Terriennes

Arabie saoudite : Loujain Al-Hathloul, Prix Liberté, et toujours en prison

Loujain Al-Athloul, militante saoudienne pour les droits des femmes, en prison depuis 2 ans, a reçu le Prix Liberté. 
Loujain Al-Athloul, militante saoudienne pour les droits des femmes, en prison depuis 2 ans, a reçu le Prix Liberté. 
©capture/twitter

Les appels aux autorités saoudiennes se multiplient. Détenue depuis deux ans et demi en Arabie saoudite, Loujain Al-Hathloul a reçu le "Prix Liberté" début octobre 2020 en France. En grève de la faim depuis le 26 octobre, la militante pour les droits de femmes se trouve aujourd'hui dans état de santé "profondément alarmant", alerte le Comité des droits de la femme de l'ONU.
 

Privée de liberté, elle reçoit le Prix Liberté, tout un symbole. 

Le Prix Liberté, de la 3e édition du Forum mondial Normandie pour la Paix, a été décerné à Loujain Al-Hathloul, militante saoudienne des droits de la femme. Elle succède ainsi à Greta Thunberg, récompensée l'an dernier. 

 
Ce prix Liberté vise à sensibiliser à la liberté, à la paix et aux droits humains. le combat de Loujain s'inscrit pleinement dans de ces objectifs.
Lina Al-Hathloul, petite-soeur de Loujain
Toujours prisonnière en Arabie Saoudite, et ce depuis 2 ans et demi, ce sont Lina et Alia, ses deux soeurs, qui ont réceptionné le prix, en présence de Barbara Hendricks, marraine du Forum, et d’Hervé Morin, président de la Région Normandie, vendredi 2 octobre 2020 lors de la cérémonie organisée à l'Abbaye des Dames à Caen. Près de 5 500 jeunes, de 15 à 25 ans, de 81 pays différents, ont participé au vote pour décerner ce prix.
 
A (re)lire >Arabie saoudite : cinq militantes des droits des femmes incarcérées depuis deux ans
 
"Ce prix Liberté vise à sensibiliser à la liberté, à la paix et aux droits humains. le combat de Loujain s'inscrit pleinement dans de ces objectifs" , a déclaré la plus jeune des soeurs, Lina. "Le combat de ma sœur est universel, c'est un combat qui repose fondamentalement sur la volonté d'assurer l'égalité et la dignité pour tous. Loujain l'a bien compris et elle paie son combat au prix fort, au prix de sa liberté. Nous avons l'intime conviction que ce prix va avoir un impact réel et concret sur Loujain d'abord, le fait de se savoir soutenue lui procure des forces que les conditions de sa détention épuisent, sur les droits des femmes ensuite, qui, nous le voyons, constituent pour la jeunesse ce qui est encourageant.", a-t-elle poursuivi. 
 

En grève de la faim, en danger

Le 5 novembre 2020, le Comité des droits de la femme de l'ONU demande "la libération immédiate" de la militante, en grève de la faim depuis le 26 octobre, alarmé par la détérioration de son état. Le Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes, un organe composé d'experts indépendants, appelle à la libération immédiate d'Al-Hathloul et de toutes les autres militantes de la cause des femmes en détention. A l'approche de la journée internationale pour les femmes défenseures des droits, le 29 novembre, le Comité a appelé le roi Salmane d'Arabie saoudite à utiliser ses prérogatives royales pour permettre sa libération.

Deux ans et demi de prison

Loujain al-Hathloul est née à Djeddah le 31 juillet 1989. Fille d'un officier de la Marine, elle passe une partie de sa vie à Toulon, en France, puis au Canada où elle part étudier à l’Université de Colombie-Britannique à Vancouver. Elle retourne ensuite vivre en Arabie saoudite. Ses premiers pas de militante remontent à 2012 sur les réseaux sociaux où elle poste des vidéos d'elle sans voile. C'est une vidéo publiée en 2013 qui lui vaut sa première interpellation : on la voit conduire une voiture filmée par son père sur la route de l'aéroport de Ryad. A ce moment-là, les femmes n'ont pas (encore) le droit d'être au volant, (interdiction levée en 2017 mais effective depuis juin 2018, ndlr). Après 73 jours de détention, Loujain est finalement libérée. 
 
En 2014, une loi autorise les Saoudiennes à se porter candidate aux élections municipales. Loujain postule, mais son nom ne figurera sur aucun bulletin ... Deux ans plus tard, elle est à nouveau interpellée, puis relâchée, par les autorités après avoir signé une pétition appellant le roi Salman à lever la tutelle des hommes sur les femmes, qui entrave à leur liberté de mouvement notamment à l'étranger. (Depuis août 2019, les femmes saoudiennes âgées de plus de 21 ans ont désormais la possibilité d’obtenir un passeport et de voyager librement sans autorisation d’un tuteur, ndlr).

En mai 2018, la jeune femme, se retrouve à nouveau dans le viseur des autorités saoudiennes. Elle est interpellée en même temps que plusieurs autres personnes militant pour les droits des femmes. On l'accuse, entre-autres, d'avoir communiqué avec une vingtaine de journalistes étrangers présents dans son pays et d'avoir tenté de candidater à un poste à l'ONU. Ce qui revient pour les autorités, à avoir "tenté de porter atteinte à la sécurité et à la stabilité du royaume (…) et de saper l’unité nationale", comme le rapporte le quotidien L’Orient-Le Jour.

Victime de violences

Les autorités saoudiennes proposent à Loujain Al-Hathloul de la libérer en août 2019 en échange d’une déclaration filmée où elle assurerait ne pas avoir été torturée et agressée sexuellement en prison. Ce qu'elle refuse de faire. 
 
Ils ne veulent pas libérer une femme forte, avant cela ils veulent l'affaiblir, la tuer psychologiquement.
Lina Al-Athloul, dans Internationales, le 4 octobre 2020, à Caen.
Après trois mois sans nouvelles, ses parents ont pu lui rendre visite en prison le 31 août dernier. "En la voyant, ils ont été un peu choqué. Elle avait vraiment perdu beaucoup de poids. Elle est très très mince", raconte Lina Al-Hathloul, dans l'émission Internationales sur TV5monde. "Les autorités de la prison lui ont dit que cette absence de visite était dûe aux nouvelles formalités liées à la pandémie. Mais elle s'est rendue compte que d'autres détenus, eux, avaient pu appeller leurs proches. Elle a appris ensuite qu'il s'agissait bien d'une punition contre elle. Pour protester, elle a entamé une grève de la faim. On a tenté de la forcer à manger. Elle a refusé en disant qu'elle voulait voir ses parents. Au bout de six jours sans manger, les autorités ont accepté. C'est en mettant sa vie en danger qu'elle a réussi juste à voir ses parents", confie-t-elle. 
  Lina revient aussi sur les conditions de détention de sa soeur, "elle a été envoyée dans une prison non-officielle, un hôtel qui s'avère être un centre de torture. Pendant plusieurs mois, elle s'est fait torturer, électrocuter, elle a été victime de simulacres de noyade, elle a été battue, fouettée et elle a subi des attouchements sexuels. On la menaçait de mort." En mars 2019, alors que son procès était en cours, il a été suspendu et la détenue a été mise en isolement pendant huit mois, témoigne sa soeur. "Ils veulent l'affaiblir. Je pense que son courage et sa force les énervent", lance-t-elle, la gorge serrée d'émotion à l'évocation de ce que traverse Loujain. "Ils ne veulent pas libérer une femme forte, avant cela ils veulent l'affaiblir, la tuer psychologiquement!" s'insurge-t-elle. 
 

#FreeLoujain: mobilisation internationale

A l'occasion du 8 mars et de la Journée Internationale des droits des femmes, le président Macron avait lancé un appel à la libération de Loujain. Le 30 septembre dernier, Anne Hidalgo, la maire de Paris a annulé sa participation à la conférence des maires d’Urban 20, réunissant les maires des grandes villes du G20, organisée virtuellement depuis Riyad en Arabie saoudite, comme l'a indiqué Le Parisien, "ne pouvant pas envisager de le faire alors que l’Arabie saoudite maintient en détention Loujain Al-Hathloul, qui a été faite citoyenne d’honneur de la ville de Paris en 2019". Une coalition de groupes de défense des droits humains avait lancé un appel à boycotter cette conférence, arguant que la date de l’Urban G20 coïncidait avec le deuxième anniversaire de l’assassinat du journaliste saoudien Jama Khashoggi.

"C'est un régime illégitime ! -lance Lina Al-Hathloul- Malgré nos tentatives de contact avec les autorités du pays, nous avons échoué. S'il faut faire pression, ce n 'est plus avec l'intérieur du pays, mais avec leurs alliances internationales. (...) J'encourage ces initiatives, je pense qu'il faut encore faire plus". La jeune femme précise avoir rencontré récemment Alexandre de Croo, mais avant qu'il ne soit nommé Premier ministre en Belgique, et tient le à remercier pour le communiqué qu'il a publié en faveur de la libération de Loujain. 

"Pour ma soeur, j'aimerais rencontrer le monde entier",
conclut Lina Al-Hathloul, combative et déterminée.