Terriennes

Angela Davis en France pour évoquer son "héritage" de Mai 68

Angela Davis, lors de la conférence "Solidarité et alliances", organisée au théâtre des Amandiers à Nanterre (92), dans le cadre d'une série de débats "Global 68" à Paris, Nanterre, et Londres.
Angela Davis, lors de la conférence "Solidarité et alliances", organisée au théâtre des Amandiers à Nanterre (92), dans le cadre d'une série de débats "Global 68" à Paris, Nanterre, et Londres.
(c) Nadia Bouchenni

L’activiste américaine Angela Davis, mondialement connue pour sa lutte contre contre le racisme, le sexisme et le système carcéral américain était de passage à Paris début mai 2018 pour une série de rencontres. Invitée par le théâtre des Amandiers à Nanterre (92), dans le cadre du festival « Mondes possibles », et de la série de conférences « Global 68 » portant sur l’héritage militant des évènements de Mai 68, elle est intervenue aux côtés de l’historien britannique d’origine pakistanaise Tariq Ali pour parler de son engagement, des luttes à mener et de ses espoirs. Reportage

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Acclamée par une foule déjà conquise, Angéla Davis, militante féministe et anti raciste, aura donc répondu pendant près de deux heures aux questions de la chercheuse Françoise Vergès et de l’historien Marcus Rediker. Ces deux derniers ont souhaité lancer la réflexion sur l’héritage des mouvements révolutionnaires de 1968, et en particulier Mai 68 en France. « Solidarité et alliances », c’est le nom de cette conférence, est un moyen, non pas « de regarder en arrière mais de constater quelles sont les luttes qui se poursuivent dans une approche anti impérialiste et féministe anti raciste » rappelle Angela Davis. Une vie de lutte, une « lutte sans trêve » comme le souligne la militante afro-américaine de 74 ans, plus que jamais impliquée.

A propos des travaux de Françoise Vergès dans Terriennes :
> Le ventre des femmes de La Réunion, une autre terre de colonisation pour la France

Françoise Vergès, Angela Davis, Tariq Ali et Marcus Rediker répondent aux applaudissements du public.
Françoise Vergès, Angela Davis, Tariq Ali et Marcus Rediker répondent aux applaudissements du public.
(c) Nadia Bouchenni

1968, l'assassinat de Martin Luther King, et la révolte

Angela Davis revient sur les débuts de son engagement, quand dans les années 1960 elle était étudiante à l’Université de Californie (UCLA), à San Diego. D’abord membre du Black Panther Party à Los Angeles, elle rejoint ensuite le SNCC (littéralement « Comité de coordination non-violent des étudiants »), puis le parti communiste américain. L’année 1968 a été marquante à bien des égards : « Je réalise combien il s’est passé de choses cette année là. 1968 a été l’année la plus complexe tant sur le point personnel que politique », confesse l’activiste.

Elle revient sur ses souvenirs de cette année particulière, l’assassinat du Dr Martin Luther King, le 4 avril 1968, et la réponse policière très violente. Son souvenir du moment où elle a appris la tragique nouvelle est encore précis : « J’organisais alors pour le SNCC une campagne pour lutter contre les violences policières racistes, exactement comme ce dont on parle aujourd’hui. Quand j’ai appris la nouvelle de l’assassinat du Dr King, j’étais en train d’imprimer une affiche, un avis de recherche d’un policier blanc qui venait de tuer un jeune homme noir. Au SNCC, nous savions que la police prévoyait de déployer des actions militaires en cas de soulèvement en réponse à cet assassinat. On devait s’organiser au mieux pour catalyser la colère de la communauté et éviter d’être la cible de la police. Deux jours plus tard, la police a violemment brutalisé un jeune homme noir et l’a déposé devant nos locaux par la suite, en espérant que ça nous aveugle de colère pour qu’ils puissent répondre avec leur stratégie oppressive. »

Je ne sais pas si j’aurais voulu d’un socialisme qui serait resté hétéropatriarcal, et aussi raciste que le capitalisme que nous avions.Angela Davis

Angela Davis revient, aux côtés de Françoise Vergès sur l'importance du féminisme dans son engagement.
Angela Davis revient, aux côtés de Françoise Vergès sur l'importance du féminisme dans son engagement.
(c) Nadia Bouchenni

La question du genre et la lutte pour le droit des femmes n’avaient pas encore fait leur entrée dans les mouvements contestataires de cette époque, malgré un grand intérêt pour les combats et épisodes révolutionnaires partout dans le monde, nous dit elle. « On sentait que la révolution était au bout de la rue. On était dans une démarche anti capitaliste, anti raciste, mais nous n’avions pas encore intégré le genre comme on aurait dû le faire. D’une certaine manière je suis contente que nous n’y soyons pas parvenus à ce moment. Nous aurions eu beaucoup de problèmes pour aborder ces questions si cela avait été le cas. »

Provoquant les rires et la surprise du public par cette phrase, elle revient sur l’ironie de son propos (à retrouver en anglais dans la vidéo ci dessous) : «J’aurais aimé que nous prenions en compte d’autres besoins de changement. Je ne sais pas si j’aurais voulu d’un socialisme qui serait resté hétéropatriarcal, et aussi raciste que le capitalisme que nous avions. Je ne veux pas d’une révolution simpliste qui ne changerait qu’un aspect de notre société. »

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(c) Nadia Bouchenni

Solidarité, et les femmes ? 

La solidarité entre les peuples à travers le monde a été le ciment des luttes révolutionnaires de cette époque.  Mais cette solidarité ne s’est pas exprimée envers les femmes. L’invisibilisation de ces dernières dans ces mouvements a été la cause de ruptures internes dans de nombreux cas. C’est particulièrement ce problème qui a poussé Angela Davis à changer d’organisation.

On sait très bien qui travaillait dans l’ombre, n’est-ce pas ? Les hommes étaient toujours les porte-parole des mouvements. Nous faisions le travail domestique de l’organisation.
Angela Davis

« La solidarité est importante aussi dans le féminisme. Pendant les années 1960, les luttes concernant le genre ont été aussi des luttes internes. Elles interrogeaient aussi chacun sur la question du travail fourni et de la mise en lumière. Qui produisait le travail de terrain ? Qui étaient les visages publics de ces organisations ? On sait très bien qui travaillait dans l’ombre, n’est-ce pas ? Le SNCC à Los Angeles, dont je faisais partie a été démantelé justement parce que les femmes en avaient assez. Les hommes étaient toujours les porte-parole des mouvements. Nous faisions le travail domestique de l’organisation.
Il y a une corrélation entre cette invisibilisation et ce que nous vivons aujourd’hui. Nous n’avons pas à reproduire ce genre de vieux modèles masculinistes de pouvoir, basés sur des individualités, du charisme personnel, ce qui reproduit justement ce que nous combattions. »
 
Malgré tout, des changements surviennent dans les mouvements contestataires aujourd’hui. De nombreuses initiatives importantes sont menées par des femmes, notamment aux USA, évoque Angela Davis, comme le mouvement Black lives matter, ou le mouvement anti-Trump, avec la marche des femmes (Women’s march). La militante reprend le concept d’assignation à un genre pour décrire ce qui composait ce mouvement : « La marche des femmes était ouverte à toutes les personnes qui s’identifient comme telles. C’était une marche de femmes dans toute leur diversité. Il y avait des femmes noires, asiatiques, latinas, musulmanes, et aussi des blanches issues des classes ouvrières. Il y avait aussi des femmes queers, trans. Il est important de faire bouger les lignes dans nos mouvements, de questionner les catégories qu’on utilise, comme celle du genre. Notre compréhension de la classe "femme" est parfois incomplète. Quand on dit "femme", très souvent, cela ne concerne que les femmes blanches. Dans cette Marche des femmes, tous les groupes étaient représentés, c’est ce qui rendait cet événement pertinent et fort. »

Peut-être que si nous avions eu un mouvement féministe intersectionnel plus fort aujourd’hui aux USA, nous aurions pu éviter l’élection de Donald Trump. Angela Davis

Le féminisme serait alors le pilier de tout changement sociétal ? Pour l’activiste, le combat des femmes a bien entendu joué un rôle important dans son engagement et lui a permis de mieux définir et comprendre les besoins à prendre en compte pour mener une révolution.

Elle précise cependant : pas n’importe quel type de féminisme, un engagement intersectionnel, qui reprendrait toutes les autres luttes en son sein : « Je parle d’un féminisme bien particulier. Un féminisme anti capitaliste, un féminisme anti raciste. On utilise le terme intersectionnel, il s’agit de connexions profondes avec notre réalité en fait. Ce concept est le résultat des luttes de 68. C’était l’émergence du mouvement de libération des femmes, aux USA. Déjà en 1968, il y avait des alliances de femmes dont les slogans étaient anti imperialiste, anti raciste, et anti sexiste, c’était déjà l’intersectionnalité. Peut-être que si nous avions eu un mouvement féministe intersectionnel plus fort aujourd’hui aux USA, nous aurions pu éviter l’élection de Donald Trump. »  

Elle revient d'ailleurs sur la défaite d'Hillary Clinton, plus que la victoire de Donald Trump : « Hillary Clinton s'inscrit énormément dans un féminisme, fémininisme blanc, qui ne considère que le plafond de verre pour les femmes blanches, et laisse de côté toutes les autres femmes. »
 

Le public a assailli la scène du théâtre des Amandiers à la fin du débat pour solliciter l'activiste Angela Davis. Photos, dédicaces, elle a joué le jeu avec ses admirateurs.
Le public a assailli la scène du théâtre des Amandiers à la fin du débat pour solliciter l'activiste Angela Davis. Photos, dédicaces, elle a joué le jeu avec ses admirateurs.
(c) Nadia Bouchenni

Dimension artistique

Alors que faire pour garder le lien avec les luttes passées ? Y ajouter une dimension spirituelle, voire artistique, selon Angela Davis : « Je ne sais pas si on avait compris l’importance des artistes en 1968. Les artistes ont été capables de représenter notre lutte. L’art, la musique, le dessin, devraient être aux avant postes des changements révolutionnaires. Ils savent où nous voulons aller, et marquent notre société. » Les personnalités présentes dans la salle, comme Béatrice Dalle ou Amandine Gay ne pourront qu'approuver ce propos.

Angela Davis finit la soirée en insistant sur la patience à avoir dans ces luttes. Les résultats ne sont pas toujours concrets tout de suite. « Les changements que nous voulons, nous ne les verrons peut-être pas de notre vivant. Mais ce sont des changements que l’humanité à venir aura la chance d’expérimenter. Nous vivons les changements obtenus par les gens qui ont été esclaves, les gens qui ont lutté contre le colonialisme. »

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