Terriennes

Aya Cissoko, du ring à l'écriture, un combat au nom des siens

Aya Cissoko, trois fois championne du monde de boxe, écrivaine, signe son troisième livre <em>Au Nom des tiens </em>(Seuil), une lettre ouverte à sa fille sur la filiation, un ouvrage politique et emplit d’amour, qui redonne toute sa place aux vies invisibilisées et silenciées.
Aya Cissoko, trois fois championne du monde de boxe, écrivaine, signe son troisième livre Au Nom des tiens (Seuil), une lettre ouverte à sa fille sur la filiation, un ouvrage politique et emplit d’amour, qui redonne toute sa place aux vies invisibilisées et silenciées.
©photo Bénédicte Roscot/couverture Editions Seuil

Dans son livre Au nom de tous les tiens, Aya Cissoko, écrivaine, ex-championne du monde de boxe, achève l’exploration de son histoire familiale et de la condition noire en France. Sous forme d’une lettre adressée à sa fille française, issue d’une double lignée, celles de résistants aux colons au Mali et de Juifs Ashkénazes, déportés à Auschwitz, elle livre un récit universel sur la transmission. Rencontre avec l’autrice.

Une lettre, ce n’est jamais bien long. Comme celle qu’Aya Cissoko écrit à sa fille Billie, tout juste âgée de 9 ans. Au nom de tous les tiens (Seuil) est contenu dans une petite centaine de pages. Chacune d’une remarquable densité.

« C’est mon côté boxeuse, je suis très concise », éclaire l’ancienne sportive, trois fois championne du monde de boxe française et anglaise que rien n’arrête. Jusqu’à cette blessure brutale aux cervicales, la poussant définitivement hors du ring.

L’expression par le corps, par les poings, dès lors compromise, il lui faut vite trouver un autre moyen « d’extraire tout le mal qui ronge de l’intérieur ». D’utiliser la force créatrice de la colère dont elle fait un éloge revivifiant.

L’écriture éruptive s’impose alors dans « la douleur », que l’on sent encore vive quelques jours après la sortie du livre.

De parler des siens et les rappeler à la mémoire des vivants, dans un pays qui laisse peu de répit. 
Aya Cissoko

Elle signe d’abord deux ouvrages ; Danbé en 2011, co-écrit avec Marie Desplechin, adapté en téléfilm trois ans plus tard, suivi de N’ba en 2016. Arrive ensuite Au nom de tous les tiens qui vient clore ce tryptique. Conclusion en quelque sorte d’un long parcours initiatique où Aya Cissoko a pris la ferme décision de « rompre le silence », et « de parler des siens et les rappeler à la mémoire des vivants, dans un pays qui laisse peu de répit. »
 

Dénoncer "la mécanique raciste"

Ce dernier ouvrage, puissant et lumineux, jaillit de « l’urgence ». « Urgence de livrer cette histoire de filiation et de m’acquitter de mon devoir de transmission comme ma mère le fit en son temps. Il est important qu’un enfant sache d’où il vient », confie-t-elle.

Raconter ses origines revient alors à combler des trous béants de l’Histoire de France.

Si nous voulons construire collectivement un avenir fraternel, il va vraiment falloir que l’on regarde cette histoire, en finir avec le mythe d’une société égalitaire.
Aya Cissoko

Sa fille est issue d’une double lignée. Celles des guerriers bambaras au Mali qui ont affronté les atrocités de la colonisation et celles de Juifs Ashkénazes qui ont été déportés et exterminés à Auschwitz. « Si nous voulons construire collectivement un avenir fraternel, il va vraiment falloir que l’on regarde cette histoire, en finir avec le mythe d’une société égalitaire. La liberté s’est construite au détriment d’autres corps et ces corps ne demandent pas une réparation matérielle. On a vécu le pire et les effets de cette histoire agissent encore aujourd’hui », analyse Aya Cissoko. Solide.

Comme la trame principale de ce livre nourrie aux mots de l’écrivain et historien guinéen Djibril Tasmir Niane : « Le monde est vieux mais l’avenir sort du passé. » Le texte émerge de là. Fort et habile, dès les premières lignes. Aya Cissoko nous enfonce un œil dans le trou d’une serrure. On est de suite happée par la scène violente qu’elle nous donne à voir. Elle est chez la mère de son petit-ami qu’elle rencontre alors pour la première fois. Elle n’a pas encore fini de longer le vestibule qui la mène au salon, que cette mère assène à son fils : « Elle est quand même noire-noire ! (p.7) »

Le racisme des individus m’atteint encore parfois, mais il ne me blesse plus.
Aya Cissoko

Cette parole ouvertement raciste est de celles qui suscitent chez la plupart de nous -du moins l'espère-t-on- un réflexe d’indignation. Mais ce n’est pas sur ce terrain que l’autrice attire le public. « C’était juste pour planter le décor, nous explique-t-elle. On va dérouler le fil, parce que l’enjeu est ailleurs. C’est dans chaque interstice que ce racisme existe. Et être un enfant ne protège pas car cela commence très tôt. » La mécanique raciste que décrit Aya Cissoko dans ses pages ne se regarde pas par le bout de la lorgnette.
« Le racisme des individus m’atteint encore parfois, mais il ne me blesse plus, écrit-elle (p.91). Celui, plus sournois, produit par les institutions et ses représentants, me donne en revanche plus de fil à retordre. » Ce racisme-là suscite moins de réactions indignées quand il n’est pas simplement nié dans le débat public.

Un combat mené dès l'enfance

Pour Aya Cissoko, née de parents d’origine malienne, tous deux analphabètes, le combat avec les institutions a commencé tôt. Son histoire familiale « concentre à elle seule tout ce que ce pays produit de racisme structurel et de discriminations systémiques (p.38) ».

Et la raconter à sa fille à un coût : ne rien cacher des difficultés de la condition noire en France. Les morts prématurées. Celles de son père Sagui Cissoko et sa petite sœur dans l’incendie criminel de leur immeuble à Ménilmontant (Paris 20ème ). S’en suit une longue bataille avec la justice, qui durera dix ans, pour faire reconnaître à la famille le statut de victime.

Un an plus tard, la mort frappera à nouveau, prématurément. Alors âgé de 4 ans seulement, son petit frère décède d’une méningite diagnostiquée tardivement. La veille de sa mort, il avait pourtant consulté des services d’urgences. Elle raconte aussi comment son père, ouvrier chez Renault est brutalement mis à la porte, quand il se met en tête de dénoncer ses mauvaises conditions de travail. Comment Massira Dansiré, sa mère devenue veuve, élevant seule ses enfants, fait des ménages avant d’être emportée par une mort prématurée, elle aussi. Tandis que son frère fait les frais des contrôles policiers répétés et parfois de mauvais traitements à l’école.

L'école n’est pas « la seule » manière… Mais encore la meilleure façon de s’en sortir malgré une institution structurellement inégalitaire.
Aya Cissoko

Elle bat en brèche le mythe de la méritocratie républicaine, depuis cette établissement primaire où elle comprendra d’abord « qu’elle est pauvre », « avant d’apprendre que le noir de [sa] peau [l’]exposerait à des dangers (p.52) ». Pour autant, elle considère que « l’école n’est pas « la seule » manière… Mais encore la meilleure façon de s’en sortir malgré une institution structurellement inégalitaire ». Pour Aya Cissoko, mépris de classe et racisme vont alors de pairs. Son statut social de triple championne de boxe, née en France, diplômée de Science Po - école qu’elle intègre à 28 ans après l’arrêt brutal de sa discipline sportive - écrivaine, comédienne, mais aussi conférencière, « ne la protège pas de l’arbitraire raciste ». Conclusion implacable : « La classe n’efface pas la race (P.36). »

L'hommage maternel

Si elle résiste face à ces injustices, elle le doit avant tout à sa mère. Une femme « devenue puissante par nécessité » à qui elle rend un vibrant hommage. Enfant, il lui est arrivé d’en avoir « honte » et de « l’avoir mal aimée » parfois, dans cette société blanche où elle était « exclue de la norme ».

La dignité est un élément non négociable de notre éducation. C’est un véritable corset qui permettait à ma mère de tenir debout, de garder la tête haute.
Aya Cissoko

A mesure qu’elle grandit, les mots de sa mère résonnent plus fort. Le sentiment de honte d’avoir eu honte l’envahit. « N’oublie pas que tu n’es pas l’enfant de rien, ni de personne », ou encore « danbé », qui signifie dignité en bambara. Ces mots, Masiré Dansira, les lui répétait inlassablement. « La dignité est un élément non négociable de notre éducation. C’est un véritable corset qui permettait à ma mère de tenir debout, de garder la tête haute. Elle nous disait : « la dignité, c’est ce qui nous permet de garder notre humanité », détaille Aya Cissoko.

Il n’est pas inutile de rappeler ici que la dignité est un concept politique qui n’est pas nouveau. Hérité des luttes des populations immigrées, il accompagne aujourd’hui encore les générations issues de l’immigration postcoloniale. Chez Aya Cissoko, il est tellement ancré, qu’il y a dix ans, elle a tatoué « Danbé », en toutes lettres, sur son avant-bras.

Au nom de tous les tiens, ouvrage politique, sensible, emplit d’amour s’inscrit dans une démarche mémorielle salutaire. Ce titre, choisit en référence à l’ouvrage Au nom de tous les miens de l’écrivain franco-américain d’origine juive polonaise, Martin Gray, sonne juste. Résister en dépit des souffrances, écrire pour donner du sens à la vie et la mort, trouver le chemin du courage et de l’espoir. Comme Masiré Dansira avant elle, c’est ce que transmet Aya Cissoko, à Billie : « Deviens quelqu’un ma fille. Mais n’oublie pas qu’on ne peut devenir quelqu’un sans dignité et sans considérer les autres. »