Terriennes

Artistes et femmes, un site pour les répertorier et les mettre en lumière

A gauche, <em>Ice Cream</em>, 1964, huile sur toile, 80 x 70 cm de l'artiste belge, représentante du pop art européen, Evelyne Axell. A droite, <em>Figures 1861, Natural History of Mankind</em>, 2016, de l'artiste malgache Malala Andrialavidrazana encre ultrachrome sur papier chiffon Hahnemühle Ultra Smooth 305 g, 110 x 130 cm.
A gauche, Ice Cream, 1964, huile sur toile, 80 x 70 cm de l'artiste belge, représentante du pop art européen, Evelyne Axell. A droite, Figures 1861, Natural History of Mankind, 2016, de l'artiste malgache Malala Andrialavidrazana encre ultrachrome sur papier chiffon Hahnemühle Ultra Smooth 305 g, 110 x 130 cm.
©Malala Andrialavidrazana © ADAGP

Combien sont-elles et pourquoi ne les connaît-on pas ou trop peu ? Pour lutter contre l'invisibilisation des artistes femmes, Camille Morineau, historienne de l'art, a créé un site pour nous les faire découvrir. Qu'elles soient issues du monde francophone ou d'ailleurs, leurs créations nourrissent l'univers de l'art. Aucune excuse désormais pour ne pas les voir, s'enrichir de leurs oeuvres et aller à leur rencontre. 

De la peintre française Sylvie Fanchon, à Pacita Abad, peintre philippine, en passant par Malala Andrialavidrazana, artiste malgache, ou encore la plasticienne belge Evelyne Axell, l’une des rares représentantes du pop art en Europe, la mission du site AWARE est de sortir de l'ombre des milliers d'artistes femmes. Depuis près de six ans, l'historienne de l'art Camille Morineau répertorie minutieusement ces talents victimes de préjugés sexistes, en veillant à élargir ses recherches au-delà du monde occidental, vers l'Amérique latine, l'Afrique et prochainement l'Asie.

Depuis sa création en 2014, le site bilingue (anglais/français) AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) a déjà réalisé 700 notices illustrées d'artistes femmes, classées de manière alphabétique, avec le soutien d'universitaires de plusieurs pays, de mécènes et du ministère français de la Culture. Il en a mille autres en attente.

Un travail à la fois de titan et de fourmi, qui consiste à établir, pour chaque artiste, une notice principale, avec dix à douze illustrations de son art, et des liens par le biais de mots-clé avec d'autres artistes, des expositions et des catalogues, des interviews etc. Les textes biographiques en ligne sont principalement issus du Dictionnaire universel des créatrices, publié en 2013 grâce à un partenariat avec les Éditions des Femmes – Antoinette Fouque. Ce répertoire rassemble des artistes femmes du champ des arts plastiques, nées entre 1860 et 1972, sans limites de média ni de pays. 

Afin à la fois de rendre hommage aux femmes dont la carrière artistique n’a pas été célébrée à sa juste valeur et de valoriser la jeune création artistique, les prix AWARE pour les artistes femmes, sont remis chaque année, en partenariat avec le ministère de la Culture, à une artiste émergente et à une artiste confirmée.

A regarder ► Camille Morineau expliquant le projet AWARE en vidéo 

Camille Morineau est une commissaire d'exposition, conservatrice du patrimoine et directrice artistique française.

Pendant ses dix ans de poste au musée national d'Art moderne, au Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou à Paris, elle est notamment la commissaire de l'exposition elles@centrepompidou

 

Artistes africaines en lumière

Magdalene Odundo, artiste céramiste kenyane.
Magdalene Odundo, artiste céramiste kenyane.
©Celestine R Henderson / Bridgeman Images/via AWARE

Parmi les projets récents entrepris par Camille Morineau, l'entrée sur le site de 24 plasticiennes d'Afrique et de ses diasporas.

"Deux ou trois fois plus d'artistes sont en attente. Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg", indique l'historienne, ancienne élève de Normale Sup et présidente du conseil d'administration de l'Ecole du Louvre. 

Neuf expert-e-s sont venu-e-s à Paris pour choisir ces artistes et "les meilleures auteures" ont été mobilisées pour rédiger les textes, ajoute-t-elle. Parmi ces plasticiennes, la Kényane Magdalene Odundo, créatrice de poteries raffinées (exposées dans plusieurs grands musées), ou encore l'Egyptienne Huda, dont l'oeuvre dialogue avec les iconographies pharaonique, copte, arabe, africaine et européenne.

Il y a eu énormément d'artistes femmes, autant que d'hommes, mais elles ne sont pas vues, pas entendues.
Camille Morineau, historienne de l'art et féministe

Camille Morineau, qui a découvert aux Etats-Unis les gender studies (qui décortiquent les rapports sociaux entre les sexes), veut sortir les femmes artistes de leur "invisibilité". Car beaucoup restent invisibles et les Frida Kahlo ou Camille Claudel sont les arbres qui cachent la forêt. "Il y a eu énormément d'artistes femmes, autant que d'hommes, mais elles ne sont pas vues, pas entendues", déclare l'historienne, qui a été conservatrice au musée national d'Art moderne (centre Pompidou). Elle estime nécessaire d'éclairer "les mécanismes secrets d'invisibilité" et les modes de création des femmes retenues à la maison.

Grâce au mouvement MeToo, "ce sujet qui me valait des attaques il y a dix ans est devenu celui de tous, et pas seulement des féministes. C'est une pilule que tout le monde a dû avaler".

L'art abstrait au féminin

©Centre Pompidou

En 2009, Camille Morineau était la commissaire de l'exposition au Centre Pompidou "elles@centrepompidou", qui réunissait 500 œuvres d’artistes femmes tirées des collections ; en 2014, elle a organisé  la rétrospective Niki de Saint Phalle au Grand Palais.

Cette année, elle co-organise un colloque pour l'exposition Elles font l'abstraction, consacrée, comme son nom l'indique, aux artistes femmes ayant participé à l'histoire de l'abstraction et qui doit ouvrir en mai à Beaubourg. "Nous avons une ministre et un président attentifs à ces questions", déclare Camille Morineau. Le financement public (ministères et Ville de Paris) du site AWARE est passé de 20% à 35% en 2021 et la fréquentation a été multipliée par deux en 2020, passant à 40/50 000 visites par mois.

Si les recherches de l'historienne portent essentiellement sur le XXe siècle, elle souhaite aussi remonter le temps et explorer l'art au féminin jusqu'au XVIe siècle. AWARE a déjà beaucoup travaillé sur des artistes latino-américaines et voudrait se tourner vers les talents féminins en Asie. Dans le cadre de la Saison Africa 2020 (reportée à 2021), AWARE participe au "Focus Femmes" et ouvrira un forum sur "les récits des femmes africaines artistes" en avril, avec l’Ecole du Louvre.

Le site produit également des films animés, Petites histoires de grandes artistes, destinés notamment aux enfants scolarisés, qui s'efforcent de démonter les stéréotypes masculin-féminin. L’objectif de chaque épisode est de faire découvrir en 3 minutes la vie et l’œuvre d’une artiste femme du XXe siècle. Imaginé par la scénariste Sophie Caron, chaque récit transmet l’originalité d’une démarche, son importance au sein d’un courant artistique. Dans un paysage où les publications sur l’art pour enfants et les animations jeunesse font la part belle aux artistes hommes, ce projet inédit et sans équivalent entend offrir des figures d’identification aux plus jeunes, au‑delà de tous stéréotypes de genre. Et sur ce point, on sait que #Yaduboulot ...