Terriennes

Avec "Nobody's Watching", la cinéaste Julia Solomonoff se joue des genres

Nico, acteur argentin un peu déprimé, dans son errance à New York enchaîne les boulots... de femme, en faisant la nounou ou le ménage
Nico, acteur argentin un peu déprimé, dans son errance à New York enchaîne les boulots... de femme, en faisant la nounou ou le ménage
(c) Film Nobody's Watching

C'est un film touchant et subtil que nous propose la réalisatrice argentine Julia Solomonoff. Avec Nobody's Watching, nous suivons le chemin tourmenté d'un acteur argentin, migrant aux Etats-Unis, homosexuel, souvent conduit à adopter des rôles sociaux de femme, par choix ou nécessité. 

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Le film commence comme un documentaire - une traversée de New York, qui nous entraîne de plans larges en plus serrés jusqu’à un homme sur son vélo. Ce cycliste s’en va récupérer un bébé, l’emmène dans un square où se retrouvent des nounous, des femmes, brunes, que l’on devine sud américaines - en fond sonore l'espagnol se fait entendre dans la multiplicité de ses accents. Et on ne sait trop si cet homme blond est le père... On voit juste qu'il semble heureux de partager ce moment avec ses semblables, munies comme lui de poussettes et d'enfants.

Le décor, impressionniste, est planté - les thèmes de Nobody’s Watching (Personne ne regarde) aussi : l'immigration, le genre, les relations Nord/Sud, la solidarité, l'identité.  

Le personnage principal est un donc un jeune homme - une nouveauté dans la filmographie encore mince de Julia Solomonoff, cinéaste (mais aussi actrice et productrice) dont c'est le troisième long métrage, plus habituée à nous entrainer à la rencontre de femmes, comme dans le très remarqué Hermanas (Soeurs) ou encore Le Dernier Été de la Boyita (celui d'une enfant à l'eveil des sens).

La masculinité pourrait apparaître comme une effraction dans son oeuvre puisque le scénario sur lequel elle travaille en cette année 2018 retourne à une femme, qui s'émancipe puis disparaît... Sauf que Nico Lencke, héros discret de Nobody's Watching, ne correspond pas aux canons d'une virilité conquérante. 
 

Acteur célèbre en Argentine, joué par son double réel Guillermo Pfening qui a obtenu pour cette interprétation le prix du meilleur acteur au "Tribeca Film Festival 2017" - manifestation américaine du cinéma indépendant, Nico fuit un amour impossible avec un homme marié, et débarque à New York où il pense qu'il pourra réinventer sa carrière. Le film est une chronique de la désillusion après ce choix : obligé de faire l'homme de ménage, le serveur, la nounou ; confronté aux verrous de l'industrie cinamatographique américaine ; obligé de mentir sur son statut social à sa mère ou ses proches ; maltraité comme une maîtresse delaissée par l'amant dominant. 

Les travers du pouvoir au delà du genre

Dans ces rôles de sexes inversés où il s'engouffre, il doit même subir les mauvaises manières d'une productrice de télévision qui lui demande de se teindre les cheveux (comme on imagine qu'un producteur demanderait à une jeune comédienne de passer par la chirurgie esthétique pour réussir) et qui lui fait aussi comprendre que s'il veut le rôle il lui faudra passer dans son lit. 

Cette quête identitaire, ce brouillage des genres, Julia Solomonoff l'explore jusque dans la sexualité qui s’y expose en deux scènes antagoniques : dans l’une le héros se comporte comme dans la représentation d'une maîtresse avec son amant - soumise, passive, plaignante. Dans l’autre, il est dominateur et même violent. 

De cette errance douce-amère, déjà sortie aux Etats-Unis, le critique du New York Times écrit : "Il y a un léger et pas désagréable paradoxe au cœur du nouveau film, plaisant et engagé, de Julia Solomonoff. Il s'agit d'un film peu ordinaire, tranquille, sur un personnage pour qui le temps presse."

Nous avons rencontré la réalisatrice à Paris, avant son retour à New York où elle enseigne, pour lui demander ce qu'elle partageait avec son héros. 

Julia Solomonoff lors de l'entretien accordé à Terriennes à Paris en avril 2018<br />
 
Julia Solomonoff lors de l'entretien accordé à Terriennes à Paris en avril 2018
 
(c) Sylvie Braibant
 

Peut-être suis-je une femme un peu masculine. Si je ne l'étais pas, sans doute que je n'aurais pas pu devenir réalisatrice
Julia Solomonoff

Terriennes : Votre "héros" semble en quête d'identité - qui est-il ?
Julia Solomonoff : 
C'est un film sur l'immigration, sur l'identité, sur la place que l'on a, que l'on cherche dans le pays de départ et celui d'arrivée. C'est une situation "Lost in translation", perdu dans la nouvelle langue du nouveau pays. C'est aussi un film sur le genre, pas seulement masculin féminin, mais aussi latino/blanc, et sur les rôles sociaux. Tout y est bouleversé. Ce n'est pas un bouleversement grand, tragique, mais subtil où tout est identifiable, ce qui nous conduit à nous demander comment est-ce qu'on regarde les autres, comment on les appréhende. Qu'attendons-nous des autres et de nous même ? C'est un homme qui est dans des rôles de femmes, qui est trop blond pour être un latino, un déclassé.
Le film parle des brouillages d'identité, mais c'est aussi une réflexion sur le pouvoir. Le pouvoir n'est pas nécessairement masculin ou féminin. C'est le pouvoir qui change les gens.

Terriennes : Ne s'agit-il pas de l'exploration de la virilité aussi ?
Julia Solomonoff : En fait pour moi, le genre est fluide. Je ne me sens pas une femme qui s'inscrit dans un rôle de femme qui veut plaire ou qui est soumise, peut-être même que je suis une femme un peu masculine, et d'ailleurs si je ne l'étais pas un peu, jamais je n'aurais pu devenir réalisatrice, dans ma génération. Les rôles de genre doivent être questionnés, au minimum, ou défiés.

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Entretien réalisé par Sylvie Braibant et Nadia Bouchenni. Durée - 10'

Votre "héros" passe beaucoup de temps avec des nounous latino-américaines...
Julia Solomonoff : C'était très important pour moi de les montrer. Lui, mon personnage, a un endroit pour revenir. Tandis qu'elles n'en ont pas. Il y a aussi l'immigrée assimilée, la mère du bébé dont il s'occupe. Ils peuvent s'entendre tous et en même temps ils/elles sont différent.es : ceux pris par l'immigration urgente, ceux qui sont en transit, et ceux qui sont en voie d'intégration. Je voulais aussi avec ces femmes, d'origines diverses, qu'on entende tous les sonorités du continent sud américain.

C'est difficile d'être femme et cinéaste aujourd'hui ?
Julia Solomonoff : Oui et non. Ca fait 20 ans que je tourne des films aux Etats Unis et en Amérique latine. Et les difficultés y sont différentes. Dans ce qui s'est passé récemment (avec #MeToo, ndlr) c'est la première fois que je vois une vraie possibilité de changement, et cela me donne beaucoup d'espoir. Il reste un long chemin quand même à parcourir. Je suis très contente de vivre ce moment. Moi, dans mon parcours, j'ai trouvé des vraies collaborations avec des femmes comme avec des hommes, qui m'ont aidée, que j'ai aidé.es.

Dans votre prochain film, il s'agira d'une femme qui se libère, puis disparaît...
Julia Solomonoff : 'Nobody's watching' était le premier film où mon personnage principal est un homme. Parce qu'aussi il avait des choses en commun avec moi. Ca m'a permis de me libérer. Mais maintenant j'ai besoin de revenir à un personnage féminin, à une femme qui n'est pas une enfant ou une jeune fille. Ce sera l'histoire de  quelqu'un qui cherche sa liberté, son indépendance, et qui se heurte aux difficultés, même au vide de celles-là. Et cette liberté de femme provoque aussi le soupçon chez les autres. Comme toujours chez une femme. Ce sera aussi l'histoire d'un secret dévoilé.

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1