Terriennes

"Beurette" : généalogie d'un terme sexiste et raciste

<em>On nous appelait Beurettes</em>, un documentaire de Bouchera Azzouz.
On nous appelait Beurettes, un documentaire de Bouchera Azzouz.

Depuis quelques semaines, un déferlement de témoignages sur Twitter dénonce l'emploi du terme "beurette" par les sites pornographiques sous le hashtag #PasVosBeurettes. Retour sur ce mot chargé d'histoire coloniale et de sexisme.

Arabe. Rebeu. Beur. Au féminin, ça donne "beurette". Un terme qui désigne les femmes arabes. Or en tapant ce mot dans un moteur de recherche, ce n'est pas une page Wikipédia qui s'affiche parmi les premiers résultats, mais une multitude de sites pornographiques.

Le phénomène n'est pas nouveau. Dans les années 2000, déjà, ce terme était associé à l'économie pornographique française. Dix-neuf ans plus tard, rien n'a changé. Dans son classement des termes les plus recherchés, communiqué sur Twitter le 15 juillet dernier, le site pornographique XHamster se félicite : en top des recherches figure le mot "beurette".
 

La France est le seul pays où les visiteurs des sites pornographiques affichent un tel intérêt pour une catégorie ethnique désigné par un mot en particulier : "C'est un terme vernaculaire qui n'a de sens qu'ici. Car il renvoie à un imaginaire français, une vision orientaliste qui date du Moyen Âge", explique Nacira Guénif-Souilamas, sociologue, anthropologue et maîtresse de conférence à Paris 8.

Dans ces vidéos cumulant des millions de vues, la femme arabe est un objet sexuel. Si ce terme est aujourd'hui autant utilisé par des hommes d'origines nord-africaines que par des Européens, son histoire s'inscrit dans un contexte colonial et orientaliste.
 

Comment le porno s'est approprié "beurette" 

Pour le comprendre, il faut se plonger dans l'historique de ce mot. Le terme apparaît en 1980 par un double processus du verlan. Il sera d'ailleurs repris de façon détournée par le groupe de musiciens Zebda - "zebda" signifiant beurre en arabe. Jusque-là, beurette est un terme inventé par des Nord-Africains, pour des Nord-Africains. Dans un entretien accordé à RFI suite à la sortie de son documentaire On nous appelait Beurettes, la réalisatrice Bouchera Azzouz s'exprime sur l'usage de ce mot : "C'est un marqueur très fort d'une génération. C'est pour cela que je voulais préserver ce mot, même s'il est très polémique, et déjà je vois sur les réseaux sociaux : 'oui, mais beurettes c'est une pute, pourquoi revendiquer ce terme ?' Je ne le revendique pas, mais c'est comme cela qu'on nous appelait".

C'est à l'occasion de la Marche pour l'égalité et contre le racisme que, selon Nacira Guétif, le terme bascule dans l'imaginaire social. Entre le 15 octobre et le 3 décembre 1983,  plusieurs manifestations ont lieu partout en France, dénonçant les faits divers racistes et tragiques qui ont marqué l'année. Surnommée "Marche des beurs" par les médias - une appellation que n'utilisaient pas les organisateurs de la marche - le terme "beur" se popularise et entre dans le dictionnaire l'année suivante.

L'envers de cette popularisation ? Le terme se vide de son sens initial et non connoté. Selon Nacira Guétif-Souilamas, "cette appellation [de la marche] vise à se réapproprier ce  terme, le coopter et le vider de son sens politique". L'effet est social et politique : "Les beurettes se situaient à la marge de cette marche. Et 'beurette', ça va être la façon d'acclimater la figure féminine des beurs et d'emblée de la situer dans une position subalterne, sous tutelle, complètement prise dans le regard des hommes. Déjà à l'époque, il y avait l'image de la femme arabe appropriable, qui peut devenir un objet non seulement sexuel, mais un objet privilégié des politiques d'intégration", analyse-t-elle.
 

Selon la sociologue, derrière la figure de la femme arabe - "beurette" - se trouve un récit social, construit par la classe politique dominante : oppressée par les hommes arabes, elle doit porter l'ensemble des valeurs de la société française pour s'intégrer, et ainsi s'émanciper. En se libérant du joug familial et culturel, elle s'occidentalise. Et l'hyper-sexualisation de cet imaginaire n'est pas bien loin.

C'est ce que semble vouloir démontrer les sociologues Eric Fassin et Mathieu Trachman dans leur article Voiler les beurettes pour les dévoiler : les doubles jeux d'un fantasme pornographique blanc. La "Beurette voilée" apparaît comme genre pornographique dans les années 2000. Dévoilée lors de l'acte sexuel par l'homme blanc, elle s'émancipe alors de son milieu d'origine et des hommes arabes, analysent-ils. Et c'est là que se trouve le paradoxe : elle s'émancipe, mais pour se soumettre au plaisir des blancs par la suite.

Cet article rappelle le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie en mai 1958, où les mêmes mécanismes sont à l'oeuvre : les femmes des généraux français vont sélectionner des femmes algériennes, souvent celles qui travaillent chez elle, et les pousser à arracher leur voile dans l'espace public. "C'est la libération par la prédation, souligne Nacira Guénif. Toute l'histoire des femmes indigènes consistent à les construire comme des objets qui sont soumis à des formes d'oppression insupportable de la part de leurs hommes et donc la seule manière de les en sauver, c'est de les faire passer sous l'influence et la coupe des hommes blancs".

De l'orientalisme au colonialisme

Cette histoire puise ses racines dans l'orientalisme et la fétichisation des corps de la femme "exotique". L'orientalisme, ce mouvement artistique qui prend son essor au XIXe siècle, révèle l'intérêt des artistes occidentaux pour l'Orient. Entre études ethnographiques et fantasme romantique, les oeuvres d'art illustrent une vision occidentale de l'Orient. Surtout lorsqu'il était question de représenter les harems. Dans ces lieux, certaines pratiques telles que la polygamie et le bain public étaient courantes/tolérées, suscitant chez les Européens de nombreux fantasmes érotiques. Au centre desquels la femme "orientale". Elle occupe alors la place d'une muse d'un genre nouveau : inspirant le désir et non l'amour, elles sont majoritairement representées comme des femmes alanguies, dans l'attente de leur maître. "Ces femmes sont là pour exciter le désir des hommes, et donc de l'assouvir", explique Nacira Guétif, résumant le regard des hommes de l'époque sur ces femmes.

Eugène Delacroix, <em>Femmes d'Alger dans leur intérieur, </em>1847
Eugène Delacroix, Femmes d'Alger dans leur intérieur, 1847
© Wikimedia
Cette objectification, venue de la "fascination" pour l'Orient, s'étendra jusqu'à la période coloniale. Le même principe de libération par la prédation s'appliquera alors : la colonisation des terres passera, elle, par la colonisation des corps.

C'est ce que montre l'ouvrage inédit Sexe, race et colonies, publié en décembre dernier. Dans ce livre de 544 pages, 97 auteurs ont contribué à assembler 1200 illustrations montrant des femmes nues, seules ou aux côtés de colons. Leur but ? Montrer que l'appropriation des corps est indissociable de la conquête des territoires. Les images sont choquantes, car brutes. Exemple : une actrice montre ses seins devant des barres HLM, sous un teaser disant "Certaines femmes préfèrent par derrière" (affiche du film porno La beurette de la cité de Fred Coppula, 2017). Preuve que le terme beurette se trouve dans le prolongement de la pensée coloniale ? Si l'ouvrage a provoqué des controverses, il pose le récit de la domination des corps.      

Pour Nacira Guénif, le lien est clair : "Aujourd'hui, ce fantasme se déplace du côté de la pornographie. Cela fait partie de la culture française orientaliste, qui est loin d'avoir disparue".

Paroles de beurettes

Qu'en disent les premières concernées, les "beurettes" ? Sur Instagram, Lisa Bouteldja, une influenceuse, a décidé de se réapproprier le terme. En se qualifiant elle même de beurette, elle empêche d'autres de lui coller cette étiquette et renverse ainsi le stigmate. Tout en revendiquant ses origines algéroises, elle se permet aussi de se vêtir comme bon lui semble, ne tombant ni dans l'une des représentations, ni dans l'autre. Elle crée sa propre image. 
 
 
Chargement du lecteur...

Une situation à double tranchant, selon la sociologue : "C'est à elle de voir si elle ne contribuerait pas à alimenter le stéréotype de la beurette, même si elle le conteste sur le versant de la soumission et de la prédation". Autrement dit : Lisa Bouteldja a le mérite de vouloir resignifier le terme, mais le stéréotype est tellement ancré dans les têtes, que cela risquerait d'avoir l'effet inverse. Nacira Guénif dresse un parallèle avec le sujet de sa thèse en 1998, lorsqu'elle avait interviewé plusieurs femmes algériennes, notamment sur l'usage du terme beurette : "Elles se doutaient qu'elles n'avaient aucune prise sur l'image de la Beurette. Elles ne pouvaient pas la requalifier, ni la transformer. La seule chose qu'elles pouvaient faire, c'était prendre leurs distances".

Et c'est ce qui se passe aujourd'hui. Depuis le dévoilement des top 10 recherches de XHamster, un déferlement de témoignages suivis du hashtag #PasVosBeurettes agite la twittosphère. Lancé par Nta Rajel, un collectif féministe antiraciste, décolonial et anticapitaliste, "la mobilisation avait pour but de s'insurger contre la fétichisation des femmes nord-africaines et les violences nombreuses qui en découlent", peut-on lire sur leur site.
 
 

Google a annoncé le 20 juillet qu'il allait changer l'algorithme régissant les recherches liées au terme "lesbienne", qui renvoyait d'office à des sites pornographiques. Le changement de l'algorithme concernant le terme "beurette", lui, se fait attendre. Mais depuis peu, le premier résultat donné par les recherches avec le terme n'est plus un site pornographique mais un article du quotidien Le Parisien sur le sujet. Signe que la situation est en train de bouger ?