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Au Chili, en ce mois de mai 2018, une vague féministe des étudiantes contre les violences machistes

<p>Dans les rues chiliennes, en ce mois de mai 2018, les étudiantes et les autres, brandissent des pancartes : "<em>Nous sommes plus fortes que la peur</em>" ou "Etre une femme ne doit plus être un risque" </p>

Dans les rues chiliennes, en ce mois de mai 2018, les étudiantes et les autres, brandissent des pancartes : "Nous sommes plus fortes que la peur" ou "Etre une femme ne doit plus être un risque" 

(AP Photo / Esteban Felix)

Une vague de contestation sans précédent contre la violence machiste agite le Chili depuis le début du mois de mai 2018. Les jeunes Chiliennes sont dans la rue, bloquent les universités, et dénoncent haut et fort les abus sexuels, le sexisme dans l’enseignement supérieur et exigent des mesures concrètes pour dire « Basta ya ! » assez c’est assez ! En finir avec l’indifférence et l’omerta des autorités.

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Une marche historique rassemblant plus de 150000 personnes à Santiago, la capital et plus de 200000 à travers tout le pays ; en ce froid mercredi de mai 2018 (l’automne au Chili), les Chiliennes se sont retrouvées pour dénoncer les abus sexuels et exiger une éducation non sexiste, un cri massif à l’unisson ; avec des slogans comme « les filles ne devraient jamais avoir peur d’être intelligentes », « éducation non sexiste pour qu’ils arrêtent de nous tuer » ou « non au harcèlement sexuel et à l’impunité ».


Plus de 40 assemblées féministes-étudiantes ont appelé à cette première marche, dont les protagonistes étaient seulement des femmes ; les hommes pouvaient venir, mais en marge, pour s’occuper des circuits et sécuriser les parcours. Et manifester leur soutien ou leur admiration sur les réseaux sociaux.  Comme celui ci : "Mes respects à toutes les camarades qui se mobilisent au Chili contre la violence masculine et pour une éducation #non sexiste. Tous les progrès qui peuvent être réalisés aujourd'hui seront le fondement d'un avenir plus juste. Jusqu'à la victoire, je serai toujours votre compagnon"

« Ça a été une marche historique du mouvement des étudiants, jamais auparavant ne s’était déroulée une manifestation avec pour objectif une éducation non sexiste, en soutien à toutes les femmes qui aujourd’hui sont mobilisées dans tout le pays. Nous sommes très émues, très heureuses car on voit que quand les femmes s’organisent, elles y arrivent » s’est réjouie dans la presse la porte parole de la Confech (Confédération des Étudiants du Chili), Paz Gajardo à l’origine de l’appel à manifester le 16 mai 2018.
Cette démonstration de force, on peut en avoir un aperçu dans la vidéo ci-dessous tournée par SIETELINCES . 

En ce mois de mai particulièrement agité, les Chiliennes sont sorties dans la rue non seulement pour dénoncer mais encore pour exiger un changement structurel et culturel afin de traiter la violence de genre comme un phénomène global et ne pas le restreindre à la violence au sein du couple, comme cela a été le cas jusqu’à présent. Le Chili est pourtant doté d’un Ministère de la Femme, et une femme Michelle Bachelet à occupé deux fois la présidence, la plus haute fonction de l’Etat ; il y a des lois imposant des quotas dans le monde du travail pour plus de parité ; et même depuis peu, une loi autorisant l’avortement dans des cas précis, comme le danger pour la mère ; et d’autres mesures qui ont permis d’établir un cadre plus juste en matière d’égalité, mais tout cela n’est pas suffisant. La violence et les discriminations imposées par un modèle patriarcal ancestral persistent encore et elles sont profondément enracinées dans la culture chilienne. 

"Des milliers de femmes ont protesté au Chili, appelant à une 'éducation non sexiste' et à la fin de la ' violence sexiste'. La marche massive a été lancée par des étudiants qui se sont prononcés contre les abus sexuels. Il y a quelques jours, une petite fille de 2 ans est morte après avoir été violée.", rappelle ce média argentin...

Le cri de colère veut se faire entendre dans les espaces éducatifs où les actes discriminatoires et vexatoires sont poussés par une dynamique propre, souterraine et qui jusqu’à présent bénéficient d’une indifférence presque endémique. 

Ce mouvement a fait irruption avec une force et une ampleur inattendues, celles d’une génération de jeunes qui ont pris d’assaut les rues, les campus.
Maria José Viera-Gallo, écrivaine chilienne, féministe

Maria José Viera-Gallo, écrivaine chilienne, féministe, professeure de littérature créative à l’université voit du jamais vu dans cette révolte féministe : « Ce mouvement est singulier parce que d’abord il a pris à tout le monde par surprise, personne ne s’attendait à une telle ampleur. Les questions féministes, les débats sur le féminisme ici au Chili ne font pas parti de l’agenda public, ils ne sont pas présents dans les médias, tous ces sujets sont souterrains. Ce mouvement est très authentique et contre-culturel et il a fait irruption avec une force et une ampleur inattendues, celles d’une génération de jeunes qui ont pris d’assaut les rues, les campus. Ces jeunes femmes sont en train de permettre des espaces de discussion dans un pays où on ne parle pas ».

15 campus bloqués, 30 universités en grève

Actuellement dans le pays il y a 15 campus bloqués, 30 universités en grève tandis que des manifestations de lycéennes se succèdent à Santiago. « Il y a un choc très grand et avec un gouvernent de droite, ces jeunes se mobilisent et parlent à la place de beaucoup d’autres femmes que n’osent pas parler », nous explique encore Maria José Viera-Gallo. 

Au delà des manifestations et blocus, les  demandes des étudiantes tendent à établir un protocole pour plus de transparence dans les démarches lors d’une plainte, une amélioration des procédures, car actuellement, aucun texte n’encadre le harcèlement sexuel entre professeurs et étudiants au sein de l’université. De nombreux témoignages font état d’une omerta de la part des autorités universitaires lors des dénonciations.  

Les femmes réclament surtout une éducation non sexiste avec une perspective de genre au sein de l’enseignement supérieur tout en rejetant la catégorisation entre carrières considérées habituellement pour les femmes et celles dévolues aux hommes.
 
Les discussions voudraient aussi aboutir à une parité dans les espaces administratifs, à des ateliers obligatoires sur l’égalité, et à un enseignement avec unes perspective de genre dans les différents cursus universitaires. 

Les étudiantes-étudiants sont mobilisés depuis quelques années déjà avec des premières grandes manifestations en 2006, puis en 2011 pour une éducation gratuite et de qualité ; aujourd’hui, pour la toute première fois, toutes les revendications sont centrées sur la lutte contre la violence de genre.

A retrouver sur les précédentes révoltes étudiantes au Chili et la place des femmes
Les maladresses de Camila Vallejo, leader de la contestation étudiante chilienne

On doit beaucoup au gouvernement de l’ancienne présidente Michelle Bachelet. Ce pays n’est plus le même après son passage
Maria José Viera-Gallo

Pour notre écrivaine chilienne, « si on fait une lecture politique de ce mouvement je crois qu’on doit beaucoup au gouvernement de l’ancienne présidente Michelle Bachelet, qui a ouvert la voie avec des thématiques très fortes comme la loi sur l’avortement par exemple ; elle a réussi un changement culturel très fort qui aujourd’hui donne ses fruits, ce pays n’est plus le même après son passage ».

Les débats sont quotidiens et ne comptent pas s’arrêter à la marche du mercredi 16 mai, la vague féministe chilienne insurgée, transversale et radicale est en marche. 

"Assez des violences, toutes les violences" exigent les Chiliennes dans les rues de Santiago 
"Assez des violences, toutes les violences" exigent les Chiliennes dans les rues de Santiago 
AP Photo / Esteban Felix

« Des petites humiliations »

Le ministre de l’Éducation Gerardo Varela, s’est exprimé à propos de ces manifestations en disant qu’elles répondaient à « des petites humiliations » qui se produisaient au quotidien. Cette phrase à déclenché une déferlante de critiques et sans tarder la réponse a fusé sur tous les terrains. Monica Rincon, journaliste connue, de CNN Chili a lancé à une heure de grand écoute au ministre d’un ton ferme « que, contrairement à ce qu’il dit, ces humiliations sont grandes et graves, et que c’est pour cela que les étudiantes sont sorties manifester, même si il y en a encore qui n’ont rien compris ». 

Elle fait allusion a de nombreux témoignages livrés par les universitaires qui dénoncent les propos sexistes qu’elle entendent au quotidien « quand un professeur t’accuse d’étudier le droit pour trouver un mari » ; ou « mademoiselle que faites vous avec ce décolleté vous passez un examen où vous voulez qu’on vous tire le lait ? ». « Tout ça, réplique la journaliste, ce n’est pas une seule violation, ce sont de grandes et graves humiliations »  
 
Cette vague féministe chilienne fait la Une de tous les journaux chiliens
Cette vague féministe chilienne fait la Une de tous les journaux chiliens
Dans une lettre signé par 127 universitaires de l’École de Droit de l’Université Catholique, très conservatrice, d’autres phrases qu'entendentrégulièrement les étudiantes sont dévoilées, comme par exemple « il faut exiger plus des femmes moches parce que les belles même si elles sont bêtes vont trouver un mari, en revanche la moche et bête, personne ne va la supporter ». 

Si on survole la presse chilienne, en effet, on trouve de tout, des commentaires, des analyses et reportages pour essayer de donner un nom à tout ce mouvement, on peut trouver des analyses pertinentes et enthousiastes mais aussi des propos qui ne cherchent qu’à le discréditer  « Il y a eu des déclarations de certaines autorités qui veulent minimiser et rabaisser ce qui se passe. Ils traitent les filles de folles, en manque d’amour, et disent qu’elles veulent juste se faire remarquer.» Pour Maria José Viera Gallo, tout cela n’est que l’expression « d’un néo machisme qu’il faudrait interdire ».
Ce qui ne va pas être aisé quand on voit que certains osent comparer cette vague de protestation pacifique à du terrorisme...

Le début de la vague 

Tout a commencé le 17 avril 2018, lorsqu’un groupe d’étudiantes de l’Université Australe de Valdivia dans le sud du Chili, a décidé d’occuper la Faculté de Philosophie et des Humanités pour contester l’indifférence des autorités universitaires face aux plaintes d’abus sexuels. Elles étaient loin d’imaginer l’ampleur de leur acte. Dix jours plus tard les étudiantes de Droit de la prestigieuse « Universidad de Chile » leur succèdent en occupant le campus, pour manifester contre la décision des autorités suite à une plainte d’une élève pour abus sexuel, celui d’un professeur et ex-Président du Tribunal Constitutionnel Carlos Carmona. Le procès interne a rejeté le harcèlement sexuel et a sanctionné le magistrat et professeur par trois mois de suspension pour « une violation à la probité administrative ». Une sanction trop légère qui n’est pas passée…

Les réseaux sociaux s’enflamment alors, les campus sont assiégés, les femmes occupent les rues et en un mois la vague féministe ne pouvait plus être arrêtée. 
Maria José Viera Gallo conclut, enthousiaste : « Ces jeunes femmes sont en train d’éduquer les Chiliens, elles font un travail que ne fait ni le gouvernement ni les medias, bien au contraire. »

…Ema, Alicia, Maria, Valentina, Carolina, Josefina, Andrea, Fernanda, Camila, Florencia, Nina, Lucia …  et des milliers d’autres sont la voix d’une une génération qu’a décidé de dire BASTA YA !, le nouveau #MeToo chilien.