaque année, Amsterdam accueille 17 millions de visiteurs. On en prévoit 23 millions en 2030. Et tous ne viennent pas uniquement pour le marché aux fleurs, le musée Van Gogh ou parfaire leur connaissance sur Rembrandt... Le "quartier rouge" fait souvent partie du séjour.
Au moins pour la visite, on s'y bouscule. Chaque semaine, plus d'un millier de visites guidées traversent l'Oudekerksplein - la place principale du quartier chaud - avec leur cortège d'inévitables nuisances : cris, bagarres, urine, insécurité etc. La  municipalité déplore ces perturbations. Elle invoque la qualité de vie des résidents tout en dénonçant l'impact de cette foule sur l'activité des prostituées.

Ce flot humain causerait du tort à près de 80 % des travailleuses du sexe. Parce qu'un voyeur n'est pas nécessairement un "consommateur". "En outre, les travailleuses du sexe rencontrent toujours de graves problèmes avec les participants aux visites guidées, comportements grossiers ou photographies volées", déclarent les autorités.

Quels frissons, en effet, de partager sur WhatsApp  l'image de femmes en vitrine ! Pour la plupart des touristes, De Wallen, le quartier chaud d’Amsterdam, n'est rien d'autre qu'un zoo. Femke Halsema prendra sa décision au mois de septembre.