Terriennes

#Balancetonporn: un site de vidéos pornographiques dans le collimateur de la justice française

Le site de vidéos porno amateur français est visé par une enquête pour viols et proxénétisme.
Le site de vidéos porno amateur français est visé par une enquête pour viols et proxénétisme.
©capture d'ecran

"Jacquie et Michel" est l'une des plus célèbres et populaires plateformes de diffusion de vidéos X amateur en France. Le site est visé depuis cet été par une enquête pour "viols" et "proxénétisme". Cette enquête a été ouverte suite à plusieurs témoignages d'actrices occasionnelles qui ont travaillé pour cette entreprise. Un climat de violence dénoncé sur les réseaux sociaux avec le mot dièse #Balancetonporn, et au coeur du combat de plusieurs organisations féministes. 

"Jacquie et Michel", derrière ces deux prénoms se cache, pour ceux et celles qui n'en n'auraient jamais entendu parler, un site de vidéo porno amateur. Popularisé par la formule "On dit merci qui ?", et cité à de nombreuses reprises par des humoristes à la télévision ou au cinéma, ce nom ne prête hélas pas vraiment à sourire aujourd'hui. Le voilà ciblé par une enquête, confiée à la police judiciaire parisienne, ouverte le 10 juillet 2020 sur la base d'un signalement adressé par trois associations féministes.

Les associations Osez le féminisme, les Effronté-es et le mouvement du Nid avait effectué ce signalement en février dernier après la diffusion d'une vidéo par le site Konbini. Dans ce document intitulé "les coulisses sordides du porno amateur", deux femmes témoignaient de pratiques sexuelles imposées contre leur volonté au cours de tournages.

"J'avais dit pas d'anal, on m'a proposé de le faire, j'ai dit non (...) et pendant l'une des scènes ils ont quand même essayé contre mon gré", y racontait l'une d'elles, "Nailie". "T'as peur, vraiment t'oses pas dire non, t'es devant la production, les acteurs, et t'es complètement seule. Donc non, tu dis pas non".

"Il y a eu une double pénétration vaginale de laquelle je n'avais pas été prévenue avant", confiait une autre femme, anonyme. "J'ai eu le réflexe de dire non, puis il m'a dit +t'inquiète pas ça va rentrer+. (...) Y avait des cailloux partout, moi j'étais à 4 pattes, j'avais presque les genoux en sang, j'étais vraiment pas à l'aise pour faire ça", témoignait-elle.

Dans un communiqué, le groupe propriétaire du site Jacquie et Michel a affirmé ne faire que "diffuser les films tournés par des sociétés de productions tierces et indépendantes". Le groupe, est-il ajouté, "mettra en place dès demain une enquête interne visant" ces sociétés, et "rompra immédiatement tout lien avec celle(s) qui serai(en)t mise(s) en cause si les faits étaient avérés". Contacté par l'AFP, l'avocat du groupe, Me Nicolas Cellupica, affirme que ce dernier "a déjà rompu par le passé des liens avec des sociétés de production après de telles dénonciations".

L'entreprise fondée en 1999, florissante, concurrence désormais Dorcel, un des leader de l'industrie pornographique.

Les investigations s'annoncent compliquées au regard du contexte propre à l'industrie pornographique, car il n'est pas toujours le producteur des contenus qu'il diffuse, comme le précise de l'article du Parisien qui rapporte cette information vendredi 11 septembre 2020.

"Système pornocriminel"

©Goutte d'or/editions

Pour le journaliste Robin D'Angelo, auteur d'un livre-enquête sur son infiltration dans l'industrie du porno amateur, Jacquie et Michel se présente comme "une plateforme de diffusion de vidéos produites par des professionnels et dans lesquelles on va entretenir une esthétique amateur". Le groupe, qui annonçait 15 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2016, selon le journaliste, a fondé son succès sur l'achat à petits prix de vidéo d'amateurs en France, avant de professionnaliser peu à peu sa production. "La société titulaire de la marque s'est organisée pour être le moins possible responsable de la production, elle se limite à diffuser du contenu qu'elle achète à d'autres", a-t-il expliqué à l'AFP.

En général, il n'y a pas de contrat de travail, seulement une cession du droit à l'image pour des sommes comprises entre 250 et 300 euros.
Extrait du livre de Robin d'Angelo, "Judy, Lola, Sofia et moi"

Dans son livre, "Judy, Lola, Sofia et moi", Robin d'Angelo documentait l'absence récurrente de consentement et les entorses au droit du travail. "En général, il n'y a pas de contrat de travail, seulement une cession du droit à l'image pour des sommes comprises entre 250 et 300 euros", a-t-il détaillé. "Beaucoup de gens regrettent et on beaucoup de mal à faire retirer la vidéo".

L'enquête ouverte vise en outre certaines pratiques qui pourraient relever du proxénétisme. "Un acteur, pour avoir beaucoup de scènes, va parfois être invité à trouver de nouvelles filles, et être rémunéré pour ça", raconte le journaliste.

"Culture du viol"

Ces témoignages et cette enquête "sont pour nous un signal fort envers cette industrie qui exploite et violente un grand nombre de femmes", se félicite auprès de l'AFP Claire Quidet, présidente du mouvement du Nid. 

Loin d’être une marque populaire, fun et française, Jacquie et Michel est un cheval de Troie de la culture du viol, qui cible en priorité les plus jeunes.
Claire Quidet, présidente du mouvement du Nid

"Parmi les personnes que nous recevons pour raconter ce qu'elles subissent, il y en a de plus en plus qui sont ou ont été actrices dans l'industrie pornographique", précise-t-elle. "C'est l'illustration parfaite de ce que nous dénonçons depuis toujours. Derrière le film, ce sont des heures et des heures de tournage, sans ni désir ni choix du partenaire ni même des pratiques. Nous sommes d'ailleurs régulièrement contactées par des femmes qui se sont essayées à la pornographie. Mais c'est un discours difficilement audible ; dès que l'on s'attaque à ce secteur extrêmement lucratif, on se fait taxer de moralisateurs", ajoute la militante dans Le Parisien. 

"Loin d’être une marque populaire, fun et française, Jacquie et Michel est un cheval de Troie de la culture du viol, qui cible en priorité les plus jeunes", souligne Claire Charlès, présidente des Effronté·es, dans un communiqué commun des trois associations, qui veulent voir l'enquête élargie pour "actes de torture et barbarie" et "abus de faiblesse".

"Que pourrait-être un mouvement féministe de lutte contre les violences sexuelles comme #MeToo si nous ne nous pensons pas d’abord aux femmes qui subissent les pires viols et tortures, les violences organisées et systémiques du système pornocriminel et prostitueur"
, souligne Céline Piques, porte-parole d’Osez le Féminisme ! dans le même communiqué.