Terriennes

Annie Ernaux, récit intimiste en super 8

L'écrivaine Annie Ernaux, présente avec son fils David Ernaux-Briot son premier film à Cannes, dans la sélection parallèle de la Quinzaine des réalisateurs : <em>Les années super 8</em>. Une plongée dans l'univers intime de celle qui porte la voix des combats féministes.
L'écrivaine Annie Ernaux, présente avec son fils David Ernaux-Briot son premier film à Cannes, dans la sélection parallèle de la Quinzaine des réalisateurs : Les années super 8. Une plongée dans l'univers intime de celle qui porte la voix des combats féministes.
©LES FILMS PELLEAS

Dans Les années super 8, un film so-réalisé avec son fils et présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, Annie Ernaux fait le récit de sa vie, "mais aussi celui de milliers de femmes en quête de liberté et d'émancipation". Ce "road movie" intimiste concocté à partir d'images d'archives familiales nous emmène en voyage dans le temps, dans la France des années 70. L'écrivaine raconte la décennie qui a fait d'elle une des plus grandes voix féministe de la littérature française.

Lue, étudiée et traduite dans le monde entier, Annie Ernaux est l'une des plus grandes écrivaine de la littérature française mais aussi l'une des plus grandes voix féministes, c'est une voix forte, et politique aussi. 

Les années super 8 a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs de la 75e édition du Festival de Cannes, ce film d'1 heure est né de l'envie de se réapproprier des dizaines de films super 8 tournés entre 1972 et 1981 par son ex-mari, aujourd'hui décédé.

Si l'idée de faire du cinéma ne l'a jamais vraiment intéressée, Annie Ernaux dit s'être laissée "prendre au jeu": "Je me suis vraiment investie dans ce récit qu'on entend car c'était important pour moi de me raconter dans mes mots", précise celle qui a été finaliste du prestigieux prix Booker international en 2019. "Ces films étaient stockés dans un tiroir depuis des années et on les avait un peu oubliés. Un jour, nous les avons regardés avec mes fils et mes petits-enfants. C'est là, de fil en aiguille, que David m'a proposé d'en faire un film sur lequel j'accolerai un récit", raconte la romancière de 81 ans.
 

"Gagner ma liberté"

Dans le film, le spectateur découvre une Annie Ernaux mariée et mère de deux enfants en bas âge. A chaque fois, l'écrivaine est au premier plan, omniprésente. Mais à y regarder de plus près, c'est une femme frêle, mal à l'aise dans sa nouvelle vie que le public rencontre.

Une femme tiraillée entre ses devoirs d'épouse, sa vie bourgeoise, elle la transfuge de classe comme elle l'a racontée dans La place, et son désir irrépressible d'écrire. C'est d'ailleurs à cette époque qu'elle écrit son premier livre Les Armoires vides (1974).

Il ne s'agit pas d'un film de souvenirs, même s'il documente les années qui l'ont forgée comme écrivaine mais il décrit surtout une époque, celle des Trente glorieuse et la soif de vivre d'une génération en quête d'émancipation, de loisirs et de voyages.

Je peux affirmer que ces dix années sont les années majeures dans ma vie parce qu'elles vont confirmer mon désir d'écrire. Et puis aussi parce que je vais gagner ma liberté
Annie Ernaux

Annie Ernaux aura pourtant mis plusieurs années à s'émanciper de sa vie domestique pour écrire. "Je peux affirmer que ces dix années sont les années majeures dans ma vie parce qu'elles vont confirmer mon désir d'écrire. Et puis aussi parce que je vais gagner ma liberté. Une liberté que je souffrais de ne pas avoir, même si je pense que j'ai fait, moi, un mariage d'amour".

"Je pense que pour le spectateur, c'est peut être un récit qui est nouveau, vraiment nouveau pour lui, de me voir et de m'entendre raconter des choses de mon intimité et en même temps, cette intimité appartient à tout le monde", poursuit-elle. Finalement, "c'est à la fois le récit de ma vie mais aussi celui de milliers de femmes qui ont elles aussi été en quête de liberté et d'émancipation".

"L'évènement", oeuvre majeure sur l'avortement

Si plusieurs de ses films ont été adaptés au cinéma, dont L'évènement, récit autobiographique sur l'avortement clandestin qu'elle a subi en 1964, qui a raflé le Lion d'or à la Mostra de Venise 2021, Annie Ernaux raconte ne pas être intéressée par ce médium.
 

La raison ? "J'écris avec les images intérieures, les images de la mémoire. Le processus d'écriture pour le cinéma est très différent", explique-t-elle.

Je crois qu'on pouvait attendre cette vague conservatrice car quand les femmes prennent le pouvoir .... ou plutôt quand leurs voix s'élèvent, les hommes sont solidaires entre eux.
Annie Ernaux

Au moment où le droit à l'avortement est remis en question aux Etats-Unis, que pense celle dont l'oeuvre est traversée par ces questions ? "Je crois qu'on pouvait attendre cette vague conservatrice car quand les femmes prennent le pouvoir .... ou plutôt quand leurs voix s'élèvent, les hommes sont solidaires entre eux", répond-elle. Et d'ajouter "qu'en France comme aux Etats-Unis, les femmes ne sont plus disposées à se laisser faire".

Voix féministe mais écrivaine avant tout

Véritable icône féministe pour plusieurs générations, Annie Ernaux confie simplement se sentir "femme. Une femme qui écrit, c'est tout".

"Je suis toujours étonnée que ce que j'écris dans la solitude ait un tel écho ! C'est vrai que rencontrer des lecteurs me donne du plaisir et une justification de l'écriture, tous les doutes se trouvent d'un seul coup effacés dans ce partage, et je me dis qu'on n'est pas seul", confie-t-elle sur France Inter.

©Gallimard

Son dernier livre Le jeune homme est paru début mai chez Gallimard. Dans ce très bref récit de 40 pages écrit à la fin des années 1990, l'autrice raconte une relation qu'elle a vécue avec un garçon de 30 ans son cadet, lorsqu'elle avait 54 ans.  Une histoire d'amour qu'elle vit tel un défi vis-à-vis de la société. En exergue au début du livre, on peut lire ces quelques mots : "Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu'à leur terme, elles ont été seulement vécues". 

Un ouvrage, épisode de plus de l’entreprise autobiographique d’Annie Ernaux commencée il y a un demi-siècle, qui reçoit l'aval des critiques. Le Figaro salue "le rythme de la forme brève ernausienne, sa densité, fruit d’un long travail, le martèlement d’une lecture du réel ". L'écrivaine "réussit le prodige de mettre en relief, avec la simplicité et la densité de l’évidence, les aspects essentiels d’une expérience", selon L’Obs. Quant à L’Express, il conclut ainsi "Disons-le tout de go, un délice, un bonbon, un clin d’oeil à la vie".