Terriennes

Avortement : le parcours de combattantes des Texanes

Rassemblement lors de la marche des femmes, le 2 octobre 2021 à Austin, au Texas. Le Texas a publié des données montrant une baisse sensible des avortements dans les hôpitaux au cours du premier mois suite à l'entrée en vigueur de la loi sur l'avortement la plus stricte des Etats-Unis.
Rassemblement lors de la marche des femmes, le 2 octobre 2021 à Austin, au Texas. Le Texas a publié des données montrant une baisse sensible des avortements dans les hôpitaux au cours du premier mois suite à l'entrée en vigueur de la loi sur l'avortement la plus stricte des Etats-Unis.
©AP Photo/Stephen Spillman

Au Texas, les femmes qui souhaitent avorter ne peuvent plus le faire en raison de la loi en vigueur depuis septembre dernier. Une interdiction qui les contraint à prendre la route pour se rendre dans des Etats où l'IVG reste autorisée. Encore leur faut-il trouver de la place dans des cliniques submergées, au risque de prendre du retard sur les délais et de mettre leur santé en danger. 

Le 1er septembre 2021, une des lois anti-avortement les plus restrictives des Etats-Unis est entrée en vigueur dans l'État républicain du Texas, interdisant toute interruption volontaire de grossesse (IVG) à partir du moment où un battement de coeur du foetus est perceptible à l'échographie, soit quatre semaines environ après la fécondation.

Avec 30 millions d'habitants, le Texas est le deuxième État le plus peuplé du pays, et cette loi a conduit les patientes vers les cliniques vite submergées d’autres États, les contraignant faute de place à retarder inexorablement leur IVG.

En février, l'association Planned Parenthood, qui défend le droit à l'avortement, a révélé que le nombre de patientes du Texas avait augmenté de presque 800% dans les cliniques d'avortement de l'Oklahoma, du Nouveau-Mexique, du Kansas, du Colorado et du Missouri. Dans ses propres centres de santé en Oklahoma, la hausse approche les 2 500% !

Nous devons leur expliquer que mettre fin (elles-mêmes) à leur grossesse leur fera encore plus de mal.
Kathaleen Pittman, administratrice de la clinique Hope Medical Group for Women

"Une fois qu'une femme a décidé qu'elle ne pouvait plus poursuivre sa grossesse, retarder l'acte y mettant fin est cruel", explique Kathaleen Pittman, l’administratrice de la clinique Hope Medical Group for Women de Shreveport. "Beaucoup de femmes expriment un désespoir absolu", ajoute-t-elle. Et "nous devons leur expliquer que mettre fin (elles-mêmes) à leur grossesse leur fera encore plus de mal".

Ce matin d'avril, sa clinique ressemble à une fourmilière. Les patientes arrivent de Louisiane, du Texas, du Mississippi, avec une mère, une sœur, un beau-père ou un mari chargés de les reconduire chez elles après leur avortement et de s'occuper parfois de leurs enfants. Derrière la vitre de l'accueil, le téléphone sonne sans cesse et la demi-douzaine d’employées en charge de le décrocher répètent la même chose : impossible d’accorder un créneau, il faut s'inscrire sur une liste d'attente. Environ deux semaines après, les patientes seront recontactées pour fixer, une ou deux semaines plus tard, le premier des deux rendez-vous obligatoires en Louisiane pour bénéficier d’un avortement.

A Louisville, le jeudi 14 avril 2022, la clinique reste ouverte pour des services tels que les tests de dépistage des MST, les échographies et le contrôle des naissances, mais ne pratique pas d'avortements en raison des nouvelles restrictions imposées par la législature républicaine de l'État.
A Louisville, le jeudi 14 avril 2022, la clinique reste ouverte pour des services tels que les tests de dépistage des MST, les échographies et le contrôle des naissances, mais ne pratique pas d'avortements en raison des nouvelles restrictions imposées par la législature républicaine de l'État.
©AP Photo/Piper Hudspeth Blackburn

Parcours de combattante

Dans une heure, Shayla, une Texane enceinte de 13 semaines, va enfin pouvoir avorter. "J'essaie (de le faire) depuis six semaines", confie-t-elle à l'AFP dans cette clinique située de l'autre côté de la frontière de son État, en Louisiane, à cinq heures de route de chez elle.

On a dû renforcer notre équipe. Imaginez ce que c’est en pleine pandémie, quand le personnel médical est déjà débordé, stressé, indisponible !
Kathaleen Pittman

"Cette loi met les gens à rude épreuve", témoigne une enseignante de 31 ans venue de Houston et ne souhaitant pas communiquer son prénom. "Ne pas savoir si on pourrait s'occuper de moi a été la partie la plus stressante du processus".

Impossible pour l'établissement de Shreveport de proposer mieux. "Nous sommes physiquement une petite clinique", se justifie Kathaleen Pittman, acculée. "On a dû renforcer notre équipe. (…) Imaginez ce que c’est (…) en pleine pandémie, quand le personnel médical est déjà débordé, stressé, indisponible !"

Avant la loi texane limitant le droit à l’avortement, 18 % seulement de ses patientes venaient du Texas, contre la moitié aujourd’hui. Les Louisianaises, elles, sont toujours aussi nombreuses et subissent aussi les conséquences de la loi texane, contraintes de repousser leur IVG.

Portant un bandana disant "privée de notre corps", une militante se joint à un rassemblement pour le droit à l'avortement devant la Cour suprême des États-Unis à Washington, le 1er novembre 2021, lors des débats sur l'avortement.
Portant un bandana disant "privée de notre corps", une militante se joint à un rassemblement pour le droit à l'avortement devant la Cour suprême des États-Unis à Washington, le 1er novembre 2021, lors des débats sur l'avortement.
©AP Photo/Jacquelyn Martin

Des cliniques submergées

"Elle a su qu’elle était enceinte il y a un mois et demi" soupire une Afro-Américaine de 34 ans, en parlant de sa fille de 16 ans emmitouflée dans une couverture dans la salle d’attente de la clinique, un peu avant son avortement. Quelques chaises plus loin, attendent deux autres Afro-Américaines venues de Houston et de Dallas.

En 2008, l'institut de recherche Guttmacher, organisme favorable à l'avortement dont les études font référence, indiquait que le taux d’avortement des femmes noires américaines était presque cinq fois supérieur à celui des blanches.

Tout en gardant parfois leur secret, ces Texanes ont dû surmonter beaucoup de difficultés logistiques pour être présentes à leurs deux rendez-vous à des centaines de kilomètres de chez elles: faire garder les enfants, quitter le travail, parfois louer une voiture, payer un hébergement… Il a aussi fallu qu’un proche se mobilise pour les raccompagner chez elles.

C'était soit avoir un bébé et galérer, soit voyager.
Shayla, 27 ans

Avant qu'une place ne se libère, Shayla, 27 ans, était sur des listes d'attente dans le Colorado et dans l’Oklahoma. "C'était soit avoir un bébé et galérer, soit voyager", explique la Houstonienne sans emploi et déjà mère célibataire d’un fils de 2 ans. Deux associations l’ont aidée à réunir les 2 000 dollars nécessaires, dont 695 dollars pour l'IVG. "Quelqu’un peut s’occuper de ton enfant un jour et pas le jour suivant. Comment garder un job dans ces conditions ? Alors je me suis dit que je n'allais pas avoir deux enfants et galérer encore plus", conclut-elle, tandis que sa mère et son fils attendent à l'extérieur.

Cette clinique mobile permet d'aider les mères adolescentes au Texas. Les États dotés des lois sur l'avortement les plus restrictives du pays sont également parmi les endroits où il est le plus difficile d'avoir et d'élever un enfant en bonne santé, en particulier pour les personnes pauvres.<br />
 
Cette clinique mobile permet d'aider les mères adolescentes au Texas. Les États dotés des lois sur l'avortement les plus restrictives du pays sont également parmi les endroits où il est le plus difficile d'avoir et d'élever un enfant en bonne santé, en particulier pour les personnes pauvres.
 
©AP Photo/LM Otero