Terriennes

Au Tchad, les femmes descendent dans la rue pour dire stop à l'impunité des violeurs

Après avoir remis ses recommandations à la chancellerie et au Procureur général , l'équipe de la Ligue tchadienne des droits des femmes appelait à la manifestation devant le Palais de la Justice de N'Djamena, le 21 juin 2021.<br />
<br />
©<a href="https://www.facebook.com/LaLigueTchadienne/">Compte Facebook de la Ligue Tchadienne des droits des femmes</a>
Après avoir remis ses recommandations à la chancellerie et au Procureur général , l'équipe de la Ligue tchadienne des droits des femmes appelait à la manifestation devant le Palais de la Justice de N'Djamena, le 21 juin 2021.

©Compte Facebook de la Ligue Tchadienne des droits des femmes

Elles étaient une centaine rassemblées devant le Palais de justice à N'Djamena ce 21 juin pour dénoncer les violences sexuelles et l’impunité des agresseurs qui, au Tchad, sont monnaie courante. C'est le viol d'une jeune fille, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, qui a mis le feu aux poudres face à un tabou qui mine la société tchadienne. Les explications de la Ligue tchadienne des droits des femmes.

En mai 2021, trois hommes ont été incarcérés, soupçonnés d'avoir violé une jeune fille de 15 ans, Meram, et de l'avoir abandonnée dans la rue à demi-inconsciente. Les violeurs ont filmé l'agression, puis posté la video sur les réseaux sociaux. Si cette affaire a provoqué une onde de choc particulièrement violente au Tchad, c'est que les violeurs seraient les fils de généraux dans un pays où l'armée constitue l'un des piliers du régime. Mais ce n'est pas la première fois que la société s'indigne d'une telle affaire.

En 2016, le viol d'une Tchadienne de 17 ans par des fils de généraux, puis la mort de deux manifestants qui avaient dénoncé ce crime, cristallisaient déjà le mécontentement dans l'un des pays les plus pauvres au monde. En 2019, des vidéos de femmes violentées qui circulaient sur les réseaux sociaux brisaient encore un peu plus le silence, comme l'explique ce reportage de la rédaction de TV5MONDE :

Chargement du lecteur...
Reportage TV5MONDE d'Aurélie Bazzara avec Philippe Randrianarimana. Montage : Stéphane Alayrangues.

Pour Épiphanie Dionrang, présidente de la Ligue tchadienne des droits des femmes, le collectif à l'initiative de la marche, l'affaire de Meram est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et poussé les manifestants dans la rue le 21 juin : "Ce n'est pas seulement le viol collectif de cette fille par des fils de généraux, même si, un mois après, les gens en parlent encore. Ce sont tous ces viols avec assassinat et ces féminicides de filles et de femmes de tous les âges que nous voulons dénoncer".

"Trop, c'est trop"

Alors ce lundi 21 juin 2021, elles étaient une centaine, toutes de noir et d'orange vêtues - noir en signe de deuil pour les femmes assassinées ou marginalisées par le viol ; orange, couleur de la lutte - rassemblées devant le Palais de justice de N'Djamena pour dénoncer les violences sexuelles et réclamer justice pour les victimes.

Nous nous sommes tues et avons patienté pensant que la situation allait changer, mais cela ne fait qu'empirer.
Marie Mornondé, Ligue tchadienne des droits des femmes

"Nous avons décidé de sortir pour la première fois pour dire non aux violences et à l'impunité qui meurtrissent les femmes tchadiennes", déclare à l'AFP Marie Mornondé, également membre de la Ligue tchadienne des droits des femmes. "Nous avons assez supporté, nous nous sommes tues et avons patienté pensant que la situation allait changer, mais cela ne fait qu'empirer," ajoute-t-elle.

"Il y a aussi des hommes qui nous ont encouragées et aidées à préparer la manifestation, et qui ont marché avec nous," précise de son côté Épiphanie Dionrang. Dans le cortège, ils étaient une trentaine, aux côtés des manifestantes : "Je suis là pour soutenir les jeunes filles qui ont été violées et marginalisées et pour qui la justice n'a rien fait. C'est très important, je suis né d'une femme et j'ai le droit de protéger la femme," explique un militant portant un t-shirt estampillé "Femme victime, je te crois" à notre consoeur de RFI

Les manifestantes brandissaient des affiches libellées "Je suis une femme, mais pas un objet" ou bien encore "Respectez mon vagin". Elles scandaient "trop c'est trop !" et ont entonné l'hymne national.

Un contexte difficile, et pourtant...

Le gouvernement militaire au pouvoir au Tchad depuis la mort du président Idriss Déby Itno, en avril 2021, interdit et réprime les manifestations de l'opposition la plus critique. Dans ce contexte politique et sécuritaire, obtenir l'autorisation de manifester pour l'intégrité et les droits des femmes n'est pas simple. Une première autorisation de manifestation, pendant les 16 Jours d’activisme contre la violence basée sur le genre des Nations unies, fin 2020, avait été refusée à la Ligue tchadienne des droits des femmes, se souvient Épiphanie Dionrang.

"Cette fois, nous avons impliqué toutes les associations et les femmes engagées pour que nos voix portent plus. Nous avons fini par obtenir l'autorisation, à la dernière minute." La présidente de la Ligue tchadienne des droits des femmes souligne : "C'est la première fois dans l'histoire du Tchad qu'une manifestation se déroule pacifiquement, sans débordements, sans blessés. Nous nous attendions à tout, mais tout s'est bien passé. Nous étions les premières surprises de cette collaboration avec la police, qui a encadré la marche du début à la fin." Épiphanie Dionrang évoque alors une autre manifestation de femmes qui, en 2001, s'était soldée par une quinzaine de blessées : "Il y a vingt ans, nos mamans on manifesté, très nombreuses. Elles ont reçu des grenades ; elles ont été arrêtées, devant l'ambassade de France, et sont allées en prison," se souvient-elle.

Viol banalisé, violeurs impunis

"Nous voulons la justice pour nos soeurs violées", déclare Patricia, une manifestante, à l'AFP. De fait, de nombreux viols, au Tchad, sont passés sous silence, de crainte que la victime soit marginalisée, voire exposée à de nouvelles agressions. Et lorsque les parents sont au courant, ils veulent préserver leur dignité, craignent la disgrâce par-dessus tout. "Alors on n'ose pas dénoncer. On banalise les violences sexuelles. Les parents préfèrent gérer ça à l'amiable, entre familles," explique Épiphanie Dionrang. Lorsque la Ligue tchadienne pour les droits des femmes intervient dans les écoles, note sa présidente, "les filles qui ont le courage de parler incitent d'autres à venir témoigner. Mais quand nous demandons aux jeunes victimes si leurs parents sont au courant, elles répondent 'non'. Et quand nous leur demandons si elles veulent leur en parler, elles répondent encore 'non'".

Lors de la marche du 21 juin, les manifestantes appelaient explicitement à la fin de l'omerta sur le viol et de la double peine des femmes violées à qui justice n'est jamais rendue. Elles scandaient : "Si ton frère est un violeur, dénonce-le ! Si ton ami est un violeur, dénonce-le !..."

Une justice laxiste face au viol

Et quand bien même le coupable est dénoncé, la justice reste trop souvent laxiste, relaxant le suspect au lieu d'ouvrir une instruction. Épiphanie Dionrang raconte l'histoire d'une jeune fille qui, violée, avait eu le courage de dénoncer son agresseur. Elle le pensait écroué quand, quelques mois plus tard, elle l'a croisé dans la rue. Ses avocats non plus n'étaient pas au courant. "L'explication que l'on m'a donnée ? s'indigne Épiphanie Dionrang. Le violeur a été relâché car il est commandant dans l'armée et que l'on a besoin de lui à la suite de la mort subite d'Idriss Déby. Aujourd'hui, il est encore libre et menace la famille de la jeune fille qui, maintenant, envisage de retirer sa plainte pour protéger ses proches. Ce qu'il veut, lui, c'est résoudre l'affaire 'à l'amiable' avec la famille.

Retrouver le dossier de la rédaction de TV5Monde sur la situation au Tchad ► TCHAD : L'APRÈS-IDRISS DÉBY

Dans l'affaire du viol de Meram, une information judiciaire est en cours et les suspects sont toujours à la maison d'arrêt de Klessoum, selon le procureur de la République. 

Un traumatisme occulté

"Je pense que la raison (de l'impunité), c'est qu’on n’a pas encore conscience de la gravité de la chose, explique Épiphanie Dionrang. Les parents eux-mêmes négligent les traumatismes subis par leurs filles." La prise de conscience de l'onde de choc d'un viol pour le psychisme d'une jeune fille est avant tout liée à l'éducation, explique-t-elle : "Le viol, c'est encore tabou. C'est une question de culture et de traditions transmises par nos mères qui ne nous donnent pas le choix. Au Tchad, les femmes elles-mêmes, souvent, dénigrent les autres femmes. Il est difficile de vaincre des préjugés profondément ancrés."


Nous voulons que les lois qui protègent les femmes soient respectées, que cessent les débats sexistes.
Épiphanie Dionrang, présidente de la Ligue tchadienne pour les droits des femmes

Les mentalité évoluent trop lentement aux yeux des activistes pour les droits des femmes. "C'est aussi pour cela que nous sommes descendues dans la rue, dit Épiphanie Dionrang. Nous voulons que les lois qui protègent les femmes soient respectées, que cessent les débats sexistes." Pour elle, la manifestation du 21 juin est une révolution : "Cette fois, beaucoup d'activistes nous ont accompagnées. C'est un pas vers un changement de mentalité, vers davantage de sororité et de solidarité, qui font cruellement défaut ici."