Terriennes

Au Maroc, un refuge pour les mères célibataires 

Les mères célibataires recueillies par l’INSAF retrouvent ici plus qu’un hébergement : du lien humain, dans une société marocaine qui fait d’elles des personnes exclues. 
Les mères célibataires recueillies par l’INSAF retrouvent ici plus qu’un hébergement : du lien humain, dans une société marocaine qui fait d’elles des personnes exclues. 
© Simon Guillemin 

Pécheresses, hors-la-loi. Comme telles sont jugées au Maroc les femmes qui ont un enfant hors mariage. Rejetées par leur famille, elles se retrouvent à la rue. A Casablanca, une association vient en aide à ces "filles-mères" mises au ban de la société. Depuis vingt ans, l’Institut national de solidarité avec les femmes en détresse (INSAF) leur offre un toit, des soins, et une formation professionnelle. De quoi se reconstruire et se persuader, enfin, qu’elles ont le droit, comme tout le monde, de vivre dans la dignité et le respect. Reportage. 

Rue Hay Adil, à Casablanca - un garde est posté devant l’immeuble qui abrite l’Institut national de solidarité avec les femmes en détresse (INSAF), situé entre une mosquée et un centre de remise en forme. "On ne reçoit pas de menaces, mais les débuts ont été difficiles, reconnaît Latifa Ouazahrou, responsable du pôle Accompagnement mère-enfant. On nous accusait d’encourager la prostitution. Pour beaucoup de Marocain.e.s, il était inacceptable qu’une association défende les droits des mères célibataires." Selon l'article 490 du Code pénal, les femmes qui ont des relations sexuelles hors mariage risquent des peines d'un mois à un an de prison. L’INSAF est la première - avec l’Association Solidarité Féminine fondée en 1985 - à avoir apporté de l’aide à ces femmes rejetées par la société.

Première écoute 

Ce matin de juin, trois jeunes femmes patientent à l’accueil de l’institution. L’une d’elle, le visage poupin aux traits tirés, borde un nourrisson emmitouflé dans une couverture. Aux pieds de sa voisine, un sac de voyage rempli d'effets personnels. Sur le mur, en face, est accroché un portrait du roi Mohammed VI. Le téléphone sonne. Hind, la responsable d’accueil, décroche. "C’est une jeune femme de Tanger. Enceinte. Sa famille l’accuse de les avoir déshonorés. Ses frères ont menacé de la frapper si elle revenait. Cela fait deux jours qu’elle dort dans la rue. Elle a eu notre numéro par une tante", raconte-t-elle en raccrochant. 

Chaque jour, elles sont une dizaine à frapper à la porte de l’association, créée en 1999, et reconnue d’utilité publique.<br />
 
Chaque jour, elles sont une dizaine à frapper à la porte de l’association, créée en 1999, et reconnue d’utilité publique.
 
© Simon Guillemin 

Lorsqu’elles arrivent à l’INSAF, les mères célibataires sont dans un état de détresse physique et psychologique immense. Pour connaître leur histoire et établir une relation de confiance, un.e psychologue les reçoit pour une première écoute. "Dans la majorité des cas, il y a un problème de violence ou de conservatisme du père de famille, constate Latifa Ouazahrou. Sous cette pression, éprouvant un cruel manque affectif, elles ont le désir de se libérer. Et souvent, face au premier venu qui leur susurre des mots doux, elles s’offrent à lui." Comme tous les êtres humains, ces femmes ont aussi des besoins physiques. "C’est comme ça dans tous les milieux sociaux. Seulement, celles qui ont les moyens ont la possibilité d’avorter à l’étranger, précise Meriem Othmani, co-fondatrice et présidente de l’association. Pour les plus démunies, une solution est "d’avorter dans l’illégalité par des pratiques dangereuses qui risquent de les mutiler à vie". 

Première femme cheffe entrepreneure au Maroc et militante associative depuis plus de quarante ans, la présidente de l’INSAF Meriem Othmani a été faite par la France en 2019 chevalier de la Légion d’honneur pour son combat en faveur des droits humains.
Première femme cheffe entrepreneure au Maroc et militante associative depuis plus de quarante ans, la présidente de l’INSAF Meriem Othmani a été faite par la France en 2019 chevalier de la Légion d’honneur pour son combat en faveur des droits humains.
© Simon Guillemin 

Lutter contre l’abandon 

Beaucoup de femmes, enceintes, vont se cacher avant que leur état ne soit trop visible. Elles accouchent dans la clandestinité par peur des autorités. Puis elles abandonnent l’enfant une fois né et retrouvent leur place dans la société. "Nous pouvons imaginer leur détresse et leur profonde culpabilité. C’est d’une violence extrême à mon sens. Ces femmes ne sont pas des coupables, ce sont des victimes", défend Meriem Othmani, alarmée par les chiffres des abandons. Chaque jour, au Maroc, 24 enfants sont abandonnés, "et l'on ne compte pas les cadavres laissés dans une poubelle". Rien qu’à Casablanca, 300 bébés sont retrouvés morts ou vivants chaque année. 

Assistance juridique

Pour prévenir ce drame, l’INSAF accompagne les femmes qui le souhaitent dans une procédure légale d’abandon. "On fait aussi des tournées dans les maternités pour repérer les mères célibataires. Nous avons une convention avec le ministère de la Santé, précise Sophia Chefchaouni, responsable de la communication et de la levée de fonds. Nous insistons sur l’importance d’inscrire leur enfant à l’état civil pour qu’il ait une identité. Car au Maroc, les nouveaux-nés ne sont pas enregistrés d’office à la maternité." Les parents ont un mois pour le faire - après, cela se fait au tribunal. Dans certaines villes du Maroc, une nouvelle procédure permet aux mères célibataires de donner à leur enfant leur matronyme, ou un nom choisi parmi une liste exhaustive. Malgré tout, sans filiation paternelle, ces enfants grandissent en citoyens de seconde zone.

Et le père ? 

"Souvent, quand le partenaire prend connaissance de leur grossesse, il disparaît dans la nature, s’indigne Latifa Ouazahrou. Et le malheur, c’est que beaucoup de femmes s’entichent d’un homme qu’elles ne connaissent même pas. Parfois, il y a des fausses identités." Bien sûr, il y a des relations passagères. Mais souvent, la mère fait face seule. "On va taper à la porte des pères. Mais ils disent que rien ne prouve qu’ils sont les géniteurs", explique une assistante sociale chargée de l'accompagnement juridique. Et selon une jurisprudence de la Cour suprême, même si une filiation est établie par ADN, le père peut refuser de reconnaître l’enfant. 
 

N’oublie pas ce que tu as appris ici ma fille : bosse, sois indépendante et garde toujours la tête haute !
Sophia Chefchaouni

Hébergée par l’association depuis six mois, Aïcha (son prénom a été modifié), 19 ans, est tombée enceinte hors mariage. Son partenaire avait promis de l’épouser, avant de changer d’avis. Soutenue par l’INSAF, la jeune maman aux cheveux couverts d’un foulard noir a entamé une procédure de reconnaissance de paternité. "Mon père a aussi menacé de porter plainte contre lui s’il ne m’épousait pas," ajoute-t-elle. Depuis, l’homme a bien voulu reconnaître son fils, âgé aujourd’hui de deux mois. Aïcha poursuit d’une voix désenchantée : "On va se marier et je vais vivre à Tanger avec lui." 

Construire un avenir

Qu’aurait-elle fait sans l’INSAF ? Aïcha hésite, puis se confie à demi-mots : "Je me serais fait du mal…" Sophia Chefchaouni lui tend la main. "N’oublie pas ce que tu as appris ici ma fille : bosse, sois indépendante et garde toujours la tête haute !" La particularité de l’Institution est en effet de former ses bénéficiaires à des métiers. Elles peuvent y apprendre la couture, la cuisine ou la coiffure. "La formation dure trois mois. Après, elles suivent un stage au sein d’une entreprise partenaire, complète Fatima, la formatrice couture. Un suivi est également assuré après leur sortie. On leur trouve un hébergement et un emploi. On leur paie aussi le premier mois de loyer, la nurse, et les frais de vie." 

A l’INSAF, les mères célibataires apprennent la maîtrise d’un savoir-faire. "<em>On les forme en couture et coupe traditionnelle et moderne</em>", partage Fatima, formatrice Couture et ancienne monitrice à l’association l’Avenir de la jeune fille marocaine. 
A l’INSAF, les mères célibataires apprennent la maîtrise d’un savoir-faire. "On les forme en couture et coupe traditionnelle et moderne", partage Fatima, formatrice Couture et ancienne monitrice à l’association l’Avenir de la jeune fille marocaine. 
© Simon Guillemin 
Hana (son prénom a été modifié), 18 ans, a choisi la coiffure. En blouse bleue de travail, la jeune fille s’applique à la réalisation du brushing de sa camarade. Elle rit, "mais lorsqu’elle est arrivée il y a trois mois, elle était plus renfermée", note Sophia Chefchaouni. Hana raconte son histoire en vous regardant droit dans les yeux : "J’ai été violée par trois hommes. Ils m’ont tabassée et laissée pour morte. Quand ma grossesse a commencé à se voir, mon père m’a chassée." Son fils s’appelle Islam. "Il n’a que moi." Déterminée, sa mère l’affirme : "Je veux que mon bébé soit fier de mon parcours." Un jour, elle l’espère, elle ouvrira son salon de coiffure. 

En plus de la formation, "on leur apprend leurs droits et leurs devoirs", informe Latifa Ouazahrou. Un autre atelier de sensibilisation est dédié à l’éducation sexuelle et la santé reproductive. "A l’école ou dans les familles, le sexe, c’est tabou. Beaucoup de femmes tombent enceintes sans connaître leur corps." L’association s’engage aussi à leur redonner l'estime d’elles-mêmes à travers du développement personnel. "Le but : qu’elles puissent se ressaisir et reprendre une vie parce qu’elles ont quand même une grande responsabilité : élever un enfant."

Anciennes petites bonnes

En plus de son engagement envers les mères célibataires, l’INSAF mène une lutte contre le travail des enfants. "On a constaté que plus de 45 % de ces femmes étaient d’anciennes petites bonnes. Donc on s’est dit qu’il fallait faire un travail en amont pour stopper ce phénomène", relate Meriem Othmani. Dans les régions rurales pauvres et reculées du Maroc, certaines petites filles sont envoyées par leur famille au travail dès 6 ans. Or selon la loi 19-12 du Code du Travail, employer une bonne mineure est passible de prison. D’après une étude nationale réalisée en 2010 par le Collectif pour l’éradication du travail des petites bonnes (les seuls chiffres disponibles), on estime à 60 000 et 80 000 filles de moins de 15 ans exploitées comme travailleuses domestiques, et souvent victimes d’exploitation sexuelle.
 

On les rend à leurs parents, à qui l’on donne 250 dirhams par mois - soit le salaire que versaient les patrons à leur fille - pour qu’elles puissent retourner à l’école.
Meriem Othmani

Ce sont des petites filles qui sont invisibles. "Mais après enquête sur le terrain, nous allons les chercher sur leur lieu de travail, en expliquant à l’employeur qu'il est dans l’illégalité", indique Meriem Othmani. Depuis 2002, l’association a pu récupérer 500 mineures qui travaillaient à domicile dans les pires conditions. "On les rend à leurs parents, à qui l’on donne 250 dirhams par mois - soit le salaire que versaient les patrons à leur fille - pour qu’elles puissent retourner à l’école." L’association assure le soutien scolaire et offre les fournitures. "On les place ensuite dans des foyers pour qu’elles aient accès au collège. Et nous les accompagnons jusqu’au baccalauréat." Cette année, 10 anciennes petites bonnes ont obtenu leur diplôme. 

Pendant que les mamans travaillent dans les ateliers de formation, situés au sous-sol de l’Institut, leur bébé sont gardés à la crèche au premier étage.  
Pendant que les mamans travaillent dans les ateliers de formation, situés au sous-sol de l’Institut, leur bébé sont gardés à la crèche au premier étage.  
© Simon Guillemin

De la nécessité d’être épaulée 

Aujourd’hui, fort de son expertise et de ses résultats encourageants, l’INSAF peut compter sur l’implication des autorités locales et d’autres acteurs associatifs. "L’Etat nous a offert le terrain. La construction de l’immeuble qui abrite l’institution a été prise en charge par l'Initiative nationale pour le développement humain (INDH)", explique Latifa Ouazahrou. Quant aux financements, "nous recevons des dons de particuliers pour les petites bonnes. Toutefois, en ce qui concerne le pôle des mères célibataires, c’est plus compliqué. De manière générale, les Marocain.e.s se refusent à financer ce qu’ils considèrent comme un pêché", regrette Salma Benhamza, la responsable administrative financière. Heureusement, l’ONG reçoit des contributions de partenaires comme ONU Femmes, l’Union Européenne et la Fondation suisse Drosos. L’association ayant besoin de 8 millions de dirhams par an pour répondre aux besoins de ses bénéficiaires, déployer ses actions et rémunérer ses 35 salariés.
 

Les élèves du Lycée Lyautey visitent l’Institut et les ateliers de formation, guidés par Omar Saadoun (à droite), le responsable du programme de lutte contre le travail des enfants. Touriya, la formatrice Cuisine leur offre un thé à la menthe en signe de bienvenue.
Les élèves du Lycée Lyautey visitent l’Institut et les ateliers de formation, guidés par Omar Saadoun (à droite), le responsable du programme de lutte contre le travail des enfants. Touriya, la formatrice Cuisine leur offre un thé à la menthe en signe de bienvenue.
© Simon Guillemin 
"C’est important de se rendre compte que dans notre pays, on ne naît pas tous avec les mêmes chances", constate Ismail. En cette veille de l’Aïd el-Fitr, l’adolescent de 17 ans scolarisé au Lycée français Lyautey de Casablanca est venu remettre avec sa classe un chèque à l’INSAF. "Toute l’année, les élèves ont mené des actions solidaires pour récolter des fonds", explique leur professeure d’Education morale et civique. Consciente des inégalités qui persistent dans son pays, Meryem, dont les longs cheveux noirs coulent sur ses épaules, regrette que les Marocaines "portent encore le poids des traditions patriarcales". Un jour, la lycéenne en est persuadée, les mentalités évolueront.