Baiser forcé à la footballeuse Jennifer Hermoso : Luis Rubiales face à la justice espagnole

Luis Rubiales, naguère l'homme fort du football espagnol, encourt deux ans et demi de prison pour le baiser imposé à Jenni Hermoso lors de la finale de la Coupe du monde de foot féminine. La balle est désormais dans le camp de la justice, qui l'accuse pour agression sexuelle.

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Luis Rubiales

Le président de la Fédération espagnole de football, Luis Rubiales contraint à la démission après avoir embrassé de force une joueuse après la victoire de l'Espagne en finale du Mondial de football féminin.

© AP/Paul White
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Un procès devrait bien avoir lieu dans "l'affaire du baiser forcé" : le parquet, qui présente ses réquisitions à l'avance en Espagne, a réclamé ce 27 mars 2024 deux ans et demi de prison contre Luis Rubiales pour avoir embrassé Jenni Hermoso sans son consentement.

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Ce baiser sur la bouche de la numéro 10 espagnole devant les caméras du monde entier, quelques minutes après le triomphe de La Roja (l'équipe nationale) le 20 août à Sydney lors de la finale de la Coupe du Monde féminine, avait provoqué une vague d'indignation en Espagne et à l'étranger, forçant Luis Rubiales à démissionner le mois suivant. Il pourrait donc aussi le conduire derrière les barreaux pour deux délits, le premier d'agression sexuelle, pour lequel le parquet demande un an de prison, le second de coercition, pour lequel la peine requise est d'un an et demi de prison.

Le ministère public demande également que Luis Rubiales soit placé pendant deux ans en liberté surveillée après l'accomplissement de sa peine et qu'il verse 50 000 euros d'indemnités à la joueuse pour le seul délit d'agression sexuelle.

"Sphère de l'intimité"

Le juge de l'Audience nationale qui a conduit l'instruction a conclu que ce baiser n'avait "pas été consenti" et était "une initiative unilatérale, faite par surprise", avait expliqué l'instance judiciaire en janvier 2024. "Un baiser sur la bouche affecte la sphère de l'intimité relevant des relations sexuelles", poursuivait-elle, estimant qu'il reviendrait au tribunal "d'apprécier pendant le procès" les conséquences de "(sa) finalité érotique ou non, tout comme l'état d'euphorie et d'agitation ressenti à la suite du triomphe sportif extraordinaire" de l'équipe d'Espagne. 

Luis Rubiales, 46 ans, n'a eu de cesse de mettre en avant pour sa défense son "émotion" lors du sacre de "la Roja", "un moment de bonheur", démentant toute "connotation sexuelle".

Une image qui a choqué la planète foot et au-delà

Le 20 août 2023, Luis Rubiales agrippe à deux mains la tête de Jennifer Hermoso, la N.11 de la Roja féminine, et l'embrasse par surprise sur la bouche. La scène se déroule quelques minutes après le coup de sifflet final qui marque le sacre de La Roja féminine en finale de coupe du monde de football face à l'Angleterre. Devant des milliers de spectateurs rassemblés dans le stade, mais pas seulement, puisque la scène est filmée par les caméras du monde entier. L'image a depuis fait le tour du monde et des réseaux sociaux. 

Ce geste a très vite fait réagir les plus hautes instances du ballon rond et du pouvoir, depuis le Premier ministre espagnol en exercice jusqu'à l'Association des footballeurs espagnols, la Ligue professionnelle de football féminin et le syndicat international des joueurs FIFPro et même la Fifa.

L'étau se resserre

Jour après jour, le scandale a pris de l'ampleur : la Fédération suspendait le président de la Fédération espagnole de football (RFEF) de "toute activité liée au football au niveau national et international" et lançait à son encontre une procédure disciplinaire.

Après les récents événements et les comportements inacceptables qui ont gravement porté atteinte à l'image du football espagnol, les présidents demandent que Luis Rubiales présente immédiatement sa démission. Communiqué Fédération foot espagnol

Quant aux instances du foot espagnol, elles accentuaient peu à peu la pression sur le dirigeant en lui demandant formellement de démissionner. "Après les récents événements et les comportements inacceptables qui ont gravement porté atteinte à l'image du football espagnol, les présidents demandent que Luis Rubiales présente immédiatement sa démission en tant que président de la RFEF, lisait-on dans le communiqué publié par  la fédération. Nous demandons aux organes compétents de procéder à une restructuration organisationnelle profonde et imminente des postes stratégiques de la Fédération afin de donner naissance à une nouvelle étape de gestion du football espagnol".

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Après des semaines de polémique, l'ex-patron du foot espagnol annonçait lui-même sa démission lors d'un entretien au journaliste de télévision britannique Piers Morgan : "A propos de ma démission, oui, je vais le faire, oui, parce que je ne peux pas continuer mon travail". Luis Rubiales ajoutait que son entourage proche lui avait dit : "Luis, tu dois te soucier de ta dignité et poursuivre ta vie. Sinon, tu vas faire du mal aux gens que tu aimes et au sport que tu aimes".

Plainte de Jennifer Hermoso

Parallèlement, six membres de l'encadrement de l'équipe féminine d'Espagne, sacrée championne du monde présentaient, elles aussi, leur démission, exprimant "leur condamnation ferme et catégorique du comportement de Luis Rubiales à l'égard de Jennifer Hermoso".  

L'affaire se règle désormais devant la justice espagnole suite à la plainte déposée par la joueuse Jennifer Hermoso. Le dépôt de cette plainte était une condition indispensable pour que le parquet, qui a ouvert fin août l'enquête préliminaire contre Rubiales pour agression sexuelle, puisse effectuer des poursuites. Depuis une récente réforme du Code pénal espagnol, un baiser non consenti peut être considéré comme une agression sexuelle, catégorie pénale regroupant tout type de violence sexuelle.

Une "tentative d'assassinat social", selon Luis Rubiales

Inflexible face à la pression, le quadragénaire avait pourtant refusé de démissionner pendant plusieurs semaines. Lors l'AG de la fédération espagnole de foot (RFEF), qui s'est déroulée le vendredi 25 août à la mi-journée à las Rozas près de Madrid, il avait tout d'abord présenté "ses excuses", notamment à la reine Letizia, mais se décrivait comme victime d'une "tentative d'assassinat social".

Selon RMC Sport, et BFM.TV , "Luis Rubiales s'est livré à un véritable 'show' pour se défendre, enchaînant les sorties lunaires avant d'indiquer qu'il ne démissionnerait pas". Le Huffington Post rapporte qu’il s'était à nouveau justifié en évoquant un geste "spontané, mutuel et consenti" et qu’il n’avait pas été administré depuis une "position de pouvoir"

Il a dénoncé dans la foulée "le faux féminisme" qui "ne cherche pas la vérité". Il a aussi attaqué nommément trois femmes membres du gouvernement, dont la ministre communiste du Travail et numéro trois du gouvernement, Yolanda Díaz, qui avait été l'une des premières à exiger sa démission.

La liste des femmes et des hommes offensés ces dernières années par Luis Rubiales est trop longue, cela doit cesser. Javier Tebas, président Liga

Yolanda Díaz n'avait pas tardé à réagir. L'attitude du patron du football espagnol est "inacceptable", postait la ministre sur X. "Le gouvernement doit agir et prendre des mesures urgentes", déclarait la ministre du Travail et deuxième vice-présidente du gouvernement, que Luis Rubiales avait nommément attaquée dans son discours. "Rubiales ne peut pas continuer à son poste", ajoutait-elle.

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Pour le président de La Liga, Javier Tebas, Luis Rubiales a "offensé" trop de personnes et suggéré qu'il devait démissionner. "La liste des femmes et des hommes offensés ces dernières années par Luis Rubiales est trop longue, cela doit cesser", a écrit Javier Tebas sur son compte X.

Sur le plan pénal, le patron du foot espagnol faisait déjà l'objet de quatre plaintes pour agression sexuelle.

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"Honte internationale"

Quelques instants après que ce baiser a été enregistré par les caméras et à son retour dans les vestiaires, Jenni Hermoso avait dit à propos de ce baiser lors d'un direct diffusé sur Instagram : "Ça ne m'a pas plu, hein !"

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Dans la soirée, la fédération espagnole avait fait passer à la presse des déclarations de la joueuse selon lesquelles il s'agissait d'"un geste mutuel totalement spontané en raison de l'immense joie que procure la victoire en Coupe du monde".

Après avoir dans un premier temps estimé que ceux qui critiquaient son geste étaient "des cons", comme il l'avait déclaré sur la radio Cope, Luis Rubiales avait fini par présenter quelques heures plus tard des excuses.

Si des gens ont été blessés, je dois m'excuser, il n'y a rien d'autre à faire. Luis Rubiales

"Ce qui a été perçu ici comme quelque chose de naturel, de normal, sans aucune mauvaise intention", a provoqué, selon lui "une agitation à l'extérieur", regrettait-il, avant d'ajouter que "si des gens ont été blessés, je dois m'excuser, il n'y a rien d'autre à faire".

Quant à Jennifer Hermoso, elle a fait savoir par l'intermédiaire de son syndicat, Futpro, qu'elle réclamait "des mesures exemplaires" pour Luis Rubiales. L'affaire a alors pris une autre dimension lorsque la ligue professionnelle de Football féminin s'est fendue d'un communiqué cinglant pour demander la mise à pied de Luis Rubiales.

Dans un nouveau communiqué, la joueuse a réitéré ses accusations : "Je me suis sentie vulnérable et victime d'une agression, d'un acte impulsif et sexiste, déplacé et sans aucun consentement de ma part", déclarait la N.10 espagnole, âgée de 33 ans

L'attitude de Rubiales est un moment de "honte internationale sans précédent pour la marque Espagne, pour le sport espagnol et pour le football féminin mondial". Communiqué de la Liga F

Pour la Liga F, "l'un des plus grands exploits de l'histoire du sport espagnol a été entaché par le comportement embarrassant du plus haut représentant du football espagnol" et l'attitude de Rubiales est un moment de "honte internationale sans précédent pour la marque Espagne, pour le sport espagnol et pour le football féminin mondial".

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"Un acte de violence sexuelle"

Ce baiser n'a pas simplement fait réagir en Espagne, mais jusqu'à l'Américaine Megan Rapinoe, l'une des plus célèbres footballeuses au monde, ou encore Amnesty International, qui estime que ce baiser est un acte "de violence sexuelle dans l'environnement de travail et exercée par un supérieur hiérarchique".

De plus en plus de voix se sont élevées, à l'instar de celles de Carlo Ancelotti, l'entraîneur du Real Madrid qui a estimé que ce geste n'était pas "digne d'un président de fédération" ou encore d'Enrique Cerezo, le président de l’Atlético, qui a jugé sur la chaîne espagnole Sexta que Luis Rubiales devrait démissionner.

Cette affaire, déjà surnommée le "#MeToo du football espagnol", a suscité une avalanche de critiques et de pressions envers Rubiales dans le monde sportif et politique, en Espagne et au-delà, et fait la une de médias du monde entier.

Pour rappel : dans la loi espagnole, un baiser non consenti est considéré comme un délit d'agression sexuelle. Selon la récente réforme, l'auteur d'une agression sexuelle sans circonstance aggravante risque une peine de cinq ans de prison maximum. L'Espagne est l'un des pays de l'Union européenne appliquant les peines les plus sévères pour les crimes sexuels. 

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