Terriennes

Brett Kavanaugh, le juge qui n’aimait pas les femmes, élu à la Cour Suprême des Etats-Unis

Une femme et un homme, pour une rude bataille. Christine Blasey Ford, universitaire, accuse d'agression sexuelle Brett Kavanaugh, candidat du Président Donald Trump à la Court Suprême, devant le Senat au Capitol à Washington, le 4 septembre 2018.
Une femme et un homme, pour une rude bataille. Christine Blasey Ford, universitaire, accuse d'agression sexuelle Brett Kavanaugh, candidat du Président Donald Trump à la Court Suprême, devant le Senat au Capitol à Washington, le 4 septembre 2018.
(c) AP Photo/Win McNamee et Andrew Harnik

Il a été élu juge à la Cour suprême à vie par la volonté du président Donald Trump. La nomination de Brett Kavanaugh, un ultra conservateur, et au delà sur tous les sujets de société, fera prendre un virage à 180 degrés sur le droit à l'avortement ou à la contraception. Accusé d'inconduites sexuelles répétées, cet homme s'annonce comme un puissant adversaire des femmes. Il a pourtant été soutenu par la moitié des Américaines. Retour sur un parcours à l'image des Etats-Unis de 2018 si divisés

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Peu importe que le Sénat américain ait validé sa nomination par une courte majorité à 50 pour et 48 contre ce 6 octobre 2018 - la veille, deux sénateurs jusqu'alors indécis, avaient fait savoir qu'ils voteraient en faveur de Brett Kavanaugh, dont une femme, la républicaine Susan Collins et même un démocrate (!), Joe Manchin. Brett Kavanaugh siégera désormais à la Cour suprême, donnant un poids supplémentaire à ceux qui, dans l'Amérique de Donald Trump, voudraient en finir avec des droits chèrement acquis par les femmes : celui à l'avortement, celui à la contraception, celui de disposer de son corps.

Le juge le plus mal nommé de la Cour suprême

La confirmation de sa nomination a enthousiasmé Donald Trump et indigné une partie du pays et été accueillie par de virulentes manifestations : 

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Récit TV5MONDE B Charbonnel, durée 1'44

Alors que se profilent les élections tant attendues de midterms, mi-mandat de Donald Trump, les Etats-Unis ont vécu durant quelques semaines au rythme des étapes de la nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême, choisi par le président américain pour succéder à Anthony Kennedy, 81 ans. Un choix crucial puisqu'il fera pencher la balance des neuf hauts magistrats vers la droite ultra conservatrice, le juge démissionnaire étant un républicain qui vote parfois avec les démocrates, en particulier sur les sujets de société. Accusé par quatre femmes d'abus et de comportements sexuels inadéquats, Brett Kavanaugh est resté imperturbable face aux aléas du chemin vers sa nomination. Tant il semblait sûr d'être en place, soutenu par un "club de garçons" au premier rang desquels Donald Trump lui même. 

Rien d'étonnant. Sauf que dans son ascension il a aussi pu compter sur l'appui sans faille de femmes réunies par le mot dièse #IStandWithBrett. Ces mêmes femmes sans doute, qui envers et contre tout, ont porté elles aussi Donald Trump au pouvoir, animées autant par leur détestation envers Hillary Clinton que par leur foi en cet homme viril, qui les soutenaient elles, les mères, les épouses, les travailleuses.

Femmes contre femmes

Et on reste stupéfaite de ce soutien indéfectible de femmes à un homme puissant, catholique affiché, qui passe son temps à se manifester contre les droits des femmes, acquis au 20ème siècle, et qui, outre son aversion totale à l'interruption volontaire de grossesse, peut affirmer sans rire que "la contraception est un avortement par anticipation".  

Les images des manifestantes hostiles à Brett Kavanaugh, en marge de son audition et de celle de l'universitaire Christine Blasey Ford, cette femme digne qui l'accuse de l'avoir agressée à l'été 1982, ne parviennent pas à effacer les messages d'adoration envers le juge et de haine à l'encontre de la psychologue de 51 ans, professeure à la prestigieuse "Stanford University School of Medicine" californienne.

Des manifestantes contre la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, aux marches du Capitole le 28 septembre 2018, alors que le Sénat débatait de sa confirmation
Des manifestantes contre la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, aux marches du Capitole le 28 septembre 2018, alors que le Sénat débatait de sa confirmation
(AP Photo/Jose Luis Magana)
D'autant plus que derrière la facilité guerrière et masquée des réseaux sociaux se profilent d'autres femmes, qui parfois tolèrent les agressions sexuelles, sur le thème, il faut bien en passer par là. Parmi elles, on repère des complotistes, des nationalistes, des extrémistes de droite adeptes de sites racistes et fascistes. 

Petite sélection parmi les moins ignobles...  "Dès qu'une accusation se présente, d'autres suivent. Le point commun de toutes, AUCUNE preuve, AUCUN témoin corroborant les accusations, AUCUN fait, mais des tas de motifs pour tenter de stopper cette nomination (du juge Kavanaugh, ndlr). #IStandWithBrett (#JeSoutiensBrett)"
De la diffamation aussi : "#StopTheInsanityNow (Arrêtez cette folie maintenant). La troisième accusatrice de Brett Kavanaugh a été poursuivie en 2000 pour de fausses allégations d'inconduite sexuelle." (Une fausse information reprise du site Breitbart, auparavant dirigé par l'effrayant Stéphane Banon, proche du Ku Klux Klan et de Donald Trump, qui a contribué à son élection en multipliant les "fake news" sur Hillary Clinton). 
Du n'importe quoi : "Pourquoi les femmes d'Hollywood crient-elles contre Kavanaugh alors qu'elles restent muettes sur Harvey Weinstein ?"

Et même une prétendue réflexion - que l'auteure semble avoir supprimée depuis : "Après des jours de débat autour de Kavanaugh, où l'on m'a dit comment me sentir et quoi penser de tout cela parce que je suis une femme, j'ai été encouragée à m'écouter et me rassurer sur mes propres pensées. Je pardonne les agressions sexuelles et #IStandWithBrett".

Dites moi quel garçon n'a pas fait ce genre de bêtises ?

Et puis, il y eut ce plateau réuni par la chaîne CNN, cinq femmes, cinq militantes républicaines (pourtant présentées comme des Américaines moyennes) qui expliquent pourquoi elles apportent leur crédit à Brett Kavanaugh. "Qui sommes-nous pour juger" demande l'une ? "Dites moi quel garçon n'a pas fait ce genre de bêtises ?" s'interroge une autre. Aucune ne croit l'accusatrice de Kavanaugh et elles rejettent toutes ses allégations comme étant ou bien déformées et basées sur la jalousie, ou bien exagérées. Malgré la force du témoignage de Christine Blasey Ford. Ce qui fait quand même hurler d'autres femmes : « "Dites-moi quel garçon n'a pas fait ça au lycée." Arrêtez vos conneries, les Républicaines !  »

"Maintenant, regardez à nouveau la vidéo en sachant que
La plupart des femmes sont des politiciennes  républicaines latinos.
TOUTES ces femmes travaillent d'une manière ou d'une autre pour le Parti républicain ET l'une d'entre elles s'est présentée au Congrès.
CNN ne divulgue pas leurs affiliations, mais prétend qu'il s'agit de femmes au foyer moyennes de banlieue du GOP.
"

Même si ce sont des militantes, cela n'empêche pas de se demander comment elles font pour s'enticher d'hommes qui abusent de leur puissance sociale ou économique. 

Cette sympathie inappropriée et disproportionnée dont jouissent souvent les hommes puissants dans les cas d'agression sexuelle, de violence conjugale, d'homicide et autres comportements misogynes...
Kate Manne, professeure de philosophie

Kate Manne est professeure adjointe de philosophie à Cornell University (qui fait partie du groupe des huit prestigieuses universités de l'Ivy League) et l'auteure de "Down Girl : The Logic of Misogyny" (que l'on pourrait traduire par "rabaisser une fille, la logique de la misogynie). Et dans le New York Times du 26 septembre 2018, elle apporte un éclairage fort intéressant, au travers d'un concept qu'elle a forgé : l'himpathie, cette "sympathie inappropriée et disproportionnée dont jouissent souvent les hommes puissants dans les cas d'agression sexuelle, de violence conjugale, d'homicide et autres comportements misogynes..."
La philosophe explique : 
"Plus un homme s'élève haut dans la hiérarchie sociale, plus il a tendance à attirer l'himpathie. Ainsi, la majeure partie de notre "care" (apporter du soin, de l'attention, ndlr), de notre considération, de notre respect et de notre attention nourricière se dirige vers les personnes les plus privilégiées de notre société.
Une fois qu'on apprend à reconnaître l'himpathie, il devient difficile de ne pas la voir partout : chez des hommes comme l'ancien rédacteur en chef du New York Review of Books, Ian Buruma, qui a publié un essai complaisant d'un ancien animateur canadien de talk-show accusé d'agression sexuelle et de harcèlement par plus de 20 femmes ; chez des femmes comme les cinq républicaines que CNN a récemment réunies pour appuyer le juge Kavanaugh. Mais nous en sommes à un moment où l'himpathie est si profondément évidente, si publique, qu'il est temps de faire pression en vue d'une prise de conscience morale de masse.
Ce que l'affaire Kavanaugh révèle, c'est que l'himpathie peut, dans sa forme la plus extrême, devenir une véritable 'sociopathie de genre' : une tendance morale pathologique à se sentir désolé.e exclusivement pour les agresseurs masculins présumés - c'était il y a si longtemps ; c'était juste un jeune garçon ; en fait c'était quelqu'un d'autre - tout en mettant systématiquement les accusatrices en cause.  L'affaire Kavanaugh révèle également les répercussions profondes d'une certaine vision du monde : ce n'est pas une coïncidence si nombre de ceux qui s'entendent avec le juge Kavanaugh, contre Christine Blasey Ford, sont tous de fervents opposants à l'avortement, une position qui exige un refus de sympathiser avec les filles et les femmes confrontées à une grossesse non désirée.
"

Solidarité de classe et forteresses masculines

Mais il y a aussi ce "Boy's club qui protège Brett Kavanaugh", une sorte de forteresse masculine blanche héritée d'une autre bande de garçons, celle de la très sélective Georgetown Preparatory School, une école de jésuites où le futur juge s'est formé. "Dans une déclaration suivant sa nomination, le 9 juillet 2018, Kavanaugh a aussitôt fait référence à la devise de Georgetown Prep, 'Men for others' (les hommes pour les autres). Plusieurs dizaines de ses anciens camarades de classe ont signé une lettre adressée aux responsables de la Commission judiciaire du Sénat, affirmant qu'il 'reste la même personne solide et accessible que nous avons rencontrée au lycée'." Un clan ultra solidaire que nous raconte le New Yorker.

Pendant ce temps Trump soufflait le chaud et le froid, depuis le 9 juillet 2018, ce jour, à marquer d'une pierre noire ou blanche selon son camp, où il prononça le nom de Brett Kavanaugh en remplacement du sage Anthony Kennedy...

Donald Trump en compagnie de Brett Kavanaugh et sa famille à la Maison Blanche le 9 juillet 2018, lors de l'annonce de la candidature de celui-ci à la Cour Suprême.
Donald Trump en compagnie de Brett Kavanaugh et sa famille à la Maison Blanche le 9 juillet 2018, lors de l'annonce de la candidature de celui-ci à la Cour Suprême.
(AP Photo/Alex Brandon)

Priez pour Brett Kavanaugh et sa famille !
Donald Trump

Le président qui aime à se faire voir avec la famille si parfaite de son futur juge suprême, distillait ses commentaires fielleux via son média préféré, son compte twitter, pour discréditer la principale accusatrice de Kavanaugh (d'autres se sont manifestées mais elles n'ont pas toutes décidé de porter plainte...). Le 26 septembre à la veille de l'audience au Sénat, il écrivait : "Les démocrates jouent un jeu d'arnaque de haut niveau dans leur effort vicieux pour détruire une bonne personne. C'est ce qu'on appelle la politique de destruction. Derrière la scène, les démocrates rient. Priez pour Brett Kavanaugh et sa famille !"

Puis le même jour, s'en prenant à l'avocat qui a recueilli les nouvelles plaintes contre Kavanaugh et qui défend Stormy Daniels, ex actrice de films pornographiques, engagée dans une bataille judiciaire avec Donald Trump, il se fâchait encore plus : "Avenatti est un avocat de troisième ordre qui ne sait rien faire d'autre que de fausses accusations, comme il l'a fait contre moi et comme il le fait maintenant contre le juge Brett Kavanaugh. Il cherche juste à attirer l'attention et ne veut pas que les gens regardent son passé et ses relations - une vie de misère !"

A retrouver sur ce sujet dans Terriennes : 
Donald Trump : bras de fer et doigt d'honneur d'une actrice porno

Et le 28 septembre, Trump félicitait Kavanaugh à la face du monde (au lendemain de son discours devant les Nations Unies) : "Le juge Kavanaugh a montré aux États-Unis ce exactement pourquoi je l'ai nommé. Son témoignage était puissant, honnête et captivant. La stratégie de destruction des démocrates est honteuse et ce processus a été une imposture totale et un effort pour retarder, entraver et résister. Le Sénat doit voter !"

Mais le 29, il concèdait un recul face à l'indécision de certains sénateurs républicains ébranlés par le témoignage de Christine Blasey Ford : "Nous venons de commencer, ce soir, notre 7e enquête du FBI sur le juge Brett Kavanaugh. Un jour, il sera reconnu comme un grand juge de la Cour suprême des États-Unis !​". 
Ensuite, deux nouveaux posts pour justifier la qualité de cette investigation du FBI qu'il a donc demandée, mais bâclée et restreinte pour nombre d'observateurs...  

Trump et ses amis, roitelets du "victim blaming" 

Le 2 octobre, il attaquait très fort à nouveau, et cette fois en public, pour démolir Christine Blasey Ford, à l'occasion d'un meeting de campagne (des midterms du 6 novembre, ndlr) à Southaven, dans le Mississippi.  "J'avais bu une bière, j'avais bu une bière...", lançait Trump, faisant mine d'imiter le témoignage de Mme Blasey Ford. "Comment êtes-vous rentrée chez vous ? Je ne m'en souviens pas. Comment vous êtes-vous rendue sur place ? Je ne m'en souviens pas. Il y combien d'années ? Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Dans quel quartier cela s'est-il passé ? Je ne sais pas. Où est la maison ? Je ne sais pas. Au premier étage, au rez-de-chaussée, où ? Je ne sais pas. Mais j'avais bu une bière, c'est la seule chose dont je me souviens", poursuivait-il, sous les rires et les applaudissements. Avant de conclure : "Et la vie d'un homme est en lambeaux, la vie d'un homme a été brisée". Comme si celle de l'universitaire ne l'avait jamais été. 

C'est une époque vraiment terrifiante pour les jeunes hommes en Amérique
Donald Trump, président des Etats-Unis

Plus tôt dans la journée, dans les jardins de la Maison Blanche, il s'était lamenté sur la situation des pauvres hommes blancs de son pays : "C'est une époque vraiment terrifiante pour les jeunes hommes en Amérique, vous pouvez être coupable de quelque chose dont vous n'êtes pas coupable".

La réponse des avocats de Christine Blasey Ford avait été brève et cinglante : "Elle est un exemple remarquable de courage. Lui est un exemple de lâcheté".

Sur son blog l'ancienne journaliste de Libération Annette Levy-Willard, auteure de "Chronique d'une onde de choc - #MeToo secoue la planète" (Editons de l'Observatoire, juin 2018), notait le 4 octobre 2018, de ses mots toujours si justes : "Christine Blasey Ford, respectable professeur d’université, n’aurait pas eu le courage, sans cette année agitée par #MeToo, de venir exposer devant le monde entier un événement assez banal chez les lycéens et étudiants américains : la beuverie qui dérape en viol. Pour elle c’était il y a 36 ans, elle avait 15 ans, elle était lycéenne, et s’est retrouvée coincée, enfermée dans une chambre avec deux garçons beurrés qui l’ont jetée sur le lit et ont tenté de la déshabiller. Elle a été sauvée par la natation, elle rentrait de la piscine, avait gardé son maillot de bain, trop compliqué pour la violer. Elle n’oubliera pas la peur de ce jour là, les détails, et donne les noms des deux garçons, et de leurs copains dans la maison."

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1