Terriennes

Avortement et lutte contre le harcèlement : les Argentines sur tous les fronts

"Mon corps, ma décision" peut-on lire sur le torse de cette jeune militante, seins nus et peints aux couleurs du drapeau argentin, le 8 mars 2018, lors d'un rassemblement à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, à Buenos Aires.
"Mon corps, ma décision" peut-on lire sur le torse de cette jeune militante, seins nus et peints aux couleurs du drapeau argentin, le 8 mars 2018, lors d'un rassemblement à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, à Buenos Aires.
AP Photo/Natacha Pisarenko

Le débat national sur l’IVG, interdit en Argentine sauf exception, est désormais entre les mains des législateurs. L’occasion pour les féministes de se mobiliser aussi autour d'un autre combat, celui contre le harcèlement de rue, territoire privilégié du "piropo". Cet art du compliment argentin, enfin d'un point de vue masculin ... En cette semaine internationale de lutte contre le harcèlement de rue, un collectif féministe lance une application pour mobile permettant de suivre en direct l’ampleur de ce fléau.

dans
"Embarasada" ... Ainsi désigne-t-on en espagnol, une femme enceinte. Etonnant (ou pas) de voir comment l'étymologie est lourde de sens. "Embarrassée", une femme enceinte ? C'est bien toute la question qui se pose pour une femme qui, en Argentine, souhaite disposer librement de son corps et qui envisagerait de se faire avorter, pour toutes les raisons qui la regarde, elle et elle seule. Or pour l'instant, cela lui est impossible, sauf si elle a été violée ou si sa grossesse représente un risque pour sa vie.

Impossible, oui, mais l'espoir d'un changement semble peut-être possible lui.
Un projet de loi de légalisation de l'IVG est enfin sur la table, et très concrètement puisque depuis mardi 10 avril 2018, il se trouve entre les mains des législateurs. Pendant plusieurs semaines, plus d'un millier de conférenciers vontêtre auditionnés. Le texte devra ensuite passer l'examen de quatre commissions parlementaires avant d'être soumis au vote de sénateurs ( en majorité conservateurs ) et des députés. Ce chemin législatif pourrait durer au minimum deux mois avant un éventuel vote, qui reste très incertain. « Le climat politique est tel que de nombreux députés, qu'ils soient favorables ou non à la légalisation, ne veulent pas afficher leur position publiquement dès maintenant », explique Micaela Gentile, politologue et assistante parlementaire, dans le Point.

Le projet de loi, élaboré par la Campaña nacional por el derecho al aborto legal, seguro y gratuito (Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sûr et gratuit), envisage d'autoriser l'interruption de grossesse au cours des 14 premières semaines.  Après avoir buté devant les portes closes des parlementaires, la tenacité a fini par payer. Jusqu'au plus haut de l’Etat grâce au revirement surprise du président argentin. Car si Mauricio Macri, de centre-droit, continue de se dire ouvertement en « faveur de la vie » (référence au mouvement Pro Vida), c'est bien grâce à son feu vert qu'un débat a pu pour la première fois s'ouvrir dans l’hémicycle. Sans doute, selon les observateurs, un moyen pour lui de redorer son blason tout en divisant l'opposition, et de couper l’herbe sous le pied de sa principale rivale politique Cristina Kirchner. L’ex-présidente argentine en 8 ans de mandat, n’a jamais soutenu un tel projet de loi.

Vague de fond féministe

Depuis l'apparition il y a trois ans du mouvement « Ni Una Menos » (« Pas une de moins »), en réaction aux féminicides en série (retrouvez notre article ici>En Argentine, une marée humaine contre le féminicide) qui ont frappé l'Argentine, les associations féministes s'organisent. De manifestations, en émissions télévisées, ou tables rondes, elles investissent les médias. Dans la quête d'un avortement légal, un évènement a sans doute fait office de détonateur. La condamnation de Belen, une jeune fille de 24 ans, à 8 ans de prison ferme pour « homicide aggravé par le lien de filiation » par un tribunal de Tucumán (nord de l'Argentine) à la suite d'une fausse couche. Elle passera deux ans et demi en prison avant d'être graciée par la cour suprême locale en 2017.
 
Le foulard vert brandit par une toute jeune militante féministe argentine, dans les rues de Buenos Aires, le 10 avril 2018, jour où les législateurs ont entamé leurs auditions sur le projet de loi de légalisation de l'avortement.
Le foulard vert brandit par une toute jeune militante féministe argentine, dans les rues de Buenos Aires, le 10 avril 2018, jour où les législateurs ont entamé leurs auditions sur le projet de loi de légalisation de l'avortement.
Crédit/Twitter/Collectif Pandilla Feminista

En Argentine, comme hélas partout où l'avortement est illégal, l'avortement clandestin fait des ravages surtout chez les plus pauvres et parmi les femmes les plus jeunes. D'après les statistiques officielles, sur les 49 000 femmes hospitalisées dans des hôpitaux publics pour des complications liées à une IVG, 20 % ont moins de 19 ans, et 30 % ont entre 20 et 24 ans. Toujours selon les chiffres du ministère de la Santé, 47 femmes par an décèdent à la suite d'un avortement clandestin. Ces données ne concernent que le secteur public. Les associations estiment que les IVG s'élèvent à près de 500 000 par an et que plus de 100 femmes en meurent chaque année.

Si l'arrivée sur le marché d'une pilule abortive, le Misoprostol, a permis de diminuer de façon significative la mortalité, il est très difficile d'y avoir accès dans certaines provinces d'Argentine. Encore faut-il savoir qu'elle existe. Dans ces contrées reculées, le recours à l'aiguille à tricoter ou à la botte de persil reste encore fréquent. Cette pilule du lendemain n'est distribuée que par un seul et unique laboratoire . En raison d'une demande croissante, elle a vu son prix exploser et elle fait même l’objet d’un marché parallèle intense.
 
L’IVG chez les pays voisins
L'Uruguay est une exception en Amérique latine en autorisant les avortements. Un tribunal chilien a confirmé l'année dernière une loi légalisant l'avortement dans certains cas. Le Chili a été l'un des rares pays du monde où la procédure a été interdite sans exception.

Lire nos articles Terriennes:
>Pérou : seins nus pour défendre le droit à l'avortement

>Un petit pas au Chili : les députés autorisent l'avortement thérapeutique
>Au Brésil, quand l'interdiction de l'avortement nourrit le système mafieux

Du vert ou du rouge : le face à face pro et anti-IVG

Depuis janvier 2018, les militantes féministes ont choisi le foulard vert comme signe de ralliement. Sur Twitter, le hashtag #abortolegal devient l'un des mots clés les plus partagés. Même marée verte dans les rues de Buenos Aires, ce fameux mardi 10 avril, jour historique où les législateurs se sont réunis pour débuter leurs auditions.
 
Le foulard vert est devenu l'accessoire de ralliement des féministes argentines, ici lors du rassemblement du 8 mars 2018 dans la capitale Buenos Aires.
Le foulard vert est devenu l'accessoire de ralliement des féministes argentines, ici lors du rassemblement du 8 mars 2018 dans la capitale Buenos Aires.
Crédit AP Photo/Natacha Pisarenko

Du coup, dans le camp opposé, le rouge (évidemment sang) semble s'imposer presque naturellement pour les militants anti-IVG. Des manifestants por la vida ont marché du même pas dans les mêmes rues de la capitale argentine ce 10 avril, brandissant drapeaux et ballons rouges, répétant les arguments bien connus des mouvement pro-vie, tels que : « Un être humain unique existe dès l’instant de la conception » ou « Je suis Argentin, laissez-moi naître ».
 
Nous croyons que si l'avortement tue un enfant et il détruit aussi une femme.
Dominica Beltramin, manifestante anti-IVG
Dans ce cortège rouge, Dominica Beltramin, étudiante, explique à l’AFP, que « venir ici, c’est pour montrer aux législateurs qui se réunissent actuellement en commission, qu'il existe une partie importante de la société qui défend le droit de l'enfant à naître et qui veut aussi défendre les femmes car nous croyons que si l'avortement tue un enfant et il détruit aussi une femme. » Pour Monica Del Rio, représentante du Réseau fédéral de la famille, « Une femme pour qui pense que l’avortement est une solution, c’est une femme qui a besoin d'aide et à qui il faut donner un coup de main. »

Un coup de main financier par exemple … C’est ce que propose cette même organisation pro-vie dans une circulaire baptisée la circulaire rouge, il est question d’augmenter les allocations familiales (les AUH, ndlr) des femmes violées si elles s'engagent à ne pas avorter.
 

« Le projet de ces sous-hommes est d'augmenter l'AUH s'ils vous violent et pour que vous n’avortiez pas! Ils veulent supprimer même les lois que nous avons déjà créees à force d'idées impures », s’insurge sur Twitter l'actrice et humoriste Malena Pichot.
 
 
 « Je suis une mère, une mère très heureuse et je suis consciente de tout ce qu'implique d'être une mère. Ma grossesse, tout ce que j'ai dû abandonner pour donner le meilleur à mon fils dans ses premiers mois et maintenant dans sa première année. Je pense toujours à quel point cela doit être difficile de le faire sans avoir voulu être mère. (…) Je ne peux pas être plus en faveur de l'avortement », confie cette autre militante coiffée d’un foulard vert, Barbara Recanati, à l’AFP. 
 

Mettre fin à la culture du "piropo"

A l'occasion de la semaine internationale de lutte contre le harcèlement de rue, organisée du 8 au 14 avril 2018, le collectif féministe argentin MuMaLa (Mujeres de la Matria Latino americana, Femmes de la ‘Matrie’ latino américaine) s'attaque à cet autre front en lançant une application mobile. «MuMaLapp» permet aux femmes de signaler de manière anonyme toute agression ou situation de harcèlement dont elles seraient victimes. Les utilisatrices doivent laisser une description de la situation qu'elles ont vécue, donner leur âge ainsi que leur localisation.

Comme l’explique dans les médias, Raquel Vivanco, la coordinatrice du collectif et aussiprésidente de l’observatoire Ni Unas Menos, le but est d’établir une carte nationale du harcèlement de rue, afin de mettre en lumière l'ampleur de ce problème persistant dans le pays. Disponible sur Android, l'application a été téléchargée plus d'un millier de fois dès la première semaine. Des plaintes ou signalements sont arrivés de tout le pays, mais aussi de par-dela les frontières argentines, de Bolivie et du Chili.
 

Plusieurs lois ont été votées ces dernières années en Argentine pour garantir le respect des droits des femmes. À Buenos Aires, la capitale, un texte a par exemple été adopté fin 2016 pour punir le harcèlement de rue. Sur le papier, cette loi prévoit des amendes allant jusqu’à 1 000 pesos, soit 40 euros. Dans les faits, elle est très peu appliquée, la majorité des femmes n’osant pas porter plainte. Le Congrès argentin étudie actuellement une proposition de loi qui veut durcir la législation actuelle, avec des amendes pourvant atteindre jusqu’à 1 000 euros.
 

{Les chiffres sur le harcèlement de rue donnent le frisson, et pourtant c’est une des violences les plus banalisées. @LasMuMaLa lance une application pour nous protéger toutes, même si le danger est souvent à la maison, il est également à l'extérieur, dans l'espace public ! }

Pour les créatrices de MuMalapp, il s’agit de mettre en place un véritable outil statistique, afin de rendre plus visible l'ampleur du phénomène, mais de montrer aussi que cela peut arriver à chaque coin de rue, aussi bien dans les quartiers riches que les plus défavorisés. Une manière aussi d'en finir avec cette soi-disante drague de rue, liée à la culture latino américaine, que l'on désigne par un terme, le "piropo", ce qui à l'origine veut dire "compliment".
  Rien n'est encore gagné, comme le montre ce récent sondage publié par le quotidien La Nación : 62 % des Argentins restent persuadés que les femmes se sentent flattées lorsqu’on leur fait une remarque dans la rue.

#Aytrabajo  #Yaduboulot