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Barbara Cassin neuvième femme élue à l'Académie française et médaille d'or du CNRS

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Barbara Cassin, "Fière, heureuse, de cette reconnaissance toute nouvelle "pour elle, le 13 mai 2018 sur le plateau de TV5MONDE - durée 6'52

Quelques mois après avoir été élue au premier tour du scrutin nouvelle "immortelle" de l'Académie française, neuvième femme à y être acceptée et la cinquième à siéger, dans la prestigieuse institution du Quai de Conti,  la philosophe Barbara Cassin était couronnée en septembre 2018, de la médaille d’or du CNRS, la plus haute distinction scientifique française.

Le 27 septembre, le CNRS annonçait le nom de la lauréate de sa médaille d’or 2018. La plus haute distinction scientifique française était attribuée à la philosophe et philologue Barbara Cassin, couronnant « une œuvre traversée par la question du pouvoir des mots et du langage ». « Ses travaux constituent une contribution exceptionnelle à la recherche sur la philosophie du langage, dans une perspective à la fois historique et pratique. Ils sont aussi ceux d’une chercheuse engagée, notamment sur le plurilinguisme », détaille le CNRS dans un communiqué.

L'annonce de cette nouvelle distinction a été saluée dans le monde entier, comme en Suède par le mathématicien/philosophe, professeur émérite Lars Mouwitz qui note l'importance du travail de Barbara Cassin "sur le rôle de la langue et de la traduction, mais aussi de la religion dans l'intégration des migrants".


Le 3 mai 2018, elle succèdait à Philippe Beaussant, éminent musicologue à l'Académie française : élue dès le premier tour, avec 15 voix sur 25 votes dont 19 exprimés, Barbara Cassin y occupe désormais le 36e siège. Marie de Hennezel, autre candidate, en avait reçu 3.

Barbara Cassin devenait donc la neuvième femme élue à l'Académie et la cinquième à y siéger en ce printemps 2018 avec Hélène Carrère d'Encausse, Florence Delay, Danièle Sallenave et Dominique Bona. Les temps changeraient-ils dans ce qui était surnommé la "tribu des quarante mâles" ? Si l'on s'en tient aux chiffres, la tentation de répondre à l'affirmative est grande.

Une reconnaissance nouvelle pour la nouvelle élue

Invitée sur le plateau du 64', dimanche 13 mai 2018, la nouvelle Immortelle se déclare "heureuse de cette reconnaissance nouvelle", et concernant le traditionnalisme un peu poussiéreux de la prestigieuse Académie : "J'ai été reçue par des Académiciens d'une ouverture d'esprit parfaite !". Même si Barbara Cassin admet que l'académie "a été faite par des hommes pour des hommes. (.../...) Ce que j'espère y faire c'est contribuer à l'édification du dictionnaire, qui ne s'arrête jamais, qui se plie aux usages et à la manière dont on parle."

Statistiquement, plus de la moitié des femmes élues à l'Académie y siègent en ce moment. Si on regarde le vote, les choses ont changé : Danièle Sallenave et Dominique Bona ont échoué à se faire élire, respectivement deux fois (2004 et 2007) et une fois (2007). Barbara Cassin a été élue dès sa première candidature et avec quasiment tous les votes exprimés.

Mais, à côté de ces avancées, restent des problèmes rédhibitoires. L'uniforme officiel noir et vert des académiciens, conçu sous Napoléon Bonaparte, n'est pas pensé pour les femmes. Hélène Carrère d'Encausse refuse d'ailleurs de le porter, quelle que soit l'occasion.

Quant à la parité, elle est loin d'être atteinte : sur 37 "immortels", seules cinq sont des "immortelles". Trois sièges restent vacants, le huitième (celui de Michel Déon), le douzième (celui de Jean d'Ormesson) et celui de Simone Veil (le treizième). Si les candidats à la succession de Simone Veil et Jean d'Ormesson ne sont pas encore connus, les candidatures à la succession de Michel Déon sont closes : Jérôme Clément, Frédéric Mitterrand et Jullien Pacioni-Dorna sont les trois aspirants... et pas une femme parmi eux.

Alors justement comment réagit-on, quand on fait partie des cinq femmes membres : "ça a été fait par et pour les hommes, on porte l'épée. Jacqueline de Romilly, héléniste comme moi, s'était d'ailleurs fait faire un sac à main aux armes de l'Académie, je trouve ça assez drôle !".

L'écriture inclusive en dit long sur la situation homme-femme. Mais à l'écrit, c'est juste insupportable même si je comprend l'intention.
Barbara Cassin

Quant à l'écriture inclusive, qualifiée de "péril mortel pour la langue française" par les Académiciens à l'automne 2017, Barbara Cassin la qualifie de "clin d'oeil extraordinaire. Je trouve que cela dit quelque chose de la langue, comment elle est faite, comment elle existe. Le masculin est un genre et en même temps, ce n'est pas seulement un genre puisqu'il couvre tous les genres. (...) A mon avis, c'est complètement idiot par rapport à ce que cela représente dans la lisibilité, à l'écrit et à l'oral. A l'écrit c'est juste insupportable mais je comprends l'intention."

Barbara Cassin, défenseuse du ni "trop d'Un" ni "trop de diversité"

Barbara Cassin est une philosophe et philologue (spécialiste de l'histoire - grammaticale, linguistique etc - des textes). Elle a écrit de nombreux ouvrages d'études de philosophes, de Heidegger à Lacan. Elle a aussi écrit des essais dont Éloge de la traduction, compliquer l’universel en 2016. 

Un essai qui accompagnait une exposition et un catalogue dédiés à la traduction et aux rapports des individus au langage. Interrogée par nos confrères des Inrockuptibles, Barbara Cassin affirmait qu'à travers ces trois prismes, elle s'opposait à la globalisation qui tente d'unifier le langage par intérêt "économique et financier" mais aussi à "la juxtaposition de communautés étanches repliées dans leur surdité" ; en clair, elle refuse le "trop d'Un" et le "trop de diversité" car l'excès, dans un cas comme dans l'autre, entraînerait des effets néfastes.

Barbara Cassin l'affirmait dans cette interview : "Dès qu’on parle des langues, on parle de politique, de peuple, de nation, d’identité." Elle considère que le langage façonne la pensée mais aussi la culture et les différents aspects de la vie en générale.

Pour elle, "la politique ne consiste pas à imposer universellement la vérité, mais à aider différentiellement à choisir le meilleur": désormais, elle devra, comme l'impose son statut d'académicienne, "normaliser et perfectionner la langue française". Reste à voir ce qu'elle considérera comme la meilleure voie pour la langue française et si sa voix pourra porter dans une Académie très traditionnaliste.

Son élection a largement été saluée sur les réseaux sociaux...