Terriennes

Bad feminist de Roxane Gay, une si mauvaise féministe, vraiment ?

L'auteure Roxane Gay explique dans son livre <em>Bad feminist</em> (Denoël) pourquoi elle se définit comme mauvaise féministe.
L'auteure Roxane Gay explique dans son livre Bad feminist (Denoël) pourquoi elle se définit comme mauvaise féministe.
Crédit/Denoël/Jay Grabiec
L'auteure Roxane Gay explique dans son livre <em>Bad feminist</em> (Denoël) pourquoi elle se définit comme mauvaise féministe.
Roxane Gay reçoit le prix «Freedom to Write» au 25ème Annual Literacy Awards Festival du PEN Center USA au Beverly Wilshire Hotel, le lundi 16 novembre 2015, à Beverly Hills, en Californie.<br />
 

Existe-t-il de bonnes ou de mauvaises féministes ? Si oui, Roxane Gay se revendique de la seconde catégorie. Sa couleur préférée est le rose, elle écoute du gangsta rap, se gave de téléréalités, adore lire Vogue et rêve d'un dressing rempli de talons hauts et de sacs à main… Et alors ? Dans son livre Bad Feminist, cette écrivaine et militante féministe américaine fait feu de tout modèle et rejette toute injonction à la perfection. Terriennes l'a interviewée par dessous l'Atlantique... 

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"Quand j’étais plus jeune (...) lorsqu'on me traitait de féministe, la première idée qui me venait à l’esprit était : mais je taille volontiers des pipes" ...

Courte mais très parlante mise en bouche (osons-le) pour parler du féminisme à la manière de Roxane Gay. Car il faut bien le dire, cette jeune écrivaine quarantenaire ne correspond en rien à l'image que se font certain.es d'une féministe dite "traditionnelle" ou "classique".

Parce que je suis humaine. (...) Je n'essaye pas d'être parfaite. Je ne dis pas que j'ai réponse à tout.
Roxane Gay

Son film préféré ? Pretty Woman. Sa comédie musicale fétiche ? West Side Story. Sa couleur favorite ? Le rose. Elle n'hésite pas à dire qu'elle écoute en boucle et le plus fort possible des morceaux de rap, aux paroles pourtant peu féministes ...

Roxane Gay explique avoir résisté au féminisme jusqu’à ses trente ans, parce qu'elle craignait que ce mouvement ne l’empêche d’"être la femme bordélique que je sais être". Voilà donc pourquoi elle se revendique elle-même comme une "mauvaise féministe",  "parce que je suis humaine. (...) Je n'essaye pas d'être parfaite. Je ne dis pas que j'ai réponse à tout."

Roxane Gay reçoit le Prix Liberté d'écrire lors de la 25ème cérémonie du Festival de la littérature, à Beverly Hills (Californie) le 16 novembre 2016. 
Roxane Gay reçoit le Prix Liberté d'écrire lors de la 25ème cérémonie du Festival de la littérature, à Beverly Hills (Californie) le 16 novembre 2016. 
Crédit/Matt Sayles/Invision for PEN Center USA/AP Images

Fausse "bad girl" mais vraie féministe

Au fil de ses écrits et conférences, Roxane Gay est devenue l'une des nouvelles icônes de la culture pop américaine, féministe et intersectionnelle. Particulièrement prolixe, à tendance multi-active, cette auteure, professeure d'université et conférencière a déjà signé, à 44 ans, six romans, dont deux best-sellers, et des dizaines de nouvelles ou récits publiés dans des magazines et sur de nombreux sites.

Fille d'immigrés haïtiens, elle grandit en parcourant les quatre coins des Etats-Unis, au rythme des déménagements liés au travail de son père, ingénieur en civil. Elle se décrit comme une gamine plutôt timide, et trouve dès quatre ans dans la lecture un véritable refuge, montrant déjà un fort penchant pour l’écriture. Elle fait ses études secondaires à l’université du Michigan, où elle passe un doctorat en communication technique et rhétorique. En 2008, elle rejoint l’équipe du magazine PANK, fondée par son professeur d’écriture créative, puis commence à collaborer avec les sites Rumpus et Salon. L'aventure s'emballe...

Pendant des années, j’avais décidé que le féminisme n’était pas pour moi, une femme noire.
Roxane Gay

Dans Bad feminist, (sorti en 2014 aux Etats-Unis dont les éditions Denoël publient la traduction en français, ndlr), elle nous dit les difficultés rencontrées quand petite fille elle cherche, sans les trouver, des modèles pour s'identifier. Dans son éducation littéraire, elle ne croise que des héroïnes blanches et riches. "Aujourd'hui, les éditeurs de fiction pour jeunes adultes commencent très lentement à faire un effort pour refléter des réalités plus variées",  constate-t-elle néammoins.

"Pendant des années, j’avais décidé que le féminisme n’était pas pour moi, une femme noire, une femme qu’on a identifiée en tant que queer à divers moments de sa vie, car historiquement le féminisme s’est surinvesti dans l’amélioration des conditions de vie
des femmes blanches et hétérosexuelles au détriment de toutes les autres"
, écrit-elle, regrettant que les femmes de couleur, queer ou transgenres aient été abandonnées par le "Féminisme avec un grand F", voilà une "vérité crue et douloureuse".

Le viol fait exploser l’audimat.
Roxane Gay

Parmi les nombreux sujets qu'aborde Roxane Gay avec ses chroniques rassemblées dans Bad Feminist, l'un nous percute particulièrement. Evidemment parce qu'il relève du vécu de son auteure. Le viol.

Dans un chapitre intitulé "Le langage désinvolte de la violence sexuelle", l'écrivaine nous interpelle sur la manière dont on en parle dans les médias, et comment à la télévision, on alimente à travers les scènes de viol, la confusion entre exhibition et exploitation. "Le viol fait exploser l’audimat", nous dit Roxane Gay, "Si nous voulons parler de viol et de la façon dont nous sommes submergés par des représentations qui nous ont peut-être anesthésiés, il nous faut impérativement évoquer -New York : unité spéciale- (série policière rediffusée en France sur TF1, ndlr), où chaque semaine, le viol présenté est plus élaboré, plus macabre et plus indicible", précise Roxane Gay qui cite aussi d'autres séries telles que la cultissime Games Of Thrones.

Culture du violeur plutôt que culture du viol

"Peut-être que nous aussi, nous sommes trop désinvoltes dans notre emploi des termes - culture du viol- pour désigner les problèmes que soulève une culture embourbée dans la violence sexuelle", souligne Roxane Gay, selon laquelle il faudrait plutôt parler de « culture des violeurs ».

L'auteure remonte alors dans son passé. Et nous parle de la gentille petite fille qu'elle était, formule qui revient comme un refrain au cours de cette chronique, dans laquelle elle raconte avec détails, le viol collectif dont elle a été victime. Un viol orchestré par le petit ami du moment, qui ne la regardait pas en classe, mais lui faisait faire "tout" ce qu'il voulait.

"J’étais une binoclarde sans amis, mélange de membres dégingandées et de tignasse folle, tandis que lui était beau et populaire. À l’école, il continuait à faire comme si je
n’existais pas. J’en crevais, mais j’étais heureuse. J’étais heureuse parce qu’il était heureux, parce que si je lui en donnais assez, il m’aimerait peut-être. En tant qu’adulte, je ne comprends pas comment je pouvais le laisser me traiter ainsi.",
avoue-t-elle.

Il y a quelque chose de particulièrement insidieux dans le viol collectif, dans l’idée que des hommes en meute, se nourrissent tant de leur folie mutuelle qu’ils pensent, chacun et tous, qu’ils ont le droit de violer le corps d’une femme.
Roxane Gay

La "gentille petite fille" nous livre les détails de ce moment-là : la cabane au fond des bois, la vitre cassée, les canettes par terre, le sol sale et répugnant, les rires du groupe de garçons buvant des bières, sa naïveté, sa prière silencieuse puis le cri dans la forêt, tout autant silencieux car personne ne l'a entendu. Roxane Gay poursuit : "Salope a été mon nom pendant le reste de l’année, parce que ces garçons avaient raconté une version très différente de ce qui s’était passé dans la forêt".

"Il y a quelque chose de particulièrement insidieux dans le viol collectif, dans l’idée qu’une meute d’hommes se nourrit tant de leur folie mutuelle qu’ils pensent, chacun et tous, qu’ils ont le droit de violer le corps d’une femme d’une façon aussi abominable et de regarder les autres se relayer", dit-elle. "Je ne peux pas parler au nom de tous, mais de ce que je sais du viol collectif, je peux affirmer que c’est une expérience qui vous consume complètement", confie-t-elle.

Les fictions féminines n'intéressent pas les hommes

"J'ai l'écriture", assène Roxane Gay à bien des reprises dans cet ouvrage, comme une incantation. Une écriture qui, comme on le comprend au fil des pages, lui a servi, lui sert, de remède à la vie. C'est justement cette auteure devenue affirmée qui nous fait part de ses réflexions sur le concept de "fiction féminine", une étiquette "souvent péjorative", dénonçant le fait que l'adjectif "féminine" soit devenu "une marque de dédain". "Je déteste le fait que certaines femmes se plient en quatre pour mettre une distance entre elles et la « fiction féminine », comme si nous devions avoir honte d’être des femmes qui écrivent ce qu’elles ont envie d’écrire", citant à l'appui une phrase de Marguerite Duras .
 
Le souvenir des hommes ne se produit jamais dans cet éclairement illuminant qui accompagne celui des femmes.
Marguerite Duras, L’Amant

Car selon Roxane Gay, les points communs entre l’écriture des hommes et celle des femmes sont bien plus nombreux que ce qui les différencie. "Comment se fait-il que nous perdions tout le temps cela de vue ? Quand les hommes sont-ils devenus l’étalon de mesure universel ?", s'interroge cette fidèle lectrice de l'écrivaine et réalisatrice française, Virginie Despente.

Partout aux Etats-Unis, par centaines, étudiants ou lecteurs font la queue pendant des heures pour assister aux conférences de cette conteuse intersectionnelle et observatrice contemporaine, pour échanger autour de ses réflexions sur le féminisme, le genre, l’égalité, le racisme ... et les séries tv. A son impressionnant CV, il faut aussi ajouter une ligne et pas des moindres : elle est la première femme noire à avoir écrit pour Marvel, la célèbre maison d'édition de comics. L'un de ses épisodes a inspiré le désormais incontournable Blackpanther, film devenu en ce début 2018 véritable phénomène culturel planétaire. D'ailleurs, dans un tweet clin d'oeil, Roxane Gay  propose d'écrire une version "batgirl" (une version féminine de Batman).

Sur les réseaux sociaux, elle affiche un peu plus de 448 000 followers sur son compte twitter, et on peut aussi suivre son Tumblr.
Depuis Los Angeles où elle vit, elle a accepté de répondre par mail à quelques questions de Terriennes.

Quand je parle de féminisme simple, je veux simplement dire que les principes généraux que nous devrions tous respecter concernant les femmes, en termes d'équité et d'égalité sont assez simples
Roxane Gay à Terriennes

Roxane Gay
Roxane Gay
Crédit Wikipédia

Terriennes : Quelle est la définition du féminisme simple, celui dont vous parlez dans Bad Feminist ?
Roxane Gay : Quand je parle de féminisme simple, je veux simplement dire que les principes généraux que nous devrions tous respecter concernant les femmes, en termes d'équité et d'égalité sont assez simples. Les femmes devraient être considérées comme égales aux hommes et devraient être traitées comme telles de toutes les manières. Les femmes devraient être autorisées à prendre des décisions concernant leur corps sans ingérence de la part des gouvernements ou d'autres personnes. Les femmes devraient être payées également pour un travail égal. Les femmes devraient pouvoir vivre leur vie sans harcèlement sexuel et sans violence sexuelle. Les femmes ne devraient pas être pénalisées professionnellement pour devenir mères.

Féminisme ou plutot mauvais féminisme, serait-ce un vilain défaut nécessaire ?
Roxane Gay :  Je choisis de me présenter comme une mauvaise féministe parce que je reconnais que je suis imparfaite et parfois inconséquente mais je suis néanmoins une féministe passionnée dont le cœur est au bon endroit.

Vous dites que si les hommes ont inventé le népotisme, cela ne doit pas leur être réservé, les femmes doivent s’y mettre ?
Roxane Gay : Je ne pense pas que le népotisme soit intrinsèquement mauvais. Et je ne suggère pas non plus que les femmes devraient être mauvaises simplement parce que les hommes se comportent mal. Au lieu de cela, je dis que si les femmes ont des amis talentueux avec qui elles veulent travailler, elles ne devraient pas hésiter à le faire. Les hommes n'y réfléchissent pas à deux fois.

Le féminisme devrait être une caractéristique par défaut de l'humanité

La transmission est quelque chose qui revient souvent dans vos textes, que voudriez-vous transmettre, à la fois en tant que femme et en tant que féministe ?
Roxane Gay : Je voudrais dire que le féminisme devrait être une caractéristique par défaut de l'humanité. Ce n'est pas quelque chose que les gens devraient envisager de soutenir parce qu'ils devraient déjà croire en l'égalité et l'équité des femmes.

Vous sentez-vous proche de la culture francophone de part vos parents haïtiens, et quel lien gardez-vous avec Haïti ?
Roxane Gay : Je suis une Haïtienne américaine qui a été élevée pour être une femme haïtienne fière de l'être. Mon père continue de travailler en Haïti et fait des allers-retours entre ce pays et les États-Unis. L'un de mes romans Un État indompté se déroule principalement en Haïti et mon premier livre Ayiti qui sera réédité en juin 2018, parle de la diaspora haïtienne. Je garde toutes sortes de liens avec Haïti.

A l’occasion du 50ème anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King, on a pu constater via les images d’archives que la lutte menée aux Etats unis pour les droits civiques, était dirigée par des hommes, peu de femmes sont alors montées à la tribune, pourquoi ?
Roxane Gay :
Les femmes doivent toujours attendre leur tour pour avoir de la reconnaissance, du respect ou tout ce qui ressemble à l'égalité. Espérons que dans cinquante ans, nous verrons des femmes aussi reconnues pour leur activisme et leurs autres accomplissements.

Justement, lorsqu'on voit le succès international du film Black Panther, le super-héros est noir, mais cela reste toujours un homme ... A quand un film avec une superwoman noire?
Roxane Gay : Bonne question. Bientôt j'espère !