Terriennes

Au Koweït, les femmes font aussi leur MeToo

Ce dessin est devenu l'emblème de la vague MeToo au Koweit, avec la légende "Ne la harcelez pas", les femmes dénoncent sur les réseaux sociaux et dans les médias le harcèlement sexuel. Une première dans ce pays. 
Ce dessin est devenu l'emblème de la vague MeToo au Koweit, avec la légende "Ne la harcelez pas", les femmes dénoncent sur les réseaux sociaux et dans les médias le harcèlement sexuel. Une première dans ce pays. 
©capture d ecran/instagram

Elles ne se tairont plus. Au Koweït, les femmes brisent le silence et battent en brèche la culture de la honte pour dénoncer le harcèlement sexuel. A l'origine de ce MeToo koweïtien, une célèbre blogueuse de mode et ex-mannequin, Ascia Al Faraj. Sa vidéo sur Instagram a été le déclencheur d'un mouvement d'ampleur nationale. 

Ses quelque 2,5 millions d'abonné.e.s sur Instagram avaient jusqu'ici l'habitude de la suivre au fil de ses photos de mannequin, dans des tenues à la pointe de la mode occidentale. C'est sous un tout autre angle qu'ils et elles viennent de la découvrir. Ascia Al Faraj est en colère et c'est ce qu'elle décide de dire face à la caméra de son portable alors qu'elle est en voiture, en ce début février 2021.

N'avez-vous pas honte ? Nous avons un problème de harcèlement dans ce pays, et j'en ai marre !
Ascia Al Faraj 

"Chaque fois que je sors, il y a quelqu'un qui me harcèle ou qui harcèle une autre femme dans la rue", s'exclame-t-elle, visiblement émue, après qu'un véhicule a accéléré pour "l'effrayer" alors qu'elle se dirigeait vers sa voiture."N'avez-vous pas honte ? Nous avons un problème de harcèlement dans ce pays, et j'en ai marre !"

#Lan_Asket #Jenemetairaispas

La vidéo de d'Ascia Al Faraj déclenche alors une incroyable et inattendue vague d'émotion dans ce riche pays pétrolier du Golfe, jusqu'alors peu touché par la déferlante #MeToo partie il y a quatre ans des Etats-Unis. Depuis la diffusion sur les réseaux sociaux de ces quelques minutes de la blogueuse, visiblement enregistrées spontanément dans l'émotion, une immense envie de parler gagne par dizaines d'autres femmes. A leur tour de raconter comment elles aussi ont été traquées, harcelées ou agressées.

Le silence n'est plus une option. Nous devons nous exprimer, nous unir et nous défendre les unes les autres parce que ce qui se passe est inacceptable.
Shayma Shamo, médecin koweïtienne

C'est Shayma Shamo, une femme médecin de 27 ans qui a étudié à l'étranger et est revenue au Koweït l'année dernière, qui a lancé sur Instagram la plateforme "Lan Asket" ("Je ne me tairai pas", en français) après avoir vu la vidéo d'Ascia Al Faraj. "Dès que j'ai ouvert le compte, les messages ont commencé à affluer, venant de femmes et jeunes filles qui ont subi harcèlement verbal, physique et sexuel", raconte-t-elle. "Le silence n'est plus une option. Nous devons nous exprimer, nous unir et nous défendre les unes les autres parce que ce qui se passe est inacceptable", insiste-t-elle.

Quelques hommes aussi tiennent à témoigner sur les réseaux, comme celui-ci. Il raconte comment il s'est fait interpeller en plein jour par un homme dans la rue alors qu'il marchait avec sa femme. "Imaginez ce que ces gars font avec une femme sans aucune protection !", s'insurge-t-il. 

Les médias koweïtiens n'ont pas pu échapper au phénomène. Des émissions de radio et de télévision ont accueilli des militantes, des avocates et des universitaires pour discuter de la question du harcèlement. Cette vidéo "a déclenché un mouvement d’une ampleur nationale", explique Al-Jazeera. 

L'ambassade américaine au Koweït a souhaité apporter son soutien à cette campagne en publiant un message sur son compte Twitter. "Nous pouvons tous faire plus pour prévenir le harcèlement des femmes, que ce soit aux Etats-Unis ou au Koweït. #Lan_asket", a-t-elle tweeté. L'ambassade a également partagé l'emblème de la campagne : un dessin représentant trois femmes, l'une dévoilée, une autre avec un hijab, et une dernière le visage couvert, au-dessus du slogan "Ne la harcelez pas".

Vaincre la culture de la honte

Sans surprise, face au large soutien des médias et des réseaux, des voix conservatrices se sont élevées pour conspuer ce mouvement, appelant notamment les femmes à s'habiller de façon pudique pour éviter le harcèlement.

Pour Rothna Begum, chercheuse à Human Rights Watch, les femmes qui osent se mettre sur le devant de la scène font face à une police peu réactive. Et encore faut-il avoir le courage de parler, car la honte de lier sa famille à ce genre d'affaires réduit souvent les femmes au silence. "Ces témoignages publiés sont incroyablement importants pour donner aux Koweïtiens une idée de ce à quoi ressemble réellement le harcèlement et du terrible mal qu'il cause", estime-t-elle.

Le mot arabe "eib" ("honte" en français), est un terme avec lequel les jeunes filles grandissent au Moyen-Orient. Aller au poste de police est "eib" et parler de harcèlement est "eib"", s'exaspère Shayma Shamo. "Dès qu'une femme commence à parler de harcèlement, les questions des membres de la famille commencent : Que portais-tu ? Avec qui étais-tu ? Quelle heure était-il ?", résume-t-elle.

Les filles ne parlent pas par peur d'être stigmatisées. Mais nous n'arrêterons pas tant que nous n'aurons pas vaincu ce cancer de la société.
Lulu Al-Aslawi

Parmi les nombreuses femmes à témoigner, Lulu Al-Aslawi, une autre figure médiatique glamour a elle-aussi brisé l'omerta en révélant avoir été la cible d'intimidations sur Internet en raison de ses photos de mode. "Les filles ne parlent pas par peur d'être stigmatisées, dit-elle. Mais nous n'arrêterons pas tant que nous n'aurons pas vaincu ce cancer de la société".

"Aujourd'hui, les femmes koweïtiennes repoussent les limites du conservatisme d'un pays qui fait certes figure d'exception dans le Golfe, par le dynamisme de sa société civile", lit-on sur le site d'Al Jazeera. Car si le Koweït est bien doté d'une loi contre le harcèlement, la question des violences sexistes reste taboue, "aucune loi ne condamne les violences domestiques ou le viol conjugal", rappelle le site d'informations Middle East Eye.

Des violences encore plus taboues lorsqu'elles touchent les femmes immigrées. Selon les ONG, ces femmes constituent une grande partie de la population du riche Etat du Golfe, et sont parmi les plus vulnérables, beaucoup occupant des métiers subalternes. 
Selon un rapport de Human Rights Watch, "ces femmes sont particulièrement vulnérables aux abus en raison du manque de protection induit par le système d’exploitation moyen-oriental de la kafala".  Beaucoup dénoncent ce système de parrainage qui fait de l’employeur le tuteur de l’employé, l'accusant de perpétuer une forme d’esclavage envers les travailleurs immigrés.

Dans une autre vidéo, Ascia Al Faraj raconte avoir reçu des "histoires intenses" d'immigrées indiennes, pakistanaises et philippines travaillant au Koweït. "Les expatriées ici sont incroyablement vulnérables et harcelées à un niveau que les femmes koweïtiennes ne pourront jamais imaginer", dénonce-t-elle.