Bien avant #Metoo, le viol du "Dernier Tango" à travers les yeux de "Maria"

Revoir avec les yeux de 2024 le tournage traumatisant du Dernier tango à Paris et rétablir une vérité, celle de Maria Schneider. Le film Maria de Jessica Palud montre comment ce film et sa scène de viol ont détruit l'actrice qui, bien avant #MeToo, dénonçait le sort réservé aux actrices.

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Maria vue par Jessica

La scène de viol fut imposée à l'actrice, mineure à l'époque. Maria Schneider n'hésitera pas à en parler, évoquant un double viol, de la part de Brando et du réalisateur. Photo du film Maria de Jessica Palud (Productions Haut et court, 2024)

© Haut et court
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"Ce qui m'a touché, c'est cette femme dans les années 1970 qui disait les choses et personne ne semblait entendre sa parole, alors que ses phrases étaient finalement des phrases de 2024", confie Jessica Palud.

Au moment où l'encadrement des conditions de tournage, des scènes d'intimité et des acteurs mineurs, quasi inexistant jusqu'ici en France, apparaît nécessaire, la réalisatrice remonte le temps pour emmener le spectateur à une époque où les réalisateurs étaient tout-puissants et le consentement des actrices absolument pas un sujet.

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Maria Schneider la première à parler, qui l'entend ?

Maria Schneider fut choisie à l'âge de 19 ans pour jouer aux côtés de Marlon Brando. À l'époque véritable légende vivante,  l'acteur américain interprète là l'un de ses derniers grand rôles sous la direction du réalisateur italien Bernardo Bertolucci. 

Le sujet du film : une relation "passionnelle" entre un veuf américain de passage à Paris et une jeune femme qui ne savent rien de l'autre, même pas leur prénom. Ce huis clos atteint le paroxysme de la violence dans une scène de sodomie non consentie, avec une tablette de beurre en guise de lubrifiant. Cette scène de viol, qui a valu au film classé X les foudres du Vatican, est devenue tristement mythique, avant de symboliser les violences sexuelles dans le 7e art.

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"A tous ceux qui ont aimé le film, vous êtes en train de regarder une jeune fille de 19 ans en train d'être violée par un homme de 48 ans. Le réalisateur a planifié l'agression. Ça me rend malade", réagissait sur le réseau social X l'actrice Jessica Chastain fin 2016, alors que Bertolucci était revenu sur les conditions du tournage.

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La scène fut imposée à l'actrice, mineure à l'époque, et la brisera. Maria Schneider n'hésitera pas à en parler, évoquant un double viol, de la part de Brando et du réalisateur, à dire que les larmes à l'écran sont les siennes. Des propos qui ne choquent alors personne, pas plus que ceux de Bertolucci, affirmant pour ambition que "la rage et l'humiliation" transparaissent chez son actrice. 

Les producteurs sont des hommes, les techniciens sont des hommes, les metteurs en scène sont la plupart des hommes (...) les agents sont des hommes et j'ai l'impression qu'ils ont des sujets pour les hommes. Maria Schneider, dans Sois belle et tais-toi

"Les producteurs sont des hommes, les techniciens sont des hommes, les metteurs en scène sont la plupart des hommes (...) les agents sont des hommes et j'ai l'impression qu'ils ont des sujets pour les hommes", disait Maria Schneider dans le documentaire Sois belle et tais toi, de Delphine Seyrig, tourné en 1976. L'actrice, décédée en 2011, déplorait se voir uniquement proposer "des rôles de folle, de lesbienne, meurtrière" et espérait tourner avec des hommes de son âge.

Une scène "planifiée" hors scénario

Jessica Palud a débuté comme assistante à la réalisation à l'âge de 19 ans sur le tournage... du film Innocents - The Dreamers de... Bertolucci. Pour les besoins de son film, elle récupère le scénario original du Dernier tango et constate que la fameuse scène ne s'y trouve pas. Elle lit les annotations ajoutées en direct par la scripte.

D'un seul coup, il y a ce basculement de scène qui n'est pas du tout prévu. Elle n'est au courant de rien. Jessica Palud, réalisatrice

 "D'un seul coup, il y a ce basculement de scène qui n'est pas du tout prévu. Elle n'est au courant de rien. Quand il la bascule au sol, qu'il lui baisse son pantalon, et le beurre, elle n'est au courant de rien", raconte, émue, la réalisatrice dans l'émission L'invité sur TV5monde, à l'occasion du Festival de Cannes 2024. "C'était important pour moi de la remettre en scène, alors je ne refais pas les plans de Bertolucci, mais je recrée cette scène à travers le regard de Maria, sa sensation à elle, ajoute-t-elle, je montre l'humiliation, l'équipe qui ne dit rien, cette humiliation parce que c'est le basculement de sa vie en fait". 

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"Une équipe de tournage qui ne réagit pas. Ça ne peut pas se passer comme ça aujourd'hui", insiste-t-elle. "Bien évidemment qu'un réalisateur veut l'accident, les plus belles vérités possibles, mais on peut le vivre sans trahir, en étant complices, en étant ensemble, en allant chercher les émotions ensemble", plaide-t-elle. 

Avec ce film, j'ai envie de toucher d'autres jeunes femmes, j'ai envie que les actrices et aussi les jeunes acteurs le voient. Anamaria Vartolomei, actrice

C'est Anamaria Vartolomei, César du meilleur espoir féminin pour L'événement, un film sur l'avortement, qui incarne la jeune Maria à l'écran. "C'est une précurseure, évoque-t-elle à propos de Maria Schneider, c'est une des premières à avoir parlé, à lever le voile sur le tabou des agressions psychologiques, physiques, sexuelles dans l'industrie (du cinéma). Mais elle parlait à des journalistes qui n'étaient pas aptes à entendre son témoignage, Quand elle disait que c'était un métier très très dangereux et qu'elle déconseillait aux autres de le faire, il n'y avait pas quelqu'un en face pour lui demander pourquoi". 

"Avec ce film, j'ai "envie de toucher d'autres jeunes femmes, j'ai envie que les actrices et aussi les jeunes acteurs le voient". Et peut-être ainsi rendre vérité et justice à la grande actrice qu'était Maria Schneider.

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