Terriennes

Au Niger, les Filles de Illighadad réinventent le blues touareg au féminin

<p>Deux des membres des Filles de Illighadad, nouvelle révélation du blues touareg, lors de leur passage à Paris</p>

Deux des membres des Filles de Illighadad, nouvelle révélation du blues touareg, lors de leur passage à Paris

(c) Elise Saint-Jullian

Elles sont la nouvelle révélation du blues touareg. Alors qu’elles chantaient et jouaient de la musique dans leur petit village reculé au Niger, les Filles de Illighadad, font désormais des tournées en Europe. Rencontre à Paris, lors de leur passage sur la scène du "Hasard Ludique".

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« Trois femmes revenaient un jour des pâturages avec leurs chèvres. Il commençait à faire sombre car le soleil déclinait à lhorizon, et la température, très élevée dans la journée, était enfin redevenue agréable. Elles parlaient de leur vie quotidienne, de la vie dans cette région de montagne avec ses vallées encaissées, dans un des plus hauts massifs de lAïr ». Ainsi débute un conte nigérien, qui pourrait raconter l’histoire des trois Filles de Illighadad, ce petit village de steppe, entre Tahoua et Agadez au Niger.
 
Le début de ce récit traditionnel s'est transformé en véritable conte de fée pour les Filles de Illighadad. Il y a encore un an, Fatou Seidi Ghali, Alamnou Akrouni et Mariama Salah Assouan, cousines, s’occupaient des tâches ménagères, préparaient les repas, et chantaient entre elles en surveillant le bétail. Jusqu’à ce que leur groupe de musique touareg ne soit repéré par un label de musique saharienne, et qu’elles ne connaissent le succès en Europe.
 
Après leur premier concert en Suède en 2016, puis en Suisse, au Danemark, en Allemagne, et avant Madrid, en novembre 2017, deux des Filles se produisaient au "Hasard Ludique" une salle du nord de Paris (18e), avant de revenir au mois de mai 2018 dans la capitale française. Dans leur loge, les jeunes femmes d’une vingtaine d’années, emmitouflées dans leur doudoune au dessus de leurs vêtements traditionnels, pianotent sur leur téléphone portable. Les symboles d’une nouvelle vie au delà du Niger, dans le froid hivernal des villes occidentales.

Du takamba à la guitare acoustique

 « La musique a transformé nos vies. Nous navions jamais quitté notre village et nous ne pensions pas que nous aurions loccasion de découvrir un jour autant de villes et de nouvelles choses », se réjouit Fatou Seidi Ghali, la fondatrice du groupe. C’est très jeune, que la Nigérienne apprend à jouer du takamba (luth à une corde). Puis son frère lui offre un jour une guitare acoustique, un instrument très peu pratiqué par des femmes et dont elle apprend à jouer en le regardant. Un cadeau qui va changer son destin.
 
« Quand jai posté une vidéo de Fatou et des filles sur ma page Facebook, le producteur de Sahel Sounds pour lequel je travaille a beaucoup aimé et il est venu les voir. Jai alors dû convaincre leur famille de les laisser créer leur album et de partir en tournée », raconte Ahmoudou Madassane, l’homme qui les accompagne sur scène, musicien lui aussi.

<p>Fatou Seidi Ghali, à la guitare, dans son village</p>

Fatou Seidi Ghali, à la guitare, dans son village

capture d'écran

A Illighadad en effet, si depuis des générations les femmes jouent du tendé, un tambour fait d'une peau de chèvre tendue sur un mortier à mil, la guitare est un instrument réservé aux hommes. Leur départ vers l’Europe pour en faire carrière a  donc d’autant plus été mal vu par les anciens.

Certains hommes sont jaloux de voir une fille qui joue de la guitare mais beaucoup encouragent aussi notre groupe
Fatou Seidi Ghali, musicienne des Filles d'Illighadad

« Certains hommes sont jaloux de voir une fille qui joue de la guitare mais beaucoup encouragent aussi notre groupe », note Fatou Seidi Ghali.

Les jeunes femmes n’avaient pourtant aucune prétention. Elles chantaient seulement pour divertir les gens du village ou lors de fêtes de famille, alliant la guitare et le tendé.

Lalla Badi, un modèle pour les Filles de Illighadad

Leurs mélodies mêlent ainsi le blues et la musique traditionnelle touareg. Un genre très apprécié par le public européen, qui a été propulsé par le groupe malien Tinariwen, dès les années 1980.

Lala Baddi modèles des filles 
Lala Baddi modèles des filles 
@BadiLalla Facebook

Mais la doyenne de ce style musical est une femme de 80 ans, originaire de Tamanrasset dans le sud de l’Algérie, et s’appelle Lalla Badi. Musicienne et chanteuse experte en tendé, elle a participé à de nombreux festivals internationaux. Peu connue en Occident, elle est une icône au Sahara, considérée comme la gardienne des traditions touarègues. Elle inspire d’ailleurs beaucoup les Filles de Illighadad, notamment pour la poésie de ses chants, qui louent la nature, la faune, et apportent encouragements aux hommes partis combattre.

Des histoires de guerriers, de nostalgie, d'amour et de quotidien

Un art musical et ancestral que les Filles de Illighadad perpétuent dans leurs propres chansons, en évoquant elles aussi des histoires de guerriers, la nostalgie,  en parlant de l’amour et de leur quotidien. Mais elles délivrent également quelques messages sur la condition des femmes.
 
« Dans notre village les filles se marient très tôt. Souvent elles ne vont pas à l’école. Avec largent que nous gagnons, nous avons décidé dacheter du bétail pour agrandir le troupeau mais nous avons aussi pour projet douvrir une école à Illighadad », confie la meneuse du groupe.
 
Les filles de Illighadad ont sorti leur premier album à l'automne 2017, qu’elles  ont pu faire découvrir lors de la huitième édition du Festival international Taragalte au Maroc. Un événement culturel, qui mettait cette fois-ci en avant les artistes Africaines, en particulier celles issues du milieu saharien.
Preuve que la modernité de la musique touarègue passe désormais par les femmes.

Pochette du premier album des Filles d'Illighadad -  Sahel Sounds
Pochette du premier album des Filles d'Illighadad -  Sahel Sounds