Terriennes

Au Chili, les manifestantes accusent les forces de police de violences et d'abus sexuels

<p>Le 2 novembre 2019, plus d'un millier de Chiliennes, vêtues de noir, défilent en silence en hommage aux personnes décédées dans la vague de contestation qui secoue le pays. Elles rompent leur silence devant le palais présidentiel de La Moneda pour scander "<em>Justice, vérité, non à l'impunité</em>".</p>

Le 2 novembre 2019, plus d'un millier de Chiliennes, vêtues de noir, défilent en silence en hommage aux personnes décédées dans la vague de contestation qui secoue le pays. Elles rompent leur silence devant le palais présidentiel de La Moneda pour scander "Justice, vérité, non à l'impunité".

Capture d'écran

Depuis la mi-octobre une vague insurrectionnelle déferle partout au Chili. Au coeur du Chile desperto, le "réveil chilien", des milliers de femmes, organisées et combatives, mais aussi en première ligne de la répression policière, victimes de violences et d'abus sexuels. La disparition de deux jeunes femmes, une journaliste et une militante, dans des circonstances mystérieuses, ne fait qu'ajouter au climat de peur qui pèse sur les manifestantes.

Albertina Martínez Burgos avait 38 ans. La photographe indépendante a été retrouvée morte la nuit du jeudi 21 novembre dans son appartement de Santiago, son corps portant des traces de violences. C’est un ami qui, n’arrivant pas à la joindre depuis deux jours, a alerté sa mère. Les enquêteurs ont conclu à un homicide, mais les causes de la disparition de la jeune femme donnent lieu à de nombreuses interrogations, d’autant que son matériel de travail - appareil photo, disque dur et ordinateur, ont disparu. 

Le décès de Albertina Martínez Burgos s'ajoute à la disparition d'un des visages de la contestion chilienne : Daniela Carrasco, la Mimo, artiste de rue, très active au début du mouvement social, retrouvée morte dans des conditions mystérieuses. Elle aurait été vue pour la dernière fois vivante entre les mains des policiers le 20 octobre et ensuite retrouvée pendue à une grille, dans la commune de Pedro Aguirre Cerda (dans la périphérie de la capitale).

L’association d’avocates féministes ABOFEM a publié un communiqué indiquant que les circonstances du décès de Daniela ont généré une crispation totale. Divers groupes et organisations font état de preuves d’acharnement et de torture sur son corps, impliquant que le crime a été commis par des agents de l’État. Le collectif appelle à la plus grand prudence et à la responsabilité des médias et des citoyens pour ne plus partager d'informations sans sources vérifiées : "ABOFEM appelle au respect de la mémoire de Daniela et de sa famille, qui à plusieurs reprises, a recommandé la prudence et demandé la dignité dans son deuil". 

Le réveil chilien

Le 18 octobre 2019, Chile despertó, "le Chili s’est réveillé". Les jeunes donnent un élan d’espoir, suscitant le réveil de toute une société pour dire "assez !", assez des années d’abus qui ont creusé les inégalités. Ce réveil a aussi provoqué une répression policière révélant le visage sombre d’un Etat incapable de calmer les esprits. Abus de pouvoir et violations des droits humains sont dénoncés sur les réseaux sociaux, à commencer par les viols et autres agressions contre les femmes dénoncés par les organisations féministes. 

Dans le contexte d’explosion sociale, les femmes sont en première ligne des manifestations depuis le début de la crise, risquant des actions désespérées au péril de leur intégrité physique et psychologique, parfois de leur vie. Elles sont aussi en butte aux violences et abus sexuels commis par la police et les militaires. Meurtres, viols, tortures et mutilations, voilà le sombre bilan de ces cinq semaines, l’État réfute catégoriquement toute accusation. 
 
C’est un pouvoir machiste reflétant une hiérarchie qui s’articule d’une manière patriarcale, exerçant tous types de violence sur nous, les femmes.
Lorena Astudillo

Pour Lorena Astudillo porte-parole et membre active de la Red chilena contra la Violencia hacia las mujeres (Réseau chilien contre les violences faites au Femmes), ces actes sont gravissimes : "Nous savons que la violence politico-sexuelle existe et qu'elle est tournée vers les femmes, et dans ces manifestations, aussi vers les jeunes filles mineures. Cela s’est déjà produit, pendant la dictature, lors des manifestations des lycéennes en 2006, des étudiant.e.s en 2011, ainsi que ces derniers jours. Aujourd’hui les manifestations sont massives et les policiers se sont déchaînés. C’est un pouvoir machiste reflétant une hiérarchie qui s’articule d’une manière patriarcale, exerçant tous types de violence sur nous, les femmes."

Dès les premiers jours des manifestations, marqués par les actes violents de groupes isolés, le Président Piñera, dépassé par les événements, décrète l’état d’urgence, sort les militaires dans la rue et instaure le couvre feu. Au même moment, militantes féministes ou simples citoyen.ne.s se mobilisent via les réseaux sociaux pour dénoncer les nombreux cas d’abus sexuels perpétrés par les membres des Forces Spéciales de la police et les militaires.

Le simple fait de demander aux filles de faire des squats, nues, pour vérifier si elles cachent des choses dans leur vagin, est un acte de torture.
Rebeca Zamora, avocate féministe d’ABOFEM

Les protocoles dont disposent les forces policières pour agir n’ont pas été respectés,  dénonce Rebeca Zamora, avocate féministe d’ABOFEM. Elle nous raconte comment, dès les premiers jours de la répression, les avocates, toutes bénévoles, ont pu constater les abus : "Les policiers menacent des femmes de leur rompre la cavité anale, de leur introduire des armes ou une matraque dans le vagin. Ce sont des témoignages difficiles. Le simple fait de demander aux filles de faire des squats, nues, pour vérifier si elles cachent des choses dans leur vagin, est un acte de torture."

Pour rappel, en mars 2019, la police chilienne (connue sous le nom de Carabineros, ndlr), a publié un nouveau protocole réglementant l’usage de la force lors du contrôle de l’ordre public qui spécifie l’interdiction de toute contrainte à se déshabiller.

Dans ce contexte, le réseau d’avocates ABOFEM, s’est mobilisé partout dans le pays pour accompagner les victimes, assurer leur représentation juridique et rassurer la population. "On s’est organisé sur trois fronts : les avocates sont allées dans les commissariats pour constater le nombre de femmes détenues, veiller au respect de leurs droits et constater les faits, ce qui a été très difficile puisque nous n’avions pas accès à la liste des prisonnières - ils ont mis des entraves à l’information. Nous avons opposé des recours en protection, partout dans le pays, pour réclamer ces listes. Un autre front a été de fournir un maximum d’informations à la population, avec des messages courts et précis sur la démarche à suivre en cas de détention forcée, les droits et les recours juridiques ; le troisième front consiste à engager des plaintes et actions judiciaires pour faire valoir les droits des personnes concernées," précise Rebeca Zamora.

De nombreux témoignages ont été reçus par ABOFEM, la Red Contra la Violencia hacia las mujeres et autres associations féministes. Des femmes de tous âges qui ont du mal à raconter ce qu’elles ont subies. "Il faut comprendre que quand il s’agit d’agressions sexuelles les victimes ont du mal à témoigner et à porter plainte, elles ont peur des représailles car elles ont été agressées par des policiers de proximité et doivent aller déposer la plainte dans les commissariats du quartier".

D'autres dépositions recueillies par l'INDH, l'Institut national des droits de l’homme, désormais rendues publiques, font froid dans le dos. Comme par exemple cette plainte pour tortures déposée par une adolescente de 15 ans, identifiée comme A.R.R.R, frappée au niveau du vagin avec la canne de service d’un policier au cours d’une procédure place de Maipú (à la périphérie de Santiago). La même adolescente a ensuite été forcée de se déshabiller dans un commissariat municipal.

De nombreuses femmes font état d'insultes des forces de police, qui les traitent de "putes", les menacent de viol et de mort. Selon l'INDH, "la situation est grave, car dans tous les cas connus qui font l'objet de témoignages, il y a des violations des droits humains et des plaintes ont été déposées".

Dans les cas de délits sexuels, précise , il est probable que nous ne sachions pas tout.
Rebeca Zamora, avocate féministe d’ABOFEM

À ce jour, l’Institut national des droits humains, indique qu’il a déposé quatre fois plus de plaintes pour violences sexuelles depuis le début de l’explosion sociale qu’au cours des neuf dernières années et près de deux fois plus pour torture. Il en est à 66 plaintes pour tortures sexuelles, 59 contre les carabineros (policiers), 6 contre des militaires et 1 contre personnel de la police d’enquête. 

Sans compter les spécificités liées au caractère sexuel des agressions : "Dans les cas de délits sexuels, précise Rebeca Zamora, il est probable que nous ne sachions pas tout, et qu’ils augmentent considérablement a posteriori, car les victimes d’agressions sexuelles ne réalisent pas toujours sur le coup qu'elles ont subi des violences ; d’autres sont traumatisées, ce qui les empêche de parler. Nous sommes là pour soutenir, accompagner et protéger".

Sororité face à la répression

Un peuple qui lutte ensemble, s’organise. Les Chiliens et Chiliennes ont investi l’espace public en masse. Ils ont créé des réseaux d’entraide, de solidarité, de fraternité et sororité. Dans toutes les villes du pays, les femmes sont descendues dans la rue, comme elles l’ont toujours fait : elles étaient là pour demander où étaient leurs maris et leurs enfants pendant la dictature ; elles étaient là en mai 2018, lorsque la vague féministe chilienne à déferlé ; elles sont encore et toujours là aujourd'hui.

Marche des femmes du 25 novembre 2019 au Chili. 
Marche des femmes du 25 novembre 2019 au Chili. 
© www.nomasviolenciacontramujeres.cl


Avec intelligence et organisation, elles ont mené des actions fortes, la tête haute face à la police. On a vu des femmes en noir en signe de deuil marcher dans les rues de la capitale, des danseuses de ballet tenir tête aux chars des militaires. Moment fort également : celui où la chanteuse chilienne Mon Laferte à son arrivée sur le tapis rouge de la cérémonie des Grammy’s Latinos a ouvert son manteau face à des centaines des photographes et dévoiler ses seins nus avec le message : "Au Chili on viole, on torture, on tue". 

Mon Laferte aux<em> Latin Grammy Awards</em>, le 14 novembre 2019, à Las Vegas.<br />
 
Mon Laferte aux Latin Grammy Awards, le 14 novembre 2019, à Las Vegas.
 
©Eric Jamison, Invision/AP

Autres actions spectaculaires, celles du collectif de performance la #yeguadalatinoamericana. Le 29 octobre, une quinzaine des femmes sous le nom Orden y Patria (Ordre et patrie) sont allées dans les commissariats pour affronter les policiers, avec des couronnes de fleurs où elles ont écrit violadores (violeurs). 


Ces femmes et des milliers d’autres se sont appropriées l’espace public pour manifester leur désobéissance civile par leurs corps, ce même corps qu'elles accusent l’Etat de réprimer et maltraiter. "C’est ainsi tout au long de l’histoire, le corps des femmes est utilisé comme une forme de domination. Mais aujourd’hui, nos femmes n’ont pas peur de sortir, elles ne sont pas seules, elles s’organisent, et même si la violence sexuelle est bien présente, nous prenons le risque et nous sortons dans la rue," affirme Rebeca Zamora.

Plusieurs sites ont été investis dans la capitale, comme le palais de Justice et la plaza de Armas, ou encore à Valparaiso. Ainsi ces jeunes filles du collectif @lastesis face à ce commissariat du centre de Santiago, lors de la journée contre la violence faite aux femmes, le 25 novembre 2019, qui scandent "El Estado opresor es un macho violador" (L’État oppresseur est un macho violeur). Et de reprendre en choeur ce refrain :

Y la culpa no era mía (ce n’était pas ma faute)
Ni donde estaba (ni où j’étais)
Ni como vestia (ni comme j’étais habillée)

El violador eras tú (le violeur était toi)
El violador eres tú (le violeur c’est toi)
Son los pacos (ce sont les flics)
Son los jueces (les juges)
El estado (l’État)
El presidente (le Président)

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Mi profunda admiración!!!!!!

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Lorena se rappelle d’une pancarte vue lors d'une manifestation : "Les féministes, nous ne nous sommes jamais endormies !" "Et c’est vrai, nous sommes toujours dans cette lutte qui est très difficile. Aujourd’hui nous ressentons une sororité profonde, et ça donne de l’espoir en ces temps difficiles. Nous avons l’expérience de ce que c'est d’être exclues. Cette fois-ci, personne ne nous fera taire, on est présentes avec nos sentiments, nos cris, nos corps."  

Une ministre de la Femme décriée

En 2016, le Chili s’est doté d’un ministère de la Femme et de l’Egalité des genres. Annoncée en fanfare par le gouvernement de l’ancienne présidente Michelle Bachelet, cette institution a pour mission de veiller au respect des droits des femmes et d’éliminer toute forme de discrimination. Mais l’actuelle ministre Isabel Plà est assez contestée. "Le comportement de la ministre a été méprisable, affirme Lorena Astudillo. C’est une femme qui se conduit plutôt bien sur les réseaux sociaux, c’est quelqu’un qui a une très bonne communication, avec des très bons conseillers. Mais lorsqu’elle prend la parole, elle se défausse de la responsabilité qui lui incombe face aux actes qui ont été commis."
>Un ministère de la femme et de l'égalité de genre, une première au Chili

Isabel Plá Jarufe
Isabel Plá Jarufe

Isabel Plà a gardé un silence pesant pendant une longue période, alors que les violences et les dénonciations se succédaient. Il a fallu attendre le 11 novembre pour qu'elle poste sur son compte twitter : "Tolérance zéro envers les violences faites aux femmes". Trop tard, les féministes demandent sa démission. Son portrait s'affiche sur les murs de la ville avec un message qui donne le ton : "Plà dehors !"
 

Lorena Astudillo
Lorena Astudillo

Pour notre avocate, ABOFEM "regrette profondément les positions de la ministre la Femme, d’abord par son silence, puis quand elle déclare n'avoir reçu aucune dénonciation alors que le INDH avait déjà formalisé des plaintes". Lorena Astudillo va plus loin dans la critique : "Pour nous, les forces répressives de l’Etat qui violent, torturent et mutilent les gens- nos femmes - sont cautionnées par le président de la République, le ministre de l’Intérieur et  la ministre Plà, par un silence complice". 

Le ministère a créé une sorte de "Comité d’experts" pour accompagner ceux qui dénoncent les violences, mais "la seule chose qu’ils ont fait est de déplacer le problème vers les centres d’accueil pour femmes, sans professionnels compétents et sans moyens, pour que au final les témoignages échouent à l’Institut national des droits humains, déjà surchargé de travail."

"Ce n’est pas prendre les choses au sérieux, tandis que les autorités ne font pas le nécessaire pour poursuivre les forces répressives. Ils continuent à être à la fois juge et partie du problème”, insiste Lorena Astudillo. Les autorités continuent à contester les accusations et le sous-secrétaire aux Droits de l’Homme, de Piñera, déclare que “le gouvernement rejette catégoriquement le dernier rapport d’Amnesty International" et que "la seule politique valable est la sauvegarde et la protection de ces droits". Ainsi va la légitimité de la répression pour le maintien de l’ordre public. A quel prix !

Pour 30 pesos de trop

Début d’Octobre à Santiago du Chili : Evadir, No Pagar Otra forma de Luchar - c'était le cri des lycéen.nes  opposé.es à la hausse du ticket de métro de 30 pesos, passé de 800 à 830 pesos (de 1,01 à 1,05 euros). Pour protester contre la mesure, ils ont mené des actions de fraude en masse et répétées.
     
Cette hausse de trop a déclenché une vague contestataire d’une ampleur inattendue, qui désavoue le modèle économique néolibéral imposé pendant les années de la dictature de Pinochet. Les bénéfices des bilans macroéconomiques ne profitent qu’à une poignée de privilégiés, (1% de la population détient 33% des revenus du pays), tandis que la santé, l’éducation et les retraites, entre autres, sont privatisées. La population chilienne, endettée, est à bout de souffle, en mode survie. 

Des millions des personnes exigent une société plus juste avec des droits : une éducation de qualité et accessible à tous et toutes, un système de santé digne, des retraites, une refonte  de la Constitution de 1980, élaborée sous la dictature de Pinochet. La population s'organise en assemblées citoyennes pour ériger un modèle pour le futur, pour une société plus égalitaire.

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