Terriennes

Au Mexique, la colère gronde après une nouvelle série de féminicides

Des bougies et des fleurs entourent une image de Debanhi Escobar lors d'une manifestation contre sa disparition et celles d'autres femmes, devant le bureau du procureur général de Mexico, le vendredi 22 avril 2022. Le corps de la jeune fille a été retrouvé dans un réservoir d'eau souterrain dans un motel lorsque des travailleurs ont signalé des odeurs nauséabondes.
Des bougies et des fleurs entourent une image de Debanhi Escobar lors d'une manifestation contre sa disparition et celles d'autres femmes, devant le bureau du procureur général de Mexico, le vendredi 22 avril 2022. Le corps de la jeune fille a été retrouvé dans un réservoir d'eau souterrain dans un motel lorsque des travailleurs ont signalé des odeurs nauséabondes.
©AP Photo/Eduardo Verdugo

La mort inexpliquée de plusieurs jeunes femmes au mois d'avril suscite une vague de colère au Mexique, pays où l'on recense près de 10 féminicides par jour. Debanhi, 18 ans, Yolanda, 26 ans, Maria Fernanda, 27 ans : toutes trois ont été retrouvées mortes après avoir disparu. Suicide, accident... Des thèses officielles rejetées par les familles qui accusent les autorités de négligence. Dans la rue, les féministes réclament justice. 

Yolanda, Debanhi, Marifer... A quel prénom s'arrêtera cette tragique liste des victimes de féminicides au Mexique ? Et à chaque fois, à chaque drame, c'est à peu près le même scénario. 

Yolanda Martinez est la dernière victime de ce mois d'avril particulièrement meurtrier. La jeune femme de 26 ans était portée disparue depuis plus d'un mois. Son corps a été retrouvé "dans un lieu inhabité" à Juarez en banlieue de Monterrey (ville de plus d'un million d'habitants située dans le nord-est du pays, ndlr). Depuis la disparition de sa fille, Gerardo Martínez accuse les autorités d'avoir négligé l'enquête. Selon lui, sa fille a été vue pour la dernière fois sur des images d'une caméra de sécurité qui la montraient sortant de chez elle alors qu'elle partait chercher du travail. Les autorités expliquent sa mort par la thèse du suicide, ce que rejettent ses proches. 

[Une deuxième autopsie devrait être pratiquée sur Yolanda Martínez Cadena pour démentir la thèse d'un suicide...]

Trop de morts inexpliquées

La découverte du corps sans vie de Yolanda vient ajouter à la colère provoquée par l'affaire Debanhi Escobar, une jeune femme retrouvée morte douze jours après avoir disparu dans la même région. Quelques semaines plus tôt, une autre jeune femme, Maria Fernanda Contreras, 27 ans, avait elle aussi disparu, puis avait été retrouvée morte à Nuevo León. Selon les rapports médico-légaux cités par Milenio, "Marifer (diminutif de Maria Fernanda) est morte d'une profonde contusion du crâne, causée par un ou plusieurs coups très violents à la tête. Malgré la découverte et la confirmation de ces informations, les autorités de Nuevo León n'ont fait état d'aucun progrès dans l'enquête sur la recherche du ou des responsables du féminicide".

[Les FÉMINICIDES de María Fernanda Contreras, Debanhi Escobar et Yolanda Martínez selon le bureau du procureur de Nuevo León
1—María Fernanda est entrée dans la gueule du loup.
2—Debanhi a accidentellement trébuché sur une citerne
3—Yolanda a marché plus de 4 heures pour se suicider dans un terrain vague.]

Ce sont surtout les circonstances dans lesquelles le corps de Debanhi a été retrouvé au fond d'une citerne, douze jours après sa disparition qui vont provoquer une immense vague d'émotion. La citerne se trouve dans un terrain vague qui jouxte un motel situé sur la route de Nuevo Laredo, à la frontière avec les Etats-Unis. Les explications de la police vont attiser la colère. Selon les policiers, il s'agit d'un accident, la jeune fille serait morte noyée après être tombée dans la citerne, probablement parce qu'elle avait trop bu. 

La dernière photo de Debanhi, sur la route de nuit, avant sa disparition, est devenue virale sur les réseaux sociaux. 
La dernière photo de Debanhi, sur la route de nuit, avant sa disparition, est devenue virale sur les réseaux sociaux. 
DR

Sa dernière photo - au bord de la route, seule dans la nuit, de profil, silhouette élancée et cheveux longs, bras croisés, sac à main en bandoulière, top blanc, longue jupe beige, chaussures Converse - devient virale et se transforme en emblème pour les militantes féministes. Des manifestations s'organisent à Monterrey mais aussi à Mexico, la capitale mexicaine. Les femmes défilent en criant "Debanhi je te prête ma voix", "nous demandons justice"

Une femme porte une pancarte indiquant en espagnol "Le Mexique est une fosse commune" lors d'une marche contre les meurtres récents de plusieurs femmes. 
Une femme porte une pancarte indiquant en espagnol "Le Mexique est une fosse commune" lors d'une marche contre les meurtres récents de plusieurs femmes. 
©AP Photo/Fernanda Pesce

Des ratés dans l'enquête

Dès les premières semaines de la disparition de sa fille, son père, Mario Escobar, alerte les médias et publie des vidéos sur Instagram pour dénoncer les ratés de la police dans la phase initiale des recherches.

Lors d'une conférence de presse, le procureur général de l'Etat du Nuevo Leon esquissera même un mea culpa, en la présence de Mario Escobar, en reconnaissant des "erreurs" et des "omissions", annonçant la mise à l'écart de deux fonctionnaires du Parquet. Les équipes de recherches sont passées plusieurs fois près de la citerne mais n'ont découvert le corps qu'au bout de 12 jours. Pendant cette même conférence de presse, le Parquet a présenté une vidéo pour tenter d'éclaircir les faits.

A 04h29 le samedi 9 avril, Debanhi se trouve seule au bord de la route, avant d'entrer dans l'enceinte du motel et de se pencher à la fenêtre d'un restaurant abandonné, d'après des images de vidéo-surveillance. Auparavant, la jeune femme aurait acheté une bouteille d'alcool dans un supérette avec deux copines, puis aurait quitté une fête après une dispute avec ses copines et d'autres jeunes, d'après des témoins et d'autres images de vidéo-surveillance présentées par des télévisions.

La jeune femme est alors montée à bord d'un véhicule Didi - une application de service de transport à la demande - dont elle est par la suite descendue pour une raison inconnue, d'après plusieurs témoignages. Sur un plateau de télévision, le chauffeur a nié les accusations d'un geste déplacé envers Debanhi portées par le père. Le chauffeur affirme au contraire avoir voulu contacter ses amies et ses parents quand elle a décidé de descendre de sa voiture blanche, raison pour laquelle il a pris et partagé la fameuse photo de Debanhi au bord de la route.

"Il y a beaucoup d'hypothèses. Nous ne pouvons rien écarter", a déclaré le procureur Gustavo Adolfo Guerrero."Nous n'écartons aucune piste d'enquête", a admis le père, qui parlait dans un premier temps d'enlèvement et d'assassinat.

Les médias étrangers parlent de Debanhi

L'intérêt pour son histoire dépasse les frontières du pays, du Pérou jusqu'aux Etats-Unis, les journaux font leur Une sur Debanhi. "Une femme disparaît au Mexique. Une parmi plusieurs milliers", résumait le New York Times en Une ajoutant : "l'affaire ravive la colère envers l'inaction des autorités".

Le New York Times a consacré sa Une à la disparition de Debanhi. 
Le New York Times a consacré sa Une à la disparition de Debanhi. 
©nytimes

"Cette affaire est plus visible que les autres parce que les médias en ont décidé ainsi", analyse Valeria Moscoso, experte en questions psycho-sociales, qui souligne que les plaintes d'autres familles de victimes n'ont pas eu le même écho.

Une affaire qui résume (...) l'indolence des autorités, les complicités, la culpabilisation des victimes, la criminalisation des familles et l'impunité des agresseurs.
Valeria Moscoso, experte en questions psycho-sociales

Cette affaire résume toutes les tares de la justice dans les cas de disparitions de femmes, selon l'experte : "l'indolence des autorités, les complicités, la culpabilisation des victimes, la criminalisation des familles et l'impunité des agresseurs".

[Merci à Edén Muñoz pour cette belle chanson en l'honneur de ma fille et nous continuons à chercher la vérité.]

Dix féminicides par jour

Au total 322 femmes ont disparu dans l'Etat de Nuevo Leon rien que depuis le début de l'année. "90% de ces disparitions se localisent dans les 72 heures", a minimisé le procureur.

Mais l'affaire Debanhi a réveillé des colères profondes contre les insuffisances dse autorités dans un pays où les assassinats et disparitions de femmes se comptent par milliers chaque année. L'an dernier, le Mexique a enregistré 33.308 homicides, selon les chiffres officiels. Près de 10% des victimes sont des femmes. Rien qu'en 2021, 3.751 femmes ont été assassinées, dont 1.004 cas considérés comme des féminicides, et près de 100.000 ont disparu. Les féministes dénoncent une moyenne de dix féminicides par jour.

Les manifestant-e-s ont accroché des photos de Debanhi Escobar et d'autres femmes disparues sur les grilles entourant le bureau du procureur général de Mexico, le vendredi 22 avril 2022.
Les manifestant-e-s ont accroché des photos de Debanhi Escobar et d'autres femmes disparues sur les grilles entourant le bureau du procureur général de Mexico, le vendredi 22 avril 2022.
©AP Photo/Eduardo Verdugo