Terriennes

Au Kenya, Nice Nailantei Leng'ete milite contre l'excision depuis l'âge de 8 ans

Nice Nailantei Leng'ete assiste au gala "Time 100" qui célèbre les 100 personnalités les plus influentes au monde au Lincoln Center, le mardi 24 avril 2018 à New York.<br />
 
Nice Nailantei Leng'ete assiste au gala "Time 100" qui célèbre les 100 personnalités les plus influentes au monde au Lincoln Center, le mardi 24 avril 2018 à New York.
 
Evan Agostini/Invision/AP

Nice Nailantei Leng’ete est l'une des 100 personnalités les plus influentes de la planète en 2018, selon le prestigieux magazine Time. Cette militante kenyane de 28 ans se bat contre l’excision depuis son plus jeune âge.

Nice nous accueille avec une mine fatiguée, dans un hôtel tout près de la place de la Bastille, à Paris, par une froide journée de février 2019. Il faut dire que la jeune femme ne chôme pas. Entre ses multiples voyages pour l’ONG dans laquelle elle travaille, l’Association pour la médecine et la recherche en Afrique (AMREF) et les questions des journalistes, ses journées sont longues. Elle ne prendra pas de café pour se requinquer. « Si je bois du café dans l’après-midi, je ne dors pas de la nuit. Les Français en boivent toute la journée, je ne comprends pas cette habitude ! » plaisante-t-elle.

Malgré la fatigue et l'absence de caféine, Nice Nailante Leng’ete conte son histoire avec limpidité - et plus d’assurance qu’en 2012, devant le public d'une conférence TED à Amsterdam. Et pour cause, la jeune femme n'a, depuis, cessé de narrer le récit de sa vie pour continuer, inlassablement, à interpeller sur la question de l’excision.
Née à Kimana, un village en pays massaï, au Kenya, elle est témoin depuis le plus jeune âge du rituel de l’excision qui symbolise, pour son peuple, le passage à l’âge adulte des jeunes filles. A 8 ans, Nice et sa sœur, à peine plus âgée qu'elle, décident de fuguer de chez leur oncle pour échapper à la cérémonie d’excision à laquelle elles sont censées se soumettre, avec trois de leurs cousines.

« J’ai vu des filles quitter l’école et se marier à un très jeune âge après leur excision. C’est pour cette raison que je ne voulais pas subir cette opération », explique-t-elle. A quatre heures du matin, elles s'enfuient et marchent plus de 20 kilomètres, mais elles sont vite rattrapées, puis battues par des membres de leur famille.

L’enfant fugue une seconde fois, seule, et se réfugie chez son grand-père, avec qui elle parvient à négocier pour remettre son excision à plus tard et continuer à aller à l’école. Quand le sujet revient sur la table, l'année suivante, elle réussit à faire accepter son choix de ne jamais subir cette mutilation. Sa sœur, elle, n’a pas cette chance.

Une prise de conscience précoce    

Les parents de Nice meurent en 1997 et 1998. La fillette est alors envoyée à l’internat, son grand-père étant désormais trop âgé pour s’occuper d’elle et de sa sœur à plein temps. Elle y rencontre des filles issues d’autres communautés que la sienne, qui lui expliquent que l’excision n’est pas un passage obligé.

« Enfant, mes proches me racontaient qu’il pouvait m’arriver des choses horribles si je refusais de me plier au rituel de l'excision. On me disait que j’allais mourir ou que je ne serai jamais en mesure de mettre des enfants au monde», se souvient-elle. Nice prend aussi conseil auprès de l’une de ses professeures qui vient d’une communauté où la circoncision n’est pas pratiquée. « Elle m’a beaucoup aidée », confie-t-elle.

Le conseil des anciens de son village accepte finalement d’écouter les arguments de Nice. Et pourtant, en temps normal, la culture massaï ne permet pas aux femmes de s’adresser aux hommes. Son exemple a permis à des jeunes filles de son village de s’élever, elles aussi, contre cette pratique, de s’en émanciper et de continuer à aller à l'école.

 
Nous avons remplacé la mutilation par l’éducation.

Nice Nailantei Leng’ete

Après plusieurs années de négociations, le conseil des anciens bannit définitivement l’excision, remplacée par un "rite de passage alternatif" mis au point par Nice et le conseil des anciens. "Nous avons remplacé la mutilation par l’éducation, explique-t-elle. Nous avons tellement de belles choses dans la culture massaï. La façon dont nous nous vêtons, dont nous chantons, sautons… Nous devons juste nous débarrasser de ce qui est mauvais, nocif, qui tue certaines jeunes filles ou les empêche de devenir les femmes qu’elles rêvent d’être : l’excision".

Le rituel de passage de l’état de jeune fille à femme perdure, mais l’excision y a été remplacée par une semaine de formation aux questions de sexualité et de reproduction. Les très jeunes femmes sont aussi sensibilisées à leur droits, aux questions des mutilations génitales féminines et du mariage des enfants.

Voir aussi notre dossier ►LUTTER CONTRE L'EXCISION

"Le dernier jour du rituel de passage, la communauté se rassemble et bénit les jeunes filles pour qu'elles deviennent les femmes qu'elles rêvent d'être, et non plus des femmes qui s'occupent uniquement de leurs maris et enfants. On leur donne livres, stylos et la bénédiction de la communauté pour qu'elles deviennent professeures, journalistes, photographes... Tout ce qu'elles souhaitent", raconte Nice.

Le combat d'une vie

 

Aujourd’hui, Nice continue de vivre parmi sa communauté et d’en faire le tour pour la sensibiliser aux dangers des mutilations génitales.

En se soustrayant à cette pratique, elle a empêché l’excision de près de 15 000 jeunes filles au Kenya. Nice, avec l'AMREF, porte maintenant son combat au-delà des frontières de son pays natal : "Il est important d’élever nos voix à un niveau mondial. Les mutilations génitales féminines ne sont pas un problème exclusivement africain". En 2016, l'UNICEF estimait à 200 millions le nombre de femmes dans le monde ayant subi des mutilations génitales.