Terriennes

Arabie saoudite : des femmes font le pèlerinage à La Mecque sans homme pour les surveiller

Musulmanes franchissant la porte de la Grande Mosquée, le 17 juillet 2021. 
Musulmanes franchissant la porte de la Grande Mosquée, le 17 juillet 2021. 
©AP Photo/Amr Nabil

Pour certaines, c'était un rêve : le pèlerinage à La Mecque, l'un des cinq piliers de l’islam. Or jusqu'à présent, toute femme de moins de 45 ans devait être accompagnée d'un "tuteur" pour faire le Hadj. Cette année, la présence d'un homme à leur côté n'est plus exigée. Elles ne pourront toutefois pas se recueillir tout à fait seules, puisque la condition est qu'elles restent en groupe. 

Bushra Shah réalise enfin son "rêve d'enfance": faire le grand pèlerinage musulman à La Mecque, à la faveur de la récente décision des autorités saoudiennes d'autoriser les femmes à effectuer sans accompagnateur masculin ce rituel essentiel de l'islam. Les autorités exigeaient auparavant la présence d'un compagnon masculin pour toute femme âgée de moins de 45 ans, empêchant des milliers de musulmanes à travers le monde de faire le pèlerinage, un des cinq piliers de l'islam que tout fidèle doit accomplir une fois dans sa vie s'il en a les moyens physiques et financiers.

Un rêve qui se réalise

Cette année, quelques jours avant l'ouverture des inscriptions en ligne, le 13 juin, le ministère du Hadj et de la Omra autorisait officiellement les femmes, sans distinction d'âge, à entreprendre le grand pèlerinage sans mahram, c'est-à-dire un "tuteur" ou "gardien", qui est en général un membre masculin de la famille proche. Elles ne pourront toutefois pas accomplir les préceptes du Hadj tout à fait seules, car la condition reste qu'elles s'y rendent en groupe.
 

Mon rêve d'enfant était de faire le Hadj.
Bushra Shah, musulmane faisant le Hadj

"C'est comme un rêve devenu réalité. Mon rêve d'enfant était de faire le Hadj", confie Bushra Shah  en faisant sa valise dans sa maison à Jeddah, grande ville portuaire de l'ouest saoudien située près de La Mecque. Pour cette mère de famille pakistanaise, faire le pèlerinage avec son mari et son enfant aurait été une distraction qui l'aurait empêchée de "se concentrer complètement sur les rites". 

4 août 2019, pendant le Hadj, devant la Grande Mosquée de la ville sainte de La Mecque, en Arabie saoudite. 
4 août 2019, pendant le Hadj, devant la Grande Mosquée de la ville sainte de La Mecque, en Arabie saoudite. 
©AP Photo/Amr Nabil

Vêtue d'une robe blanche couvrant tout son corps à l'exception du visage, Bushra Shah, 35 ans, fait partie des 60 000 personnes résidant en Arabie saoudite sélectionnées pour participer à un Hadj réduit pour la deuxième année consécutive en raison du Covid-19. Aucun étranger n'étant admis cette année, seules les personnes vaccinées en Arabie saoudite peuvent participer à ce pèlerinage qui, jusqu'en 2019, attirait plus de 2 millions de musulmans. "Beaucoup de femmes viendront aussi avec moi. Je suis très fière que nous soyons désormais indépendantes et que nous n'ayons pas besoin de gardien", se réjouit-elle avant d'embrasser son fils et saluer son mari.

Faire le Hadj : seule ou jamais

Son mari, Ali Murtada, assure l'avoir "fortement encouragée" à faire le voyage seule, après la décision du gouvernement d'interdire aux enfants de participer au hadj cette année. Lui restera à Jeddah. "Nous avons décidé que l'un de nous devait y aller. Elle sera peut-être enceinte l'année prochaine ou peut-être que les enfants ne seront toujours pas autorisés à y participer", explique ce Pakistanais de 38 ans.

"Le hadj sans tuteur est un miracle", lance Marwa Shaker, une Egyptienne de 42 ans vivant à Ryad. A La Mecque avec trois de ses amies, cette mère de trois enfants et employée d'une organisation internationale a tenté à plusieurs reprises d'effectuer le pèlerinage avant la pandémie, mais n'a pas pu car son mari ne pouvait l'accompagner. "Je ressens une joie, un bonheur immenses. Dieu m'a appelée malgré tous les obstacles", dit-elle.

Voyager sans gardien était la seule option. Nous ne pouvions pas laisser les enfants seuls.
Sadaf Ghafoor, musulmane faisant le Hadj

Pour Sadaf Ghafoor, mère au foyer anglo-pakistanaise de trois enfants, voyager sans gardien masculin était la "seule option" : "Nous ne pouvions pas laisser les enfants seuls", explique cette ancienne médecin de 40 ans, partie à La Mecque avec une voisine. "Ce n'était pas une décision facile à prendre mais nous avons saisi cette chance comme un cadeau du Ciel", dit-elle tandis que son mari restera à la maison.

Un pas vers la fin de la tutelle ?

Depuis l'ascension du prince héritier et leader de facto du royaume Mohammed ben Salmane, des réformes sociales ont été mises en oeuvre en Arabie saoudite, notamment concernant les droits des femmes, pour améliorer l'image du pays ultraconservateur sur la scène internationale. En 2018, les femmes ont ainsi été autorisées à conduire ou à voyager sans tuteur masculin. Depuis 2019, elles sont autorisées à enregistrer la naissance de leurs enfants et sont protégées - théoriquement - contre la discrimination à l'emploi.

Mais cette ouverture s'est accompagnée d'un verrouillage politique implacable contre les critiques de son pouvoir, et de nombreuses militantes des droits des femmes sont détenues ou dans le collimateur de la justice. Et malgré la nouvelle règlementation, dont la date d'entrée en vigueur n'est pas claire, certaines agences de voyages restent réticentes à accepter les femmes voyageant sans homme.