Terriennes

Arrestation de l'Instagrameuse Sahar Tabar : les Iraniennes sous emprise de la chirurgie esthétique ?

Images postées par Sahar Tabar sur Instagram au fil du temps. Depuis, son compte Instagram a été fermé, mais les images continuent de circuler sur les réseaux.
Images postées par Sahar Tabar sur Instagram au fil du temps. Depuis, son compte Instagram a été fermé, mais les images continuent de circuler sur les réseaux.

Une Instagrameuse connue pour ses photos où elle apparaît en version "zombie" d’Angelina Jolie a été arrêtée en Iran. Le cas de Sahar Tabar soulève la question de l'importance de la chirurgie esthétique et des normes de beauté dans la société iranienne. 
 

Avec son visage émacié, ses lèvres pulpeuses et son nez retroussé, on l’appelle "la version zombie d’Angelina Jolie". De fait, les photos qui défilent sur le compte Instagram de Sahar Tabar sautent aux yeux. Des selfies qui la présentent sous un jour plutôt effrayant, et qui n’ont pas manqué de faire le buzz.

Avec ses quelques 26 800 abonnés fascinés par son look extrême, Sahar Tabar est une Instagrameuse plutôt connue en Iran. Mais dimanche 6 octobre 2019, accusée de "blasphème", elle a été arrêtée, selon l’agence iranienne Tasnim. Incarcérée sur ordre d’un tribunal de Téhéran chargé de juger les "crimes culturels et la corruption morale et sociale", elle fait face à différentes chefs d’accusations : "incitation à la violence", "obtention de revenus par des moyens inappropriés" et "incitation de jeunes à la corruption". Pour le moment, aucune information supplémentaire n’a été communiquée sur le cas de Sahar Tabar.

Plusieurs rumeurs ont circulé quant aux opérations chirurgicales de la jeune femme. Selon certains, Sahar Tabar serait passée près d’une cinquantaine de fois sous le bistouri. Des propos démentis par l’Instagrameuse, qui assure n’avoir subi qu’une opération du nez et des lèvres, ainsi qu’une liposuccion. Et d’ajouter que ce n’était pas son "vrai visage" qu’elle diffusait sur les réseaux sociaux, mais le résultat de longues heures de maquillage, sans avoir nécessairement pour but de ressembler à Angelina Jolie. Mais le cas de Sahar Tabar révèle en réalité des dynamiques plus profondes de la société iranienne, remuée par les questions de la chirurgie esthétique et d’Instagram. 

L'obsession du visage

Très répandue en Iran, la chirurgie esthétique ne date pas d’hier : chaque année, des dizaines de milliers d’opérations y sont effectuées. Avec une appétence particulière pour la rhinoplastie. Depuis plusieurs années, nombreuses sont les femmes qui arborent fièrement un pansement sur leur nez tout juste refait. Signe d’une résistance, dans un pays où les femmes, contraintes de porter le hijab, n’ont que leur visage à montrer dans l’espace public ? 


Des filles iraniennes veulent se faire opérer car c’est un bon investissement pour un futur mariage.

Lucie Azema, autrice

Pour Lucie Azema, autrice basée à Téhéran et fine observatrice de la société iranienne, rien n’est moins sûr. Pour elle, il peut y avoir là-dedans une certaine "stratégie d’émancipation", qui reste néanmoins "pernicieuse". "C’est avant tout un marqueur social, relate-t-elle. Plus on monte vers le nord de Téhéran [quartiers huppés et riches de la ville], plus on observe un recours à outrance à la chirurgie esthétique". Si pour certaines, le recours à ces opérations permet - tout comme le maquillage - de mettre en avant la seule partie visible de leur corps, il devient un facteur de soumission à d’autres injonctions, plutôt patriarcales. 

"Je connais des filles iraniennes qui me disent qu’elles veulent se faire opérer car c’est un bon investissement pour un futur mariage", raconte l’écrivaine, en ajoutant qu’en même temps, "on ne peut pas leur reprocher". Mais au-delà des raisons derrière les rhinoplasties ou liposuccions, se développe une vraie obsession pour le visage.                   

©www.clinique-hannibal-tunisie.fr

Pour le comprendre, il faut creuser dans l’histoire récente du pays. Selon Negin Shiraghaei, journaliste à BBC Persia depuis de nombreuses années, c’est depuis la fin de la guerre entre l’Iran et l’Irak et de la relative ouverture de l’économie que la chirurgie esthétique s’est invitée dans la société iranienne. "La classe moyenne a eu envie d’opter pour un nouveau style de vie", explique-t-elle. Quitte à toutes se ressembler ? "Les femmes n’ont pas de modèles en Iran, analyse-t-elle. La féminité n’y est pas explorée, et on ne parle jamais de sexe. On ne le voit jamais à la télévision, on ne l’apprend pas à l’école". Conséquence : la prolifération de films porno qui vont, selon la journaliste, servir de modèles en termes de ‘beauté féminine’ pour les Iraniennes. "Cela a créé l’image de la ‘femme sexy’ en Iran : opérée et ressemblant à une poupée", observe-t-elle.

Une image accentuée par Instagram, seul réseau social officiellement autorisé en Iran. Avec lui, ce n'est plus seulement la "haute société" des quartiers nord de Téhéran qui est visible mais aussi celle des petits villages et des jeunes filles qui y vivent. Mais plus le nombre d’abonnés est élevé, plus cela peut poser un problème. Negar Shiraghaei l’affirme : "Elles montrent un style de vie [au reste du monde] que le gouvernement ne veut pas montrer", à l’image de Sahar Tabar.

Avec ses photos dramatiques à la Tim Burton, l’instagrameuse suscite de la fascination chez de nombreux utilisateurs du réseau social qui ont, depuis son arrestation, ouvert des comptes à son effigie. Selon le site d’information Iran Wire, l’un des fans de Sahar Tabar se livre : "Je ne comprends pas quel crime elle a commis. C’est une femme de 22 ans, une artiste qui pense différemment. Elle n’a rien fait pour mériter la prison, elle avait juste envie de vivre à sa manière".    
 

Pour contrer le phénomène du "nez refait", une campagne a été lancée sur Facebook, dès 2015, intitulée "<a href="https://www.facebook.com/media/set/?set=a.440649436104300.1073741843.190678741101372&type=3" rel="nofollow">Mon nez naturel</a>", sur laquelle les internautes qui n'ont pas encore eu recours à la chirurgie esthétique sont invitées à poster la photo de leur nez naturel.
Pour contrer le phénomène du "nez refait", une campagne a été lancée sur Facebook, dès 2015, intitulée "Mon nez naturel", sur laquelle les internautes qui n'ont pas encore eu recours à la chirurgie esthétique sont invitées à poster la photo de leur nez naturel.
©FB/Mon nez naturel

Mais comme pour tout bon.ne influenceur.se, les motivations ne sont pas tant politiques que financières : "On ne sait jamais si ces personnes [présentes sur Instagram avec un grand nombre d’abonnés] font semblant ou ont réellement ce style de vie. Certaines l’ont sûrement, mais d’autres le font que pour l’argent", conclut la journaliste. Alors dans quelle case ranger Sahar Tabar : infox ou triste réalité ?