Terriennes

Au Salvador, Sara Garcia Gross se bat pour le droit à l'avortement. Envers et contre tous, mais avec toutes

L'infatigable Sara Garcia Gross, animatrice de "<em>Agrupacion Ciudanada per la Despenalization del Aborto</em>" (Association citoyenne pour la dépénalisation de l'avortement eu Salvador), lors de son passage à Paris, le 31 mai 2018
L'infatigable Sara Garcia Gross, animatrice de "Agrupacion Ciudanada per la Despenalization del Aborto" (Association citoyenne pour la dépénalisation de l'avortement eu Salvador), lors de son passage à Paris, le 31 mai 2018
(c) Sylvie Braibant

La jeune salvadorienne Sara Garcia Gross a le courage chevillé au corps. A 32 ans, elle compte déjà plus d'une dizaine d'années de combat pour en finir avec l'inflexible politique anti avortement menée par les autorités de San Salvador. Une force de conviction qui n'est pas sans danger dans ce pays où est appliquée la plus restrictive des législations anti IVG au monde. Rencontre stimulante à Paris, quelques jours après le OUI historique des Irlandais au droit à l'avortement. 

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Il fut pourtant  un temps où le Salvador ne fut pas le pire des Etats au monde en matière de droit des femmes. De 1974 à 1997, contrairement à d'autres pays d'Amérique centrale ou du Sud, les femmes pouvaient obtenir une IVG (interruption volontaire de grossesse) dans trois cas très précis : danger pour la santé des femmes, grossesse issue d'un viol ou d'un inceste, foetus non viable. C'était peu mais déjà ça. 

Et puis vint la "modernisation" (sic) du Code pénal. En 1997, ces trois exceptions furent éliminées, l'avortement criminalisé, les peines encourues par les femmes et par les praticien.nes osant enfreindre la loi, deux à huit ans selon les énoncés du texte, portés souvent à 15 ou 30 ans par les juges. Les églises, catholique, évangéliques, étaient passées par là, malgré des gouvernements qui s'affichaient à gauche. L'arrivée en janvier 2017 de Donald Trump à la tête de la Maison Blanche et de ses guerriers blancs en croisade contre l'IVG a accentué le mouvement.

50 ans de prison pour "fausse couche", qui dit mieux ?

Et en ce printemps 2018, il se trouve encore un député salvadorien, membre de l'ultra conservatrice Arena (alliance républicaine nationaliste) au pouvoir depuis mars 2018, pour proposer de faire passer la condamnation des fausses couches, volontaires ou pas, à... 50 ans de prison. 

Pourtant un mouvement de protestation s'amorce, porté par des héroïnes tenaces qui bravent les menaces physiques, directes ou via les réseaux sociaux. Elles ont reçu un soutien mondial, aussi bien de personnalités que d'organisations internationales à l'occasion de la mise en lumière de deux cas dramatiques, ceux de Teodora Vasquez et Maira Figueroa, toutes deux condamnées à 30 ans de prison pour "fausse couche", libérées au bout de 11 ans pour l'une, de 15 pour l'autre... Le bébé de Teodora était mort-né lors d'une fausse couche le 14 juillet 2007 à presque 9 mois de grossesse. Et elle avait été arrêtée inconsciente. Condamnée en 2008. Puis libérée en février 2018 après une décision de la Cour suprême du Salvador en février 2018. Comme Maira Figueroa, jugée en 2003, envoyée pour 30 ans de réclusion, et finalement "élargie" en mars 2018, après 15 ans d'incarcération. 
  La  mobilisation, partie de France accompagné du mot dièse #FreeTeodora, avait fait rapidement le tour du monde. Mais malgré ces deux "victoires", le non droit à l'avortement conduit toujours les Salvadoriennes à des situations dramatiques. D'autant plus que dans ce triangle noir d'Amérique central, composé aussi du Nicaragua et du Honduras, les médecins dénoncent eux mêmes les jeunes femmes qu'ils soupçonnent d'avoir avorter, par conviction ou par lâcheté, pour échapper aux condamnations qu'ils encourent eux mêmes en ne traquant pas ces "mauvaises filles".
Le reportage réalisé au Salvador par France Télévision début mai 2018 montre cette terrifiante escalade contre les jeunes femmes, avec la complicité des personnels de santé. "Nous avons l'obligation légale de dénoncer ces cas, sinon nous sommes complices", explique tranquillement l'un d'entre eux. 
 
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Reportage de notre partenaire France TV A Vahramian, C Voyer, A Williams, A Monange - Durée 5'12
Elles sont encore 24 jeunes femmes à attendre dans les geôles des prisons salvadoriennes, punies pour avoir accouché d'un bébé mort. Des grossesses souvent issues de la violence d'un viol. Abusées, condamnées, incarcérées, une triple peine... 

Un espoir venu d'Irlande ?

Au Salvador même, elles ne sont pas nombreuses à oser porter leur voix, à les défendre, à les aider, tant la pression sociale se dresse pour les en empêcher. Sara Beatriz Garcia Gross est de celles-là. Souriante et déterminée. A 32 ans, elle affiche un CV impressionnant : universitaire, éducatrice, citoyenne, engagée. Farouchement. Conviée par la France dans un programme "d'invitation de personnalités d'avenir" au lendemain de la victoire sans appel du Oui au droit à l'avortement en Irlande, le 26 mai 2018, la coordinatrice de  "Agrupacion Ciudanada per la Despenalization del Aborto" (Association citoyenne pour la dépénalisation de l'avortement eu Salvador), très active aussi sur la plate-forme DespenalizaElAborto ("dépénalisation de l'avortement pour la vie des femmes") raconte à Terriennes son combat au quotidien, entre espoirs, détermination et inquiétudes. 
  Au soir de cet historique référendum irlandais, Sara Beatriz Garcia Gross, irréductible, défenseure des droits humains tweetait : "Une mobilisation citoyenne passionnante pour la légalisation de l'avortement en Irlande. Cela nous donne l'espoir et la force de continuer la lutte pour la santé et la vie des femmes à #ElSalvador @AbortoPORLAVIDA."
 
Un jour, j'ai commencé à mettre des mots sur chaque chose que j'avais moi-même vécue, dans mon corps
Sara Beatruz Garcia Gross

Terriennes : Comment vous êtes vous engagée dans ce combat ? Par quels chemins est passée votre prise de conscience de ces questions féministes ?

Sara Garcia Gross, activiste féministe, défenseure des droits humains, telle qu'elle se présente sur les réseaux sociaux
Sara Garcia Gross, activiste féministe, défenseure des droits humains, telle qu'elle se présente sur les réseaux sociaux
https://twitter.com/SaraVegana

Sara Beatriz Garcia Gross : Je viens du Salvador, un pays qui proscrit totalement l'avortement. Vivre dans un pays qui pratique autant d'interdits, de violences machistes contre les femmes m'a menée à me positionner "naturellement" pour défendre les droits des femmes. C'est passé concrètement par une formation  qui s'appelle "école féministe". C'est là que j'ai commencé à mettre des mots sur chaque chose que j'avais moi-même vécue, dans mon corps. Et alors que j'étais dans cette école, le pays a été secoué par le cas d'une femme criminalisée pour avoir avorté. 

Vous même, ou dans votre entourage, vous avez directement affronté, vécu, ces violences contre les femmes ? 

Sara Beatriz Garcia Gross : La violence machiste je l'ai vécue partout : à la maison, chez moi, dans la rue… Je me suis confrontée à l'inégalité, celle des droits fondamentaux, comme l'accès à la santé, par exemple. J'ai été entourée d'amies qui n'ont pas eu accès à l'avortement et qui ont été obligées de mener leur grossesse à terme. Et d'autres qui ont avorté clandestinement, dans la peur. Dans cette école, j'ai pu rencontrer des référentes, des féministes d'ampleur nationale, qui m'ont introduite dans des réseaux, m'ont permis de me former. 

Est-il facile d'être féministe au Salvador aujourd'hui ? Ce n'est pas dangereux ? 

Sara Beatriz Garcia Gross : A partir du moment où les droits des femmes sont systématiquement bafoués au Salvador, l'attention se focalise effectivement sur nous. C'est un pays où la vie des femmes n'a aucune importance, tant avec la violence sexuelle que les féminicides, avec l'interdiction de toute IVG. Alors oui, comme féministes, nous ne sommes pas seulement stigmatisées, nous sommes aussi directement menacées, physiquement, par des groupes ultra conservateurs. Certains tentent même de nous traîner en justice pour apologie de crime. 

J'ai reçu des menaces directes, on m'a désignée par mon nom à nos adversaires
Sara Beatriz Garcia Gross

Vous avez été directement menacée ?  

Sara Beatriz Garcia Gross : Les menaces ont été adressées à mon organisation ("Agrupacion Ciudanada per la Despenalization del Aborto", ndlr), mais comme j'en suis la porte parole, je suis la première exposée. Ca passe aussi par les réseaux sociaux, j'ai reçu des menaces directes, on m'a désignée par mon nom à nos adversaires. C'est très difficile, même si la conscience féministe progresse. Les campagnes #NiUnaMenos ou #MeToo ont entrainé la participation de nouvelles venues, de plus en plus nombreuses.

Le féminisme arrive-t-il à convaincre les femmes des milieux populaires ?
 
Sara Beatriz Garcia Gross : Nous essayons d'étendre nos actions, de sortir des villes, par des formations locales. Le 8 mars 2018, nous avons vu aussi beaucoup de syndicalistes, d'étudiantes, d'ouvrières à nos côtés. Il nous faut continuer. Pour sortir de la centralisation de la capitale. 

Au Salvador, le débat public, législatif, s'appuie souvent sur des références et des citations bibliques, religieuses.
Sara Beatriz Garcia Gross

Pourquoi le Salvador, l'Amérique centrale, sont-ils tellement bloqués par rapport à l'IVG ?

Sara Beatriz Garcia Gross : Oui, l'Amérique centrale et du Sud sont les plus restrictives en matière de droits à l'avortement. Au Nicaragua, au Salavdor, au Honduras en particulier. Et cela malgré des gouvernements de gauche qui ont dirigé ces pays, et des conditions démocratiques plutôt favorables. C'est bien sûr lié en grande partie à l'attitude de la hiérarchie de l'église catholique. La présence des églises évangéliques pèse aussi beaucoup sur les politiques. Il n'y a pas le paravent de la laïcité. Le débat public, législatif, au Salvador, s'appuie souvent sur des références et des citations bibliques, religieuses. Ces fondamentalistes sont partout dans les institutions, au Parlement, comme ce député qui voudrait que les peines pour les "avortées" aillent jusqu'à 50 ans de prison. 

Une lente évolution du côté des médecins

Et comment expliquer le rôle dénonciateur des médecins, des soignants ? 

Sara Beatriz Garcia Gross : La pénalisation de l'avortement, sa criminalisation, a aussi installé la peur parmi les médecins, ou des autres professionnels de la santé. Et ils sont soumis à la désinformation. Certains sont directement influencés par les fondamentalistes. Je pense quand même que c'est en train de changer. Parce que du côté des autorités ça bouge. La ministre de la Santé, Violeta Menjívar Escalante, s'est prononcée elle même pour un changement de la loi, pour son infléchissement, ce qui a poussé un groupe de médecins à s'organiser, à réfléchir à une nouvelle loi autour du droit à l'avortement. 

Vous êtes arrivée en Europe au moment même où l'Irlande disait Oui à l'avortement, le 26 mai 2018… Cela va changer quelque chose pour vous ? 

Sara Beatriz Garcia Gross : Etre de ce côté du monde, en ce moment historique, ça relance l'espoir, ça me motive ! C'est très encourageant d'avoir assisté à cette mobilisation sociale et d'avoir vu comment elle a fait pression sur la volonté politique. Nous demandons à l'Etat salvadorien qu'il sorte de son isolement et qu'il ne continue pas à ignorer ce qu'il se passe ailleurs dans le monde. Il doit s'inspirer des expériences démocratiques des autres, accepter d'avancer. 

C'est un travail de longue haleine et parfois nous sommes découragées. Mais cette solidarité entre femmes me rend optimiste. Et m'aide à continuer. 
Sara Beatriz Garcia Gross

Mais cela pourrait être contre-productif cette ingérence extérieure, cette immiscion internationale non ? 

Sara Beatriz Garcia Gross : Les droits humains sont universels. Ce n'est pas à un Etat tout seul de décider quels sont les bons droits humains. Il y a effectivement des groupes ultra conservateurs au Salvador qui manifestent à chaque fois qu'un événement, une démonstration extérieure nous soutient, pour dénoncer ces "ingérences". Mais pour nous, le féminisme est un combat international, solidaire, qui donne des forces à toutes celles qui se battent, partout, dans le monde. 

Et maintenant, que faire ? 

Sara Beatriz Garcia Gross : On va continuer notre combat politique. Et puis, on va relancer notre travail de rencontres pour faire pression sur le gouvernement salvadorien, afin que les 24 femmes encore incarcérées sortent de prison. Nous assistons à toutes les audiences les concernant. Nous nous organisons au plan régional, avec les Nicaraguayennes et les Honduriennes, pour être plus fortes. C'est un travail de longue haleine et parfois nous sommes découragées. Mais cette solidarité entre femmes me rend optimiste. Et m'aide à continuer.

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1