Au Texas, les anti-IVG veulent aller plus loin et empêcher les femmes d'aller avorter ailleurs

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John Barrett (à droite) un habitant conservateur d'Amarillo, discute avec un autre habitant lors d'une session du conseil municipal de cette ville du Texas, le 28 mai 2024

John Barrett (à droite) un habitant conservateur d'Amarillo, discute avec un autre habitant lors d'une session du conseil municipal de cette ville du Texas, le 28 mai 2024

AFP
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L'avortement y est déjà interdit, mais au Texas des habitants veulent aller encore plus loin et faire barrage aux femmes en route pour aller avorter dans d'autres Etats.

Située dans les hautes plaines du nord du Texas, la ville d'Amarillo compte 200.000 habitants et est traversée par plusieurs autoroutes qui permettent de relier le Nouveau-Mexique, le Colorado ou encore le Kansas, des Etats américains où l'interruption volontaire de grossesse (IVG) reste légale.

Ces routes sont désormais au coeur d'une polémique, des militants anti-avortement appelant à les interdire aux femmes souhaitant avorter.

"Vous ne pourrez plus emprunter nos autoroutes pour aller vous faire avorter", dit Jana May, habitante d'Amarillo.

La mesure, qualifiée d'"extrémiste" par beaucoup, a gagné en popularité auprès des milieux ultraconservateurs américains.

"Nous faisons face à toutes ces horreurs, comme du trafic d'avortement", clame auprès de l'AFP Mark Lee Dickson, pasteur et fondateur du groupe "Villes sanctuaires pour les enfants à naître".

Habituellement employée dans des municipalités progressistes pour signifier la protection de migrants clandestins, la formule "ville sanctuaire" est aujourd'hui reprise par des conservateurs cherchant à restreindre encore davantage l'accès à l'avortement.

"Il y a des enfants à naître qui sont transportés malgré eux à travers les Etats pour être assassinés", poursuit M. Dickson.

Selon lui, 70 localités à travers le pays sont devenues des sanctuaires. Parmi elles, la plupart ne comptent pas plus de 500 habitants.

Patchwork

Des militants pro-droit à l'avortement se rassemblent devant la Cour suprême des Etats-Unis, à Washington, le 24 avril 2024

Des militants pro-droit à l'avortement se rassemblent devant la Cour suprême des Etats-Unis, à Washington, le 24 avril 2024

AFP

Depuis l'annulation en 2022 par la Cour suprême de la garantie constitutionnelle du droit à avorter, les Etats ont retrouvé toute latitude sur la question, donnant lieu à un patchwork de législations.

Une vingtaine ont ainsi interdit ou sévèrement restreint l'accès à l'IVG. C'est le cas du Texas, Etat conservateur du sud des Etats-Unis où l'avortement est interdit, y compris en cas d'inceste ou de viol.

Deux exceptions - en cas de danger de mort ou de risque de grave handicap pour la mère - existent, mais elles sont si vagues que les médecins, inquiets d'être poursuivis pénalement, refusent de pratiquer ces procédures, même quand la vie de leurs patientes est menacée.

Mais pour Mark Lee Dickson, ce n'est toujours pas assez, car il reste possible de procéder à un avortement ailleurs. Une dizaine de juridictions texanes ont donc voté des interdictions de se déplacer pour avorter.

"C'est très effrayant", confie Harper Metcalf, membre de l'Alliance pour la liberté des droits reproductifs d'Amarillo, dénonçant l'action d'"extrémistes religieux".

La mesure promue permettrait à quiconque de porter plainte contre une personne transportant une femme enceinte cherchant à avorter.

Il est toutefois difficile d'imaginer la mise en oeuvre d'une telle loi, qui mettrait à mal la liberté de mouvement des Américains.

"Susciter la peur"

Le pasteur Mark Lee Dickson (à droite), fondateur de l'association anti-avortement "Villes sanctuaires pour les enfants à naître" déjeune avec des membres de l'association anti-avortement "Project Destiny Amarillo", à Amarillo, au Texas, le 29 mai 2024

Le pasteur Mark Lee Dickson (à droite), fondateur de l'association anti-avortement "Villes sanctuaires pour les enfants à naître" déjeune avec des membres de l'association anti-avortement "Project Destiny Amarillo", à Amarillo, au Texas, le 29 mai 2024

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"Ces ordonnances n'ont pas été faites pour être appliquées. Elles sont destinées à semer la confusion et à susciter la peur et l'incertitude, afin que les gens évitent de se tourner vers leurs voisins et amis quand ils ont besoin d'aide", estime Harper Metcalf.

Le mois dernier, le conseil municipal a examiné la mesure et demandé sa reformulation, en vue d'un réexamen ultérieur.

Le maire Cole Stanley, qui se dit pourtant anti-avortement, a admis la trouver "inapplicable" telle quelle. "Cela va nous valoir des poursuites judiciaires", a-t-il prévenu.

Courtney Brown, une habitante opposée à un tel blocage des routes, estime que même si ce sont "leurs convictions", ces gens "deviennent un problème" à présent.

"Et leurs croyances deviennent mon problème", fustige-t-elle.

Elle dit craindre que cette mesure conduise à une plus grande fracture au sein de la population. "Il suffit que quelqu'un soupçonne que vous ayez avorté pour qu'il puisse vous poursuivre", pointe-t-elle.

A l'approche de l'élection présidentielle de novembre, la question de l'avortement reste l'un des enjeux centraux du scrutin.

Dans ce contexte, l'adoption de telles interdictions pose question, et ce jusque chez les républicains, inquiets du coût électoral de ces mesures.

Car depuis le revirement de la Cour suprême, les conservateurs ont perdu chaque référendum abordant la question de l'avortement à l'échelle des Etats.

"Personne n'aime voir des gens avorter", dit James, un retraité d'Amarillo portant une casquette pro-Trump. "Mais quand vous mettez en place une mesure qui ne peut pas être appliquée et qui monte les gens les uns contre les autres... C'est un grand non pour moi".