Terriennes

Au Maroc, une tribune contre les lois qui veulent contrôler les moeurs

Manifestante en soutien à la journaliste Hajar Raissouni à Rabat au Maroc. 
Manifestante en soutien à la journaliste Hajar Raissouni à Rabat au Maroc. 
(AP Photo/Mosa'ab Elshamy)

Les Marocain.e.s s'insurgent contre l’article 490 du code pénal qui punit les relations sexuelles hors mariage. Ce lundi 23 septembre, une tribune rédigée par la romancière Leïla Slimani et la réalisatrice Sonia Terrab a été publiée sur de nombreux médias. Des milliers de personnes l'ont signée, répondant à l'appel lancé sur les réseaux sociaux. Cette pétition coïncide avec l'ouverture du procès d'Hajar Raissouni accusée d'avortement illégal. Décryptage.

“Nous, citoyennes et citoyens marocains, déclarons que nous sommes hors la loi. Nous violons des lois injustes, obsolètes, qui n’ont plus lieu d’être. Nous avons eu des relations sexuelles hors mariage. Nous avons subi, pratiqué ou été complices d’un avortement.” C’est ainsi que commence cette tribune dans laquelle plus de 490 citoyens marocains prennent le risque de proclamer leur non-respect des lois qui vont à l'encontre de leurs libertés individuelles.

Mise en ligne alors même qu’avait lieu la la troisième audience du procès de la journaliste Hajar Raissouni, détenue depuis fin août pour "avortement illégal" et "débauche", la tribune n’évoque pourtant pas directement son cas. Hajar Raissouni est cette journaliste du quotidien arabophone Akhbar Al-Yaoum. Le 31 aout dernier, elle est arrêtée à la sortie d’une clinique de gynécologie, à Rabat, ainsi que son fiancé, son gynécologiste, un anesthésiste et un infirmier, “en flagrant délit”. La journaliste serait accusée de “relations sexuelles illégales ayant entraîné une grossesse et un avortement illégal”

Bien que rédigé par deux femmes, la romancière franco-marocaine Leïla Slimani et la réalisatrice Sonia Terrab, ce texte a été signé aussi bien par des hommes que des femmes, réclamant plus de libertés individuelles dans leurs vies personnelles, et moins de répressions arbitraires. Une démarche encore rare, surtout de cette ampleur. Le texte ouvert aux signatures demande notamment l'abrogation de l'article 490 du code pénal marocain, qui punit de prison les relations sexuelles hors mariage, obligeant de nombreux marocains à vivre leurs relations cachés.  “Aujourd’hui, je ne veux plus avoir honte. Moi qui aime, avorte, ai des relations sexuelles sans être mariée. Moi qui me cache. Moi qui risque le déshonneur, l’infamie, la prison. Cette culture du mensonge et de l’hypocrisie sociale génère la violence, l’arbitraire, l’intolérance. Ces lois, liberticides et inapplicables, sont devenues des outils de vengeance politique ou personnelle. C’est une épée de Damoclès qui nous menace et nous rappelle que notre vie ne nous appartient pas,” proclame la tribune.

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Sortir la société marocaine de sa léthargie

Pour la réalisatrice Sonia Terrab, co-auteure de la tribune, "l'idée de ce manifeste nous est venue suite à l'affaire Hajar Raissouni, qui nous a beaucoup révoltées. Et puis ce n'est pas la première affaire de ce genre. On en a tout le temps". La réalisatrice fait notamment référence à l'arrestation de l'actrice marocaine Najat El Ouafi et du réalisateur Said Khalaf pour "incitation à la prostitution", cet été. Elle poursuit : "Il y a une forme de résignation et une léthargie au Maroc face à ce genre d'affaires. On est tous scandalisés, mais rien ne se passe. On a décidé d'être maintenant dans l'action. Il faut vraiment dénoncer l'hypocrisie qui nous ronge de l'intérieur et qui fragilise notre société".
 

C'est une campagne portée par des enseignantes, banquières, femmes au foyer, étudiantes, artistes ou intellectuelles, conservatrices ou libérales...
Sonia Terrab, rédactrice de la tribune

Pour anticiper les critiques de certains internautes, Sonia Terrab a préparé une liste de 490 premiers signataires venant de tous horizons sociaux : "C'est une campagne portée par des femmes de tous bords, enseignantes, banquières, femmes au foyer, étudiantes, artistes ou intellectuelles, conservatrices ou libérales." Elle précise néanmoins :"Je sais que certains vont dire que ce texte vient de personnes loin du Maroc. Moi, je n'ai pas la double nationalité comme Leïla (Slimani), je vis au Maroc, comme tous les signataires." Quarante huit heures après la mise en ligne, le texte a déjà récolté plus de 5000 signatures. "On est surprises d'une telle ampleur, mais ça prouve aussi à tout le monde que c'est le bon moment pour en parler. On veut ouvrir un débat national sur le sujet", déclare-t-elle. 

Pour la journaliste marocaine Aida Alami, la tribune est une démarche qu’il faut soutenir : “Le mouvement lancé par les signataires demande l’abrogation de lois liberticides qui sont notamment utilisées contre Hajar Raissouni.” Néanmoins, elle passe à côté d’autres revendications du peuple marocain : “D’autres Marocains et Marocaines critiquent, en plus de ces lois, tout un système qui opprime la presse, qui met en prison des opposants politiques et qui utilise une justice non indépendante pour assoir son autoritarisme.”

Affaire privée ou journaliste muselée ? 

Pour Aida Alami, comme pour de nombreux journalistes au Maroc, c’est son travail critique du pouvoir, notamment sur le mouvement du Hirak, dans la région du Rif qui a provoqué l'arrestation d'Hajar Raissouni. “Il faut dissocier ce qui arrive à Hajar et la loi. Dans ce cas précis, la loi ne semble être qu’un prétexte pour une attaque féroce qui vise encore une fois la presse indépendante au Maroc”, explique Aida Alami.

En effet la liste de journalistes accusés de faux prétextes pour les empêcher de s’exprimer est longue au Maroc. En 2013, le directeur de publication de la version arabophone du site Lakome, Ali Anouzla, est arrêté et accusé de terrorisme pour avoir publié un lien vers un blog espagnol renvoyant à une vidéo d’AQMI menaçant le Maroc. Depuis 2014, l’historien Maati Monjib est poursuivi, avec d’autres militants des droits humains, pour "atteinte à la sécurité de l’Etat". En 2015, le journaliste d’investigation Hicham Mansouri est arrêté et condamné à 10 mois de prison ferme pour "complicité d'adultère". En 2018, c’est Toufik Bouaachrine, le directeur du quotidien indépendant Akhbar al-Yaoum qui est condamné en novembre à 12 ans de prison ferme pour des agressions sexuelles qu'il a toujours niées, dénonçant un "procès politique". Tous ont pour point commun une critique acerbe du pouvoir. 

Pour Sonia Terrab, cependant, le manifeste va plus loin que l'affaire Raissouni. "On a décidé de ne pas parler de cette affaire, car elle est aussi politique. Cette tribune, c'est avant tout une démarche personnelle. On utilise le 'je', car nous parlons de notre expérience à toutes. Ce n'est pas notre rôle de parler de censure ou d'affaires politiques", détaille-t-elle.

A ceux qui reprochent au manifeste de ne pas aller plus loin dans la critique politique, Sonia Terrab répond : "Nous menons les combats un par un. Le succès de ce texte prouve que les Marocains veulent s'engager pour du changement. J'invite tout le monde à lancer des initiatives de la sorte pour mener leur combat. Nous, nous voulons faire appel aux législateurs du pays sur ce point précis, et que chacun prenne position."