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Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature : "Un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines"

En 121 ans d'existence, le comité Nobel a récompensé dix-sept femmes dans la catégorie littérature, la dernière étant Annie Ernaux. L'écrivaine française reçoit son prix samedi 10 décembre à Stockholm. 
En 121 ans d'existence, le comité Nobel a récompensé dix-sept femmes dans la catégorie littérature, la dernière étant Annie Ernaux. L'écrivaine française reçoit son prix samedi 10 décembre à Stockholm. 
©AP Photo/Domenico Stinellis

Annie Ernaux est la première écrivaine française à recevoir le Prix Nobel de littérature. Elle est la 17e femme à décrocher cette récompense depuis 1901, date de création du comité suédois. À Stockholm, l'autrice de 82 ans, figure du féminisme et militante engagée à gauche, a prononcé un discours dans lequel elle dénonce l'invisibilisation des femmes dans la littérature. 

"J’écrivais pour venger ma race... (...) Ainsi, dans ce premier livre, publié en 1974 (Les armoire vides), sans que j’en sois alors consciente, se trouvait définie l’aire dans laquelle je placerais mon travail d’écriture, une aire à la fois sociale et féministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais." Ces mots sont ceux d'Annie Ernaux, lors de son discours de présentation à la tribune de l'illustre institution des Nobel, à Stockholm.

"Fondée sur l'exclusion des étrangers et des immigrés, l'abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m'impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d'un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance", ajoute la Prix Nobel de littérature.

Le discours d'Annie Ernaux, dans son intégralité, le 8 décembre 2022 à Stockholm ►

L'écrivaine a aussi évoqué les protestations en Iran qui ont éclaté à la mi-septembre après la mort de Mahsa Amini, arrêtée à Téhéran par la police des mœurs, insistant sur l'importance des mots :"On le voit aujourd'hui avec la révolte de ces femmes qui ont trouvé les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont élevées comme en Iran, contre sa forme la plus violente et la plus archaïque".

Retrouvez notre article ►#MahsaAmini, le nom de la révolte contre les diktats imposés aux femmes en Iran

Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas. Ils ne les citent jamais.
Annie Ernaux, le 8 décembre à Stockholm

Pour conclure, l'autrice a tenu à défendre la place des femmes dans la littérature, dénonçant leur invisibilisation : "Écrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger cependant sur la place des femmes y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas. Ils ne les citent jamais. La récompense de mon travail par le jury du Nobel constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines." 

Les Nobel, une institution par et pour les hommes

Dans un entretien accordé à l'AFP, Annie Ernaux s'interroge sur la nature masculine de l'institution des Nobel : "Ça se manifeste par ce goût d'une tradition, dans les costumes. Il me semble que l'attachement aux traditions, c'est peut-être plus masculin, au fond, on se transmet le pouvoir comme ça", confie celle qui recevra ce samedi 10 décembre 2022 le prix Nobel de littérature  dans la capitale suédoise.
 
Couronnée pour "le courage et l'acuité clinique" de son oeuvre en grande partie autobiographique, comme l'a précisé le comité Nobel lors de son annonce, l'écrivaine française, âgée de 82 ans, est la première femme française à recevoir un Nobel de littérature et la 17e femme à décrocher un prix dans cette catégorie depuis la fondation des célèbres récompenses en 1901.
 
J'ai remarqué que les femmes sont souvent moins prolixes dans leur discours que les hommes, sachant bien qu'elles sont plus pratiques.
Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022
"La parole a quand même été monopolisée presque toujours par les hommes et j'ai remarqué que les femmes sont souvent moins prolixes dans leur discours que les hommes, sachant bien qu'elles sont plus pratiques", relève l'autrice. "C'est dur à dire mais je pense que oui, les Nobel doivent changer", ajoute-t-elle.
 
17 femmes Prix Nobel de littérature en 121 ans

Sur son compte Twitter, le comité salue la mémoire de l'une de ces rares femmes lauréates, la poétesse juive allemande, exilée en Suède, Nelly Sachs, qui avait été couronnée le jour de son anniversaire, le 10 décembre 1966, "pour sa remarquable œuvre lyrique et dramatique qui interprète le destin d'Israël avec sensibilité et force". Une récompense qu'elle avait partagée avec Shmuel Yosef Agnon. 

Continuer à écrire

Figure du féminisme connue pour son engagement à gauche, elle souhaite dédier son prix à "tous ceux qui souffrent (...) et à tous ceux qui luttent et qui ne sont pas reconnus", a-t-elle confié dans cet entretien.
 
Je pense que c'est un âge où on peut réfléchir à beaucoup de choses et donc pour moi, ça veut dire aussi les écrire bien sûr.
Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022
Cette récompense a également renforcé son désir d'écrire. Désormais, elle entend "continuer à écrire et en même temps (...) profiter de [s]a vieillesse". "Je pense que c'est un âge où on peut réfléchir à beaucoup de choses et donc pour moi, ça veut dire aussi les écrire bien sûr", dit-elle.
Annie Ernaux, Nobel de littérature, a toujours milité pour la défense des droits des femmes et des citoyen-ne-s, comme ici le 16 octobre 2022 à Paris, lors d'un rassemblement de la gauche contre la vie chère, à l'appel du parti La France Insoumise.  
Annie Ernaux, Nobel de littérature, a toujours milité pour la défense des droits des femmes et des citoyen-ne-s, comme ici le 16 octobre 2022 à Paris, lors d'un rassemblement de la gauche contre la vie chère, à l'appel du parti La France Insoumise.  
©AP Photo/Aurelien Morissard
Quoiqu'il advienne, Prix Nobel en poche, rien ne suspendra la plume d'Annie Ernaux. Une bonne manière de "tâcler" certains de ses "confrères" écrivains qui lui ont intenté un procès d'intention dans certains médias après l'annonce de sa récompense, sur la base d'un argumentaire que l'éditorialiste Daniel Schneiderman démonte point par point dans Libération : "C’était surtout un «non Nobel» non décerné à Salman Rushdie. (...) Reste un mystère. 'Cette nymphomane identitaire, débordant de ressentiment borné, est traduite dans 37 langues', rappelle Assouline. Délectable silence pensif de Finkielkraut : '37 langues, en effet, c’est très impressionnant.'" 
 
[Traduction "Sa plus grande satisfaction, peut-être même la raison d'être de son existence, était le fait que j'appartenais au monde qui l'avait méprisé. Dans son roman "La place", la lauréate de littérature 2022 Annie Ernaux utilise un langage simple pour révéler l'agonie et la honte ressenties par son père."]