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Au Kenya, les filles boxent pour mettre KO la discrimination et les violences de genre

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Au Kenya, la boxe n'est plus réservée aux hommes. Certains entraînements sont même presque exclusivement féminins. Et dans les quartiers pauvres de Nairobi, minés par la violence, le sport devient aussi, pour les femmes, une question de survie.

Le claquement sec des gants de cuir attire l'attention de quelques passants qui glissent un oeil à travers les fenêtres grillagées du centre communautaire de Kariobangi-Nord, à Nairobi : à l'intérieur, l'entraînement de boxe ne rassemble presque que des filles et des femmes.

La thérapie par la boxe

Adolescentes ou adultes, elles sont originaires de Kariobangi, Kayole ou Korogocho, des quartiers pauvres de l'est de la capitale kényane. Elles sont réunies par BoxGirls Kenya qui, depuis 2007, leur donne accès à ce sport réputé masculin. Sur sa page Facebook, l'association annonce sa profession de foi : 

"Nous ne nous battons pas entre nous...
Nous luttons contre les stéréotypes, les violences de genre, la stigmatisation et la discrimination, nous luttons contre la partialité...
C'est notre chemin d'empouvoirement, vers une vie sans violence.
Nous nous battons avec notre confiance en nous.
La boxe est notre thérapie !"

 

Depuis près de quinze ans, plus de 3000 filles et femmes y ont pratiqué la boxe. Si la plupart le font sur leurs loisirs, certaines en ont fait leur vie, devenant boxeuses professionnelles. Et quelques-unes ont même atteint les Jeux olympiques, comme Elizabeth Andiego en 2012 ou Christine Ongare aux JO de Tokyo (éliminée en 16e).

Pour être la plus forte

Dans la salle obscure de Kariobangi-Nord, où un Astérix en gants de boxe orne les murs décrépis, toutes ont commencé pour la même raison : se donner les moyens de se défendre dans leur quartier, où règnent la pauvreté et la loi du plus fort. "Un jour, je faisais un jogging et un homme sorti de nulle part m'a mis une claque. Alors j'ai voulu m'entraîner pour me venger", explique Sarah Achieng, devenue pro et aujourd'hui âgée de 34 ans. "Une jeune femme qui grandit dans ces quartiers sans moyen de se défendre, c'est difficile. Beaucoup considèrent une fille comme un objet sexuel. Chaque fois qu'ils les voient, ils pensent à les agresser", souligne Emily Juma, 22 ans.

S'entraîner pour se venger, ce n'est pas bon.
Alfred Analo Anjere, entraîneur et fondateur de BoxGirls Kenya

Si apprendre à se défendre est légitime, l'entraîneur Alfred Analo Anjere met régulièrement en garde ses protégées. "S'entraîner pour se venger, ce n'est pas bon", affirme ce rasta à la voix posée, en rappelant qu'un boxeur - ou une boxeuse - ne doit pas se battre hors du ring.

Affûter les armes du quotidien

Alfred Analo Anjere, surnommé Priest, a créé BoxGirls Kenya en 2007. Lui-même originaire de Kariobangi, il connaissait les problèmes des femmes dans ces quartiers. "Violences physiques, mentales, sexuelles, viols... décrochages scolaires à cause de la pauvreté, de grossesses, de mariages précoces... stéréotypes culturels et religieux", énumère-t-il.


J'ai la vision d'un monde où chaque fille, chaque femme puisse avoir une vie digne, être valorisée en tant que partenaire égal, avec des chances égales.
Alfred Analo Anjere, entraîneur et fondateur de BoxGirls Kenya

Les violences post-électorales de 2007 - les pires depuis l'indépendance du pays, en 1963, avec plus d'un millier de morts - l'ont convaincu de passer à l'action : "J'ai décidé d'utiliser la boxe, avec la vision d'un monde où chaque fille, chaque femme puisse avoir une vie digne, être valorisée en tant que partenaire égal, avec des chances égales", raconte-t-il.

Pour ce défenseur d'une vision "holistique" de la boxe, les femmes peuvent puiser dans ce sport les armes pour leur vie quotidienne en développant "la confiance et l'estime de soi, la résilience, l'importance de se fixer des objectifs et de s'efforcer à les atteindre".  "Discipline, concentration, leadership, connaissance de soi, tenir ses décisions", complète Sarah Achieng. "C'est un sport dur. Mais plus vous continuez, plus vous vous rendez compte que c'est dans vos veines, plus vous aimez ça", souligne Sophia Omari Amat.

Ne plus se cacher pour boxer

Ce jour-là, Emily Juma, 22 ans, s'entraîne sous les yeux de sa petite soeur de six ans. Pendant longtemps, elle a dû se cacher pour venir s'entraîner. Elle a découvert la boxe il y a dix ans, après une visite de l'association dans son école. Son père s'est alors opposé à ce qu'elle pratique. "Il m'a dit 'tu es musulmane, je ne te le permettrai pas'. Je voulais continuer à faire de la boxe, alors ma mère me couvrait. Si ma mère n'était pas là, je mentais en disant que j'allais voir une amie malade", raconte-t-elle.

Sa persévérance a finalement convaincu son père, qui est "fier" d'elle aujourd'hui, assure-t-elle. Emily Juma dirige une branche de l'association installée dans l'ouest du pays, après avoir appris "l'entrepreneuriat" dans un des ateliers proposés par l'association.

Préparer les filles à affronter le monde

L'objectif premier de BoxGirls Kenya n'est pas de former des championnes, mais des femmes "prêtes à affronter le monde extérieur dans tous ses aspects, explique Alfred Analo Anjere. Les femmes sont vulnérables aussi parce qu'elles ne sont pas indépendantes économiquement", ajoute-t-il.

L'association mène des ateliers d'entrepreneuriat, d'éveil aux droits, de sexualité et reproduction, de protection des enfants afin de sensibiliser jeunes femmes et jeunes hommes (225 des 967 membres en 2021 sont des garçons) avec un objectif : "défier les stéréotypes et changer les mentalités".

S'il répète souvent que "l'excellence sportive n'est pas une fin en soi" dans l'association, Alfred Analo Anjere a suivi les performances olympiques de Christine Ongare, à qui il a fait découvrir la boxe en 2008. "Si des filles comme elle réussissent dans la boxe, c'est une grande fierté. On peut apprécier le travail que nous faisons sur le terrain, confie-t-il. Le plus important, c'est que ça ait été leur choix : c'est ce qu'elles voulaient faire dans la vie et elles ont pu le faire."