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Annalena Baerbock : une féministe pour prendre la suite d'Angela Merkel en Allemagne ?

Annalena Baerbock, le 19 avril 2021 à Berlin. Lors d'une conférence de presse numérique, les Verts allemands ont annoncé qu'ils lançaient leur coprésidente dans la course à la chancellerie.
Annalena Baerbock, le 19 avril 2021 à Berlin. Lors d'une conférence de presse numérique, les Verts allemands ont annoncé qu'ils lançaient leur coprésidente dans la course à la chancellerie.
©Annegret Hilse/Pool via AP

Annalena Baerbock, cheffe de file des Verts, les Grünen, pour les législatives du 26 septembre 2021 en Allemagne, sera la seule candidate, et la plus jeune, parmi les trois principales formations politiques. Juriste, pragmatique, ancienne athlète et mère de famille, elle se dit prête à devenir la première chancelière verte. Serait-elle aussi une chancelière féministe ?

"Avec ma candidature, je voudrais faire une offre à l'ensemble de la société", déclare Annalena Baerbock, qui se présente comme la candidate "du renouvellement" pour tenter de remplacer l'actuelle chancelière qui, après seize ans au pouvoir, ne se représentera pas aux législatives du 26 septembre. La course à sa succession d'Angela Merkel est ouverte, avec une seule femme en lice, l'énergique quadragénaire Annalena Baerbock, cheffe de file du parti des Grünen (les Verts).

Coprésidente des Grünen, longtemps cantonnée aux seconds rôles, Annalena Baerbock avait suscité la surprise en décembre 2020 en affichant ses ambitions pour les élections qui verront émerger celle ou celui qui prendra la suite d'Angela Merkel à la tête du pays. Robert Habeck, son partenaire à la tête du parti depuis 2018, faisait alors figure de favori . "Je fais confiance à Robert (Habeck) pour être chancelier, lançait-elle, Mais je me fais aussi confiance pour la chancellerie".  

Plus haut, toujours plus haut

Viser les sommets est une seconde nature pour cette ancienne sportive de haut niveau. Il faut voir Annalena Baerbock sur un trampoline. La jeune femme brune au corps athlétique y effectue de très impressionnants saltos après quelques chandelles. Egalement footballeuse, l'ancienne triple médaille de bronze aux championnats d'Allemagne de trampoline voit des similitudes entre sa discipline de prédilection et  la politique : dans ces deux domaines, "il faut être vraiment courageuse", juge-t-elle dans un documentaire de la chaîne publique NDR (en allemand). "A chaque nouvelle figure qu'on apprend, on ne sait pas si on va atterrir sur la tête ou les pieds".

Annalena Baerbock (2018)
Annalena Baerbock (2018)
©Wikipedia

Après avoir déserté les gymnases en raison de blessures chroniques, la jeune femme qui a grandi dans une ferme de Basse-Saxe, dans le nord-ouest de l'Allemagne, a étudié les sciences politiques et le droit public à l'université de Hambourg, puis le droit international à la London School of Economics and Political Science. Elle envisage d'abord une carrière dans le journalisme, mais sa trajectoire bifurque après un stage auprès d'un député européen des Grünen.

15 ans chez les Verts

Annalena Baerbock prend sa carte du parti en 2005, l'année où les écologistes, partenaires gouvernementaux minoritaires des sociaux-démocrates, quittent le pouvoir. Elle a alors 25 ans, c'est aussi l'année où Angela Merkel entre à la chancellerie, la première femme dans l'histoire allemande. Seize ans plus tard, Annalena Baerbock est depuis près de huit ans députée au Bundestag, élue dans une circonscription du Brandebourg. Avant cela elle a dirigé de 2009 à 2013 la section de cet Etat régional qui entoure Berlin.

Entre télétravail et enseignement à la maison

Annalena Baerbock vit à Potsdam, à la périphérie de Berlin, avec son mari et père de ses deux filles, qui la soutient en tant que "conseiller politique" indépendant. Elle affiche une décontraction qui sied à son étiquette politique, déclinant une panoplie de blousons de cuir de différentes couleurs et circulant à vélo. Alors que le coronavirus afflige la planète et contraint les écoles à fermer en Allemagne, la jeune mère égratigne les décisions gouvernementales et insiste sur la difficulté de concilier en tant que jeune mère télétravail et enseignement à la maison.


Ce n'est que maintenant que je deviens une vraie féministe.
Annalena Baerbock

Ce qui la met hors d'elle ? "Que les femmes et les hommes soient toujours traités et valorisés différemment, même en politique. Ce n'est que maintenant que je deviens une vraie féministe," déclarait-elle en janver 2019 au quotidien allemand Tagesspiegel, peu après sa nomination à la coprésidence du parti. Cheffe des Grünen, elle veut rester une mère présente, autant que faire se peut : "Au moins une fois par la semaine, le dîner en famille est bloqué dans l'agenda. Les anniversaires des enfants sont sacrés et passent avant les réunions de crise."

Le féminisme : dans l'ADN des Grünen

Interrogé sur les raisons qui ont motivé le choix du parti pour Annalena Baerbock, le coprésident Robert Habeck admet que cette décision a "quelque chose à voir avec l'émancipation". Car au même titre que la lutte contre le changement climatique, l'égalité des sexes fait partie de l'ADN des Verts. Dès le départ, le parti s'est affiché en faveur de l'égalité des sexes : de la cofondatrice Petra Kelly à la Feminat, premier exécutif de parti entièrement féminin, en 1984. 

Une femme candidate : un choix stratégique ?

Lors d'un sondage réalisé auprès des lecteurs du bimestriel féministe germanophone Emma à l'automne 2020, 43 % des femmes déclaraient : "Je vote pour les Verts !" Un pourcentage susceptible d'augmenter grâce à la nomination d'une femme candidate.

A l'exception d'Annalena Baerbock, seuls des hommes se présentent aux élections fédérales de septembre pour succéder à Angela Merkel. A la CDU, aucune candidature féminine n'a été sérieusement prise en considération après la démission de la dirigeante Annegret Kramp-Karrenbauer. Et c'est finalement Armin Laschet qui représentera le parti conservateur devant les urnes. Quant aux sociaux-démocrates (SPD), ils n'ont jamais présenté de femme en 150 ans d'existence. "Je comprends les espoirs suscités par la candidature d'Annalena Baerbock., écrit la chroniqueuse féministe conservatrice Jana Hensel sur le site du journal allemand Die Zeit. Après tout, une campagne électorale composée uniquement d'hommes ne rend pas justice à la réalité diverse de ce pays. C'est tout simplement un anachronisme".

Une assurance inspirante

Annalena Baerbock s'affiche volontiers dans la presse, ce que l'on se prive pas de lui reprocher : 

Jana Hensel commente cette gestion de l'image sur le site du journal allemand Die Zeit : "Pour une femme, une telle mise en scène de soi est encore inhabituelle et donc impressionnante... Comme pratiquement aucune autre femme politique, la députée a clairement montré qu'il faudra compter avec elle à l'avenir. Que personne n'arrivera à la dépasser de sitôt. Montrer sa confiance en soi de manière aussi offensive est encore un défi pour les femmes ; elle peut donc être un modèle pour beaucoup. Cela mérite le respect. Car en matière d'égalité des droits, il y a encore beaucoup à faire, notamment en politique. Annalena Baerbock joue le rôle de pionnière à cet égard."

Une politique féministe encore floue

Alors qu'Angela Merkel n'a abordé les questions relatives aux femmes que vers la fin de ses mandats, Annalena Baerbock, qui s'affirme féministe et représente une nouvelle génération de femmes, devra, si elle accède à la chancellerie, adopter une autre approche.

Maintenant qu'elle est officiellement candidate à la chancellerie, quelle va être sa position sur la parité, la protection contre la violence, l'égalité de salaire et des retraites ou le paragraphe 219a (qui vise à abolir l'interdiction de la publicité pour l'avortement) ? Que ferait-elle si elle accédait au sommet de l'Etat dans un monde qui continue d'être dominé par les hommes ? Ferait-elle de la diplomatie féministe ? Instaurerait-elle une justice de genre ? Interrogée sur sa politique en matière de droits et représentation des femmes lors d'une conférence de presse, Annalena Baerbock a plus ou moins éludé la question, témoigne Jana Hensel. 

Le charisme vs l'expertise

Depuis que leur attelage a pris les rênes des Verts en janvier 2018, Robert Habeck est la personnalité médiatique qui charme et qui brille. Brillant orateur, il a été ministre régional du Schleswig-Holstein pendant dix ans, alors que sa partenaire de binôme n'a encore eu aucune responsabilité opérationnelle. Juriste spécialiste de droit international, Annalena Baerbock, elle, est l'experte qui fourbit ses arguments, peaufine ses dossiers, que ce soit sur la sortie du charbon dans sa région du Brandebourg ou sur le financement de l'Otan. Mais sa pugnacité et sa fine connaissance des sujets ont poussé la jeune femme sur le devant de la scène, et lors de la réélection du duo à la tête du parti, en 2019, elle a obtenu un meilleur score que son charismatique partenaire (97,1% contre 90,4%) et même le meilleur résultat jamais enregistré par un dirigeant des Grünen

"Annalena, ce sont les racines de notre arbre. Certaines fleurs de Robert se faneraient rapidement sans elle", assure Claudia Roth, vice-présidente du Bundestag, grande figure des Grünen. Plusieurs journaux dont la Süddeutsche Zeitung s'étaient prononcés en faveur de sa candidature. Pour le Spiegel, elle incarne "une femme (...) qui veut et peut beaucoup mais qui devrait se détendre un peu". 

Annalena Baerbock félicite Robert Habeck à l'occasion de son anniversaire au début d'une réunion du conseil d'administration des Grünen à Berlin, en Allemagne, le 2 septembre 2019.<br />
 
Annalena Baerbock félicite Robert Habeck à l'occasion de son anniversaire au début d'une réunion du conseil d'administration des Grünen à Berlin, en Allemagne, le 2 septembre 2019.
 
©AP Photo/Markus Schreiber

Formation longtemps turbulente, puis en proie à des dissenssions internes entre pragmatiques (Realos) et anti-libéraux (Fundis), les Grünen sont largement entrés dans le rang et prennent de plus en plus d'espace au centre du terrain politique. Preuve de leur popularité auprès d'une population préoccupée par les enjeux climatiques, leur nombre d'adhérents a bondi de plus de 50% entre 2016 et 2019.

A la différence des conservateurs, qui se déchirent ouvertement pour la succession d'Angela Merkel, les Grünen ont joué la carte de l'harmonie au moment de désigner leur représentant, s'efforçant de gommer toute éventuelle rivalité. Les codirigeants, tous deux Realos, ont affiché leur entente jusqu'à dévoiler de concert le nom de la candidate, Annalena Baerbock. 

"Sortie de nulle part"

Le manque d'expérience reste sans doute son talon d'Achille. De fait, le parcours d'Annalena Baerbock ne fait état d'aucune expérience ministérielle, ne serait-ce qu'au niveau régional. Les critiques s'en saisissent pour laisser entendre qu'elle n'est pas rompue aux arcanes de la négociation, indispensable dans une coalition gouvernementale. L'ancien ministre des Affaires étrangères (1998-2005), Joschka Fischer, figure tutélaire des Verts allemands, le concède : "pour moi, elle est quasiment sortie de nulle part". Interrogée par le quotidien allemand Bild, elle répond : "Trois ans en tant que chef de parti, députée et mère de jeunes enfants, ça durcit pas mal." C'est sans doute vrai, mais est-ce suffisant ?

Pour Jana Hensel, du Zeit, la jeune candidate des Grünen manque peut-être de bouteille, mais ni de compétences, ni de personnalité : "Lorsque Annalena Baerbock a pris la tête de Verts, il y a plus de trois ans, je ne la connaissais pas. Mais son discours de candidature m'avait impressionnée, parce qu'elle exprimait clairement qu'elle ne serait pas simplement la femme aux côtés de Robert Habeck. Elle a tenu sa parole. Elle a tenu bon à ses côtés, forte de son expertise en matière d'écologie et de société, mais aussi de politique étrangère, et ses apparitions publiques ont marqué les esprits. Ce n'était pas une tâche facile."

Objectif chancellerie ?

L'enjeu est de taille pour les Verts que tous les sondages désignent comme probable deuxième force politique à l'issue du scrutin, derrière l'Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel, mais devant le SPD. Crédités de 20% à 23% des intentions de vote, ils talonnent la CDU (27% à 28%) en pleine dégringolade et déboussolée par le prochain retrait de la chancelière de la vie politique. 

Plébiscités lors des élections européennes il y a deux ans où ils ont dépassé les 20% de voix, les Verts participent à l'heure actuelle à 11 des 16 gouvernements régionaux et viennent d'être réélus haut la main à la tête de l'un des Etats régionaux les plus prospères, le Bade-Wurtemberg, coeur de l'industrie automobile.

Jusqu'ici les Verts n'ont été que partenaires minoritaires dans une coalition gouvernementale dirigée par le social-démocrate Gerhard Schröder, entre 1998 et 2005. 

Une alliance entre les Verts et les conservateurs à l'issue du scrutin législatif n'est plus un scénario irréaliste. Comme la chancelière sortante Angela Merkel, le candidat de la CDU Armin Laschet s'est empressé de féliciter Annalena Baerbock en précisant que son parti se réjouissait "d'une campagne électorale juste.

Une autre formule possible, inédite au niveau fédéral, pourrait voir les Verts s'allier au SPD et au parti libéral FDP. Les dirigeants sociaux-démocrates ont dès la désignation d'Annalena Baerbock tendu leur main aux écologistes dans l'optique de former une future "alliance gouvernementale progressiste".

Annalena Baerbock a pour mission de mener le parti écologiste vers une participation décisive au gouvernement. "Même si le changement climatique ne sera probablement pas au premier plan, les chances d'un très bon résultat électoral pour les Verts sont bonnes", juge Uwe Jun, politoloque à l'université de Trèves, qui juge "perceptible une envie de changement en politique" parmi les électeurs.