Terriennes

Axelle Jah Njiké : « Les femmes peuvent être jouissantes, jouisseuses et jouissives »

Militante auprès de la Fédération GAMS contre les mutilations sexuelles féminines, l’autrice afropéenne d’origine camerounaise Axelle Jah Njiké signe son premier ouvrage <em>Journal intime d’une féministe (noire)</em> (éd. Au diable vauvert, 2022), manifeste d'une <em>"féministe païenne"</em>.
Militante auprès de la Fédération GAMS contre les mutilations sexuelles féminines, l’autrice afropéenne d’origine camerounaise Axelle Jah Njiké signe son premier ouvrage Journal intime d’une féministe (noire) (éd. Au diable vauvert, 2022), manifeste d'une "féministe païenne".
©portrait de Marie Rouge / couverture Editions Au diable vauvert

Podcasteuse, chroniqueuse et militante auprès de la Fédération GAMS contre les mutilations sexuelles féminines, Axelle Jah Njiké livre dans son premier ouvrage Journal intime d’une féministe (noire) (éd. Au diable vauvert, 2022) un véritable manifeste sur le plaisir et la sexualité. A travers son histoire personnelle, partagée sans honte ni tabou, l’autrice afropéenne d’origine camerounaise prouve à quel point l’intimité est une source d’émancipation, de puissance et de régénération.

Terriennes : Vos oeuvres sonores sont principalement consacrées au vécu et aux sexualités des femmes afro-descendantes. Vous ont-elles donné l’envie de vous dévoiler à votre tour en publiant votre journal intime ?

Axelle Jah Njiké : En réalité, mon journal précède la réalisation de mes podcasts. J’ai eu beaucoup de mal à l’imposer dans le milieu de l’édition française et francophone. On m’a demandé d’écrire plutôt sur la différence entre le féminisme blanc et le féminisme noir… L’intime ne semblait pas être un sujet intéressant à propos des femmes noires en France. J’avais pris part, en 2015, à un ouvrage collectif de recueils érotiques Volcaniques - une anthologie du plaisir, sous la direction de Léonora Miano. Dans le cadre de la promotion de ce livre, beaucoup de lectrices noires se sont confiées à moi en se demandant : pourquoi sommes-nous absentes de cette conversation sur l’intimité et le plaisir féminin ? Alors que dans la littérature anglophone, et aux Etats-Unis, des récits existent, des femmes noires se saisissent de cette thématique.
 

Pour une fois, ce ne sont pas les autres qui le font à notre place, en affirmant savoir comment nous devrions parler de nous-mêmes.
Axelle Jah Njiké

Des passages de mon journal ont donc d’abord servi de contenus sonores, notamment pour mon podcast Me, My Sexe and I, le premier à rendre audible la vie affective et sexuelle des personnes noires. Dans nos communautés, le groupe prévaut généralement sur l’individu : avoir des femmes qui individuellement narraient leur parcours de vie, leur construction personnelle, c’était révolutionnaire. Les femmes afro-descendantes y parlent en leur nom. Pour une fois, ce ne sont pas les autres qui le font à notre place, en affirmant savoir comment nous devrions parler de nous-mêmes.

Dans le titre de votre ouvrage Journal intime d’une féministe (noire), pourquoi le « noire » est-il entre parenthèses ?

C’est la façon pour moi de signifier que je suis née en Afrique, au Cameroun, et que j’ai été éduquée et grandi en France. Ce qui fait de moi une Afro-Européenne. Je ne suis pas d’ici et d’ailleurs mais davantage d’ici que n’importe quel ailleurs où les gens peuvent me renvoyer. Une fois que vous avez dit que j’étais noire, que savez-vous de moi ? Pratiquement rien. Par contre, après avoir lu mon journal intime, je pense que vous en saurez plus sur l’individu que je suis que sur la noire, d’où la parenthèse.

En préambule de votre journal figure la liste de vos partenaires sexuels et relationnels. Pourquoi ce choix ?

Ce décompte de mes expériences relationnelles et pas seulement sexuelles - que j’ai choisies - vise d’abord à nous décomplexer sur le nombre de relations qu’on peut avoir au cours de notre vie sexuelle. La différence de traitement est toujours de mise lorsqu’elle se rapporte à un homme ou à une femme en matière de relations intimes. Parce que je suis une femme et noire, ce premier chapitre intitulé « 69 » interpelle. Toutes ces rencontres, ces gens qui ont fait battre mon coeur, disent beaucoup de moi. Nos partenaires ne parlent que de nous, ils sont l’illustration de nos propres choix à différents moments ou états émotionnels de notre vie. Prendre conscience de ce pouvoir décisionnaire, c’est ce qui m’a sauvé la vie.

Votre premier rapport sexuel n’était pas consenti. Vous aviez 11 ans. C’est ainsi que la plupart des femmes de votre famille ont découvert la sexualité…

Je ne savais alors rien des choses du sexe. J’ai été violée sur le canapé du salon, la télé allumée et la main de mon agresseur pressée sur ma bouche. Après ça, je ne l’ai jamais revu. Je n’ai jamais su si quelqu’un parmi mes proches était au courant. En tout cas, personne ne s’est jamais excusé. Et personne ne m’a jamais demandé si j’allais bien. Je reviens sur cette épisode marquant - qui, pour autant, ne constitue pas toute ma vie - dans La fille sur le canapé, une série du podcast Intime et Politique de Nouvelles Écoutes.

C’est un podcast dont j’ai imaginé la trame et le contenu, qui porte sur les violences sexuelles sur mineures dans le cadre intrafamilial. À travers 6 témoignages d’une fille et de femmes afrodescendantes ainsi que le mien, j’aborde la question hautement taboue des agressions et viols dans l’enfance et l’adolescence au sein des communautés noires. Au lendemain du mouvement Metoo, rien n’avait été fait sur le sujet, j’ai donc réalisé le podcast qu’une fois de plus j’aurais aimé écouter adolescente, en espérant que des jeunes filles le découvrent, prennent conscience qu’elles ne sont pas seules et qu’il est possible de construire sa vie malgré cet événement.

La littérature érotique a joué un rôle important dans votre éducation sentimentale et sexuelle…

Suite à mon agression, je n’ai pas les mots. Mon réflexe est de me rendre à la bibliothèque pour comprendre ce qu’il vient de m’arriver. Le livre de Maya Angelou, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage (1969), est un texte fondateur car la petite fille qui elle aussi a subi un viol est noire, comme moi. Je n’ai donc pas rêvé ce qui m’est arrivé, d’autant que Maya raconte sa propre histoire, elle ne l’a pas inventée.

La libido est une vraie force de renaissance et de régénération : c’est par cet endroit, où l’on m’a fait le plus de mal, que je deviens la plus lumineuse.
Axelle Jah Njiké

Je vais ensuite déambuler dans les rayons et tenir entre les mains Sexus d’Henri Miller (1949) puis les ouvrages de l’écrivaine franco-américaine Anaïs Nin. Grâce à l’auteure de Venus erotica, je réalise que les femmes ont du désir et qu’elles écrivent sur ce sujet intime. Ce qui s’est passé sur le canapé n’était pas du plaisir mais une agression, je ne dois pas confondre les deux. Petit à petit, je vais alors m’autoriser à me réapproprier mon corps, mon plaisir, ma chair, à éprouver des sensations et à ne pas en avoir honte. La libido est une vraie force de renaissance et de régénération : c’est par cet endroit, où l’on m’a fait le plus de mal, que je deviens la plus lumineuse.

Vous vous définissez comme une « féministe païenne » c’est-à-dire ?

Le sexe des femmes, c’est quand même l’origine du monde. Me définir comme telle, c’est rappeler que la source, le commencement se logent à cet endroit. C’est aussi revendiquer mon afro-descendance puisqu’au temps de la colonisation, certains peuples africains étaient considérés comme païens car il n’y avait pas de séparation entre eux et l’univers. Ils pensaient que le divin s’incarnait dans tout ce qui les entouraient y compris le sexe des femmes. Me dire « féministe païenne », c’est me souvenir de cette mémoire.

Néanmoins, le patriarcat a réussi à nous convaincre qu’être femme était synonyme de pêché. Ma sexualité n’a pourtant rien de diabolique. Jamais aucune fille ne devrait avoir honte de son sexe. Les femmes peuvent être jouissantes, jouisseuses et jouissives. Or, combien d’entre-nous avons entendu que souffrir faisait partie d’un destin de femme ? Et cela concerne toutes les cultures : en Europe, nous dénonçons l’excision pratiquées dans les pays africains, pour autant à l’intérieur de nos frontières, y a-t-il un discours sur le plaisir féminin affirmant à nos filles que c’est super d’être doté d’un clitoris et qu’elles peuvent s’éclater avec ? L’excision se traduit dans la chair des unes, mais intellectuellement elle est bien dans l’esprit des autres…

(Re)trouver notre dossier : ►LUTTER CONTRE L'EXCISION

Comment lutter contre cette honte du sexe féminin qui continue, malgré tout, de se transmettre de génération en génération ?

Par la transmission car c’est en transmettant à votre descendance que vous pouvez changer les choses. Le viol a longtemps été la manière la plus banale, de devenir femme, dans ma famille. Aucune femme avant moi, dans ma lignée, n’avait pu choisir son premier partenaire sexuel. J’ai donc décidé de couper court à ce schéma d’entrée dans la sexualité des femmes de ma famille pour que ma propre fille puisse emprunter une autre voie, non plus synonyme de douleur mais d’épanouissement.

Elle a aujourd’hui 30 ans et entre nous, la parole a toujours été ouverte : il était impératif pour moi d’avoir avec elle, dès son plus jeune âge, un dialogue sur la sexualité car je ne voulais pas qu’elle soit aussi démunie que je l’avais été adolescente. Plus ma fille saurait de quoi relevait son plaisir, plus elle serait en capacité de dire non quand ça ne lui correspondait pas. Les films, les séries, et les livres ont été de précieux supports pour maintenir cette conversation. Aujourd’hui, et d’autant plus depuis le mouvement Metoo, les relais pour aborder les sujets de l’intime avec ses enfants ne manquent pas !

Regarder à nouveau Axelle  Jah Njiké, invitée sur le plateau du Journal Afrique de TV5monde ►