Terriennes

Avortement : les femmes d'Andorre cherchent l'appui du président Macron

L'évêque d'Urgell Joan-Enric Vives et le président français Emmanuel Macron, les deux co-princes d'Andorre, le 16/10/17 à Paris.
L'évêque d'Urgell Joan-Enric Vives et le président français Emmanuel Macron, les deux co-princes d'Andorre, le 16/10/17 à Paris.
(AP Photo)

Andorre reste sourde aux appels à la légalisation de l'avortement, au mépris des recommandations en matière de droits humains. La loi ne souffre d'aucune exception. Malgré la mobilisation des militantes andorranes, le débat piétine au sein des institutions de la Principauté. Le président français n'y est pourtant pas étranger. Gros plan en ce 28 septembre, journée internationale du droit à l'avortement

Quand Sonia apprend au cinquième mois de grossesse que son foetus n'est pas viable, atteint d'une maladie incurable, elle décide d'avorter. Mais dans son pays, on lui impose un autre choix.

J'avais un bébé qui risquait de mourir dans mon ventre, mais je n'avais pas le droit de le faire enlever. J'aurais dû attendre qu'il meure, le garder quelques jours dans mon ventre le temps qu'on se rende compte, puis accoucher d'un bébé mort.

Avec le Vatican et Malte, Andorre fait partie d'un club très fermé : celui des pays européens qui interdisent totalement l'avortement.  Sous aucune condition, ni même en cas de danger pour la vie de la femme, de viol, ou de malformation grave du foetus. Le code pénal de la Principauté d'Andorre punit l'avortement de prison : six mois pour une femme qui le subit, jusqu'à 3 ans pour le médecin qui le pratique à sa demande. Une législation qui découle d'un principe inscrit dans la Constitution dont s'est dotée Andorre en 1993  et qui "reconnaît le droit à la vie et la protège pleinement dans ses différentes phases".

Réviser ces lois punitives


Un tel verrouillage constitue une entrave manifeste aux droits humains tels qu'ils sont définis par les Nations Unies. En 2001, le Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes s'est "déclaré préoccupé par le caractère punitif des lois sur l’avortement, qui pourraient amener les femmes à rechercher des moyens d’avortement peu sûrs et clandestins. Il a suggéré à l’Andorre de réviser ces lois punitives."

Des moyens d'avortement peu sûrs et clandestins, derrière cette acception se cache une réalité multiple, particulièrement traumatisante. Sonia a dû se rendre en Catalogne voisine. 

Chaque année, environ 120 femmes andorranes doivent partir à l'étranger pour avorter. En grande majorité à Barcelone en Catalogne, voire en France. Un exil médical coûteux. Tarif : entre 600 et 1000 euros.

Vous venez dans notre pays acheter des cigarettes, nous venons dans votre pays acheter nos droits.

Stop Violències, association féministe d'Andorre

Payer à l'étranger pour avorter, c'est ce que dénonce Stop Violències, une organisation féministe andorrane qui lutte notamment pour la légalisation de l'avortement dans la principauté. Payer pour avorter, parfois en dehors de tout cadre officiel par le biais d'une enveloppe remise au médecin. Certaines femmes n'en ont pas les moyens. Alors elles cherchent une solution sur Internet, explique la présidente de Stop Violències, Vanessa Mendoza Cortès, dans une interview sur le blog The Ms. Q&A.

Nous ne savons pas si il y a des femmes qui cherchent des méthodes d'avortement en ligne et qui avortent en utilisant des médicaments qui ne sont pas prévus pour mais qui ont le même effet. Le seul cas documenté d'avortement en Andorre que nous avons pu trouver est celui d'une femme en 1986 qui s'est donné des coups dans l'estomac parce qu'elle ne voulait pas avoir un enfant et qui a été jetée en prison pour homicide.

Vanessa Mendoza Cortès, présidente de Stop Violències

En Andorre, le débat pour la légalisation de l'avortement a été portée devant le Conseil général, le parlement unicaméral de la principauté. Mais il n'a jamais abouti. Ainsi, en juin 2014, le président du groupe social démocrate David Rios Rius s'en prend aux  Démocrates pour Andorre, d'Antoni Marti, le chef du gouvernement depuis 2011. "Ils ont aboli la proposition de notre groupe de dépénaliser l'avortement pour ces cas spécifiques [trois cas fondamentaux de danger pour la santé de la mère, de malformation extrême du fœtus et en cas de violation], réduisant ainsi au silence la volonté populaire manifestée par 4 655 signatures collectant la plateforme citoyenne "Oui à nos droits"".

L'Eglise catholique bloque toute évolution

En fait, un opposant de poids empêche toute évolution sur la question de l'avortement en Andorre, l'Eglise catholique. Son représentant surplace est l'évêque d'Urgell, qui a le titre de co-prince de la Principauté. Ils sont deux à porter cette charge dirigeante : l'autre, c'est le président de la République française.

Nommé par Jean-Paul II, l'évêque d'Urgell Monseigneur Joan Enric Vives se montre intraitable. En 2014, il fait savoir dans un média catholique espagnol que si une loi légalisant l'avortement est votée à Andorre, il démissionne. Une forme de chantage institutionnel qui a convaincu le chef du gouvernement Antoni Marti de ne rien changer. 

Il n'est pas possible de dépénaliser l'avortement et de maintenir le coparrainage parlementaire. Et si quelqu'un l'a bien compris, c'est moi.

Antoni Marti, chef du gouvernement d'Andorre, le 17 septembre 2018

A un an des législatives, le débat est de nouveau rouvert... dans la rue. Pour la première fois, une manifestation pour la légalisation de l'avortement devrait se tenir à Andorre le samedi 29 septembre. A l'initiative, une coalition d'organisations de la société civile et de partis politiques militant pour les droits des femmes qui placent ce combat pour l'avortement sous le signe d'une lutte des classes à Andorre, "pour combattre le patriarcat et le capitalisme sauvage qui considère les femmes comme des propriétés de l'Eglise et de l'Etat". Ces organisations exigent du gouvernement de ne pas se soumettre aux menaces de l'évêque d'Urgell, coprince d'Andorre. Son alter ego français, le président Emmanuel Macron, a sans doute lui aussi, son mot à dire.