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Au Maroc, la féministe islamique Asma Lamrabet jette l'éponge

Asma Lamrabet
Asma Lamrabet

Asma Lamrabet dirigeait le Centre des études féminines en islam depuis sept ans. Connue pour ses positions progressistes, elle a été "poussée à la démission" pour s'être attaquée à l'inégalité entre les hommes et les femmes face à l’héritage. Son départ révèle-t-il les limites du féminisme islamique ? L'éclairage de la journaliste marocaine Hanane Harrath.

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L’annonce faite ce lundi 19 mars 2018 a suscité une onde de choc parmi les défenseurs des droits des femmes au Maroc, et au-delà. La chercheuse et écrivaine Asma Lamrabet à la tête du Centre des études féminines en islam, qui dépend de la ligue des théologiens du Maroc (Rabita des oulémas), a annoncé son départ par un simple tweet, sans en préciser les raisons :

Le 16 mars, elle s'était attirée les foudres des ultra conservateurs en déclarant, lors d'un débat, que l'égalité hommes-femmes dans le domaine de l'héritage faisait partie des finalités de l'islam. Des paroles qui lui ont valu des bordées d'insultes. Mais à ces crispations a succédé une autre vague de réactions, celle-là de soutien :

Pour la journaliste marocaine Hanane Harrath, cependant, la démission d'Asma Lamrabet n'est pas tant la conséquence de ces récents événements que d'un double discours des oulémas depuis des années : "Le décalage se ressentait de plus en plus entre son désir d’ouvrir de nouveaux espaces d’interprétation des textes sacrés et l’Insitution, qui veut garder son cadre de pensée." Asma Lamrabet a fini par jeter l'éponge.

Elle est remplacée à la tête du Centre des études féminines en islam par une autre femme, Farida Zomorod, qui, après des études islamiques, se situe davantage dans la mouvance traditionnaliste. 

L'égalité hommes-femmes dans le domaine de l'héritage fait partie des finalités de l'islam.
Asma Lamrabet

Héritage et polygamie : les points en suspens

Au Maroc, comme dans la plupart des pays musulmans, une femme reçoit moitié moins qu’un homme lors d’une succession. De plus, elle n'a droit à l’héritage que si elle le partage avec au moins un parent de sexe masculin. Ainsi, à la mort de leur père, celles qui n’ont pas de frère, sont parfois condamnées à partager avec des parents éloignés, fussent-il de parfaits inconnus n’ayant jamais eu de liens avec la famille.

La vision éthique du Coran était à l’origine de protéger la veuve et l'orpheline en impliquant les hommes de la famille pour s'occuper d'elles. Or dans la société d’aujourd’hui, elle n'a plus de sens. Au lieu de protéger les femmes, cette législation sur l'héritage crée des injustices et des drames quotidiens. Pour illustrer le décalage, Hanane Harrath donne l'exemple d'une pharmacienne de sa connaissance : "Toute sa vie, elle a accompagné son mari dans son travail, puis dans sa maladie. Maintenant qu'il est mort, comme elle n’a qu’une fille, ce sont les frères du mari qui héritent, alors qu'ils n’ont jamais participé à l'officine." 
Un débat qui agite aussi la Tunisie, où les femmes avaient choisi le 8 mars pour dénoncer cette inégalité. 

Hasard du calendrier, ou réaction supplémentaire à la démission de Asma Lamrabet ? Plus de cent intellectuels marocains - chercheurs, écrivains, sociologues - signaient au lendemain de sa démission, le 20 mars 2018, une pétition appelant à mettre fin à la discrimination des femmes en matière d'héritage. "Les orphelines qui n'ont pas de frère doivent obligatoirement partager l'héritage avec les parents mâles les plus proches du défunt (...) même inconnus et n'ayant jamais eu de liens avec la famille. (.../...) Aujourd'hui, la famille marocaine est le plus souvent réduite aux parents et leurs enfants (...), la règle du ta'sib devient donc injuste", dénoncent les signataires, parmi lesquels on retrouve l'écrivaine Leila Slimani, l'islamologue Rachid Benzine ou encore l'actrice marocaine Latifa Ahrrare, et… Asma Lamrabet, elle même.

Twitter @LeMondeArabe

Coup de semonce ?

En 2015, le Conseil national des droits de l’Homme du Maroc appelait à « garantir aux femmes les mêmes droits de succession que les hommes ». Mais quelques années plus tard, le ton semble s'être durci. Le départ d’Asma Lamrabet a des accents de message adressé par les religieux à la société : "C'est une manière de recadrer les gens face à la mobilisation et à la prise de conscience des femmes, y compris dans les milieux traditionnalistes, que les arguments religieux sont aussi, parfois, utilisés pour opprimer les femmes," dit Hanane Harrath.

Les féminismes islamiques, Asma Lamrabet en tête, s'emploient, non pas à remettre en question les textes sacrés, mais à changer le regard qu'on porte sur eux. Leur foi, leurs convictions, leur dicte de défendre les droits des femmes dans le cadre de la religion. "Asma Lamrabet l'a fait en interrogeant dans une visée féministe et éthique les textes religieux, un champ confisqué depuis trop longtemps par les hommes. Elle fait partie des voix académiques qui osent, avec autant de courage que de rigueur, bousculer l'ordre établi", écrivait Hanane Harrath sur sa page Facebook.

Devant la polygamie, l'héritage inégalitaire reste le principal enjeu pour les défenseurs des droits des femmes. De nos jours, la polygamie est devenue plus difficile économiquement, d'autant qu'elle est davantage cadrée depuis que l'union avec une seconde épouse est soumis à l'accord de la première femme, et avec une troisième à celui des deux premières. Mais à la tête de l'Etat, on hésite encore à "interdire ce qui a été permis et à permettre ce qui a été interdit", dixit le roi Hassan II.

Féminisme islamique : les limites de l'exercice

Le féminisme islamique s'inscrivant dans le cadre religieux, il part du principe que "hors du coran point de salut", sans mettre en question la légitimité des textes sources d’un point de vue historique ou politique. Cependant, "il est bel et bien un moyen de faire avancer la cause des femmes dans les pays musulmans", témoigne Hanane Harrath, qui vit au Maroc.

Au vu de la levée de boucliers déclenchée par les propos d'Asma Lamrabet sur l'héritage, toutefois, la bataille est loin d'être gagnée. Face à cette réalité, d'autres féministes, comme Hanane Harrath, soulignent que le féminisme islamique se heurtera toujours aux arguments sacrés qui, eux, se veulent immuables. Pour sortir de l'impasse, elles préconisent une approche plus radicale afin de susciter un dialogue national et une évolution sur le terrain juridique et législatif : "Démythifier ces textes, les restituer dans leur dimension humaine (historique, culturelle, politique) peut nous aider à entrer dans une véritable révolution de la pensée islamique et dans une véritable réforme de la jurisprudence islamique, dont tant de femmes dans tant de pays musulmans sont encore les victimes."

Et la journaliste de conclure : "Ce qui se joue ici est essentiel: devons-nous sortir ces revendications d'égalité du champ religieux qui se veut immuable? Et si oui, comment contourner alors la riposte qui sera nécessairement nourrie de l'argument religieux? Voilà l'impasse d'où il nous faut sortir."

Ecrivaine et journaliste, Hanane Harrath s'est installée au Maroc en 2013 après de longues années en France. Dans un texte très personnel, elle décrit les incompréhensions,  difficultés de ce retour, en particulier au sein de la famille, pour une femme jeune et célibataire.

Casablanca - Paris, allers-retours

Asma Lamrabet était l'invitée du 64' de TV5Monde, retrouvez ici son entretien du 7 janvier 2018
>https://www.youtube.com/watch?v=m-v4TQZHGwo