Terriennes

Brexit : Theresa May, la femme-roseau sort de scène

Theresa May quittant le 10, Downing Street le 15 janvier 2019.<br />
<sub>(AP Photo/Frank Augstein) </sub>
Theresa May quittant le 10, Downing Street le 15 janvier 2019.
(AP Photo/Frank Augstein)

Femme d'appareil du Parti conservateur plus qu'idéologue, Theresa May a pris la tête du gouvernement britannique à la faveur d'un Brexit dont elle n'était pas partisane. Dans les âpres négociations qui ont suivi le référendum de 2016, elle a beaucoup tenté de ruser pour finalement presque tout céder. De motion de censure en motion de défiance, elle a résisté aux adversités multiples, pliant plutôt que rompant. Jusqu'à ce 24 mai, où la Première ministre annonçait finalement sa sortie de scène le 7 juin.

Parce qu'elle est une femme, qu’elle a une allure so british et se présente à l’occasion en tory un peu churchillienne, les médias français se sont empressés en 2016, avec leur imagination coutumière, de surnommer celle qui devenait Première ministre du Royaume-Uni, Theresa May, « la nouvelle dame de fer » en référence à Margaret Thatcher.

La platitude était aussi une sottise. Hormis leur poste éminent, peu de points communs unissent l’implacable destructrice du modèle social britannique surgie des années 1970 à la pieuse conservatrice mère de deux enfants, amatrice de cuisine et de marche-à-pied chargée, quarante ans plus tard, d’un Brexit qu’elle n’avait pas souhaité. Sa chance, avant de devenir sa croix.

Vers les hauteurs

L' église de Sainte-Marie-la-Vierge à Wheatley, dans la région d'Oxford, où le père de Theresa May officiait.<br />
<sub>(photo Wikipedia)</sub>
L' église de Sainte-Marie-la-Vierge à Wheatley, dans la région d'Oxford, où le père de Theresa May officiait.
(photo Wikipedia)
Thatcher était fille d’épicier. Son origine et son ascension sociale enchantaient les classes moyennes. Theresa May, elle, née Brasier en octobre 1956, est nourrie du lait de l’Église d’Angleterre, et n’en manque aujourd’hui encore pas une messe. Son père en fut prêtre, aumônier puis vicaire.

Sa très classique scolarité se déroule dans des établissements religieux, puis à l’université d’Oxford où elle décroche une licence de géographie.

Son premier emploi est à la Banque d’Angleterre. Son second, comme consultante, dans un organisme privé de paiements. Elle est aussi membre du Parti conservateur et sa carrière politique, d’abord parallèle, devient bientôt la principale. Elle prend des responsabilités dans ses instances de la région londonienne. Battue aux législatives de 1992, elle est élue députée en 1997, lors d’un scrutin qui conduit pourtant au pouvoir le libéral-travailliste Tony Blair.

C’est le début d’une trajectoire verticale. Dès 2002, elle devient la première femme à présider le parti conservateur. Elle y défend une ligne quelque peu novatrice, regrettant l’image « parti des riches » des tories (« Vous savez comment les gens nous appellent ? Le parti méchant. » L’avertissement lancé dans un congrès lui vaudra quelques inimitiés dans la vieille garde). Elle laisse cette fonction mais occupe différents postes de ministre « fantôme » (au Royaume-Uni, l’opposition est structurée en cabinet « fantôme », réplique du gouvernement en place).

Au second rang

Elle soutient en 2009 la candidature de David Cameron à la tête du parti. Bonne pioche : celui-ci gagne les élections en mai 2010. Devenu Premier ministre, David Cameron confie à Theresa May un double portefeuille : l’important Secrétaire d’État à l’Intérieur, qu’elle conservera jusqu’en 2016 ; le ministère des Femmes, jusqu’en 2012.

 
Theresa May, Secrétaire d'Etat à l'Intérieur en mai 2015.<br />
<sub>(AP Photo/Matt Dunham, Pool) </sub>
Theresa May, Secrétaire d'Etat à l'Intérieur en mai 2015.
(AP Photo/Matt Dunham, Pool)
L’image qu’elle y donne: à la fois libérale et dure. Devenue assez « gay friendly » en dépit de ses réticences personnelles initiales en la matière,  elle soutient finalement l’Equality Act de 2010 bannissant les discriminations contre les homosexuels. Première dirigeante du Parti conservateur à se positionner ainsi, elle soutient à partir de 2012 le principe du mariage homosexuel et vote l’année suivante sa légalisation.

Nullement friendly, en revanche, est sa politique en matière d’immigration, aux frontières de la xénophobie. Theresa May s’engage en 2010 à réduire drastiquement le flux des migrants, instaurant de douloureuses restrictions au regroupement familial, qu’elle soumet à des conditions de ressources très élevées. Des organisations de défense des droits humains, dont Amnesty international, l’en critiqueront sévèrement.

Elle refuse en 2015 la proposition européenne de quotas de réfugiés à répartir entre les États-membres. Sa raideur n’empêche pas une augmentation sensible des migrations vers le Royaume-Uni, mais la ministre, dans l’air du temps, renforce son image à droite.

Au sommet

Survient, le 23 juin 2016, le séisme du référendum décidant le Brexit. Il condamne implicitement David Cameron qui a mis tout son poids pour l’option inverse, et annonce dès le lendemain sa démission. Malgré son euroscepticisme nourri d’une aversion envers l’immigration incontrôlée, Theresa May s’était prononcée, elle aussi, pour le « remain » (maintien dans l’UE).

Mais elle considère que le vote en tourne définitivement la page, que le choix du « leave » est acquis et qu’aucun second référendum ou artifice parlementaire – comme en France dix ans plus tôt – ne peut violer la décision souveraine des Britanniques. Sa formule « Brexit means Brexit » (Brexit signifie Brexit) devient sa marque. Elle ne la reniera pas.

 
Theresa May reçue par le reine le 13 juillet 2016.<br />
<sub>(Dominic Lipinski/Pool Photo via AP) </sub>
Theresa May reçue par le reine le 13 juillet 2016.
(Dominic Lipinski/Pool Photo via AP)
Elle annonce le 30 juin sa candidature à la tête du Parti conservateur (ce qui signifie la succession de Cameron) et vient à bout en quelques jours de ses concurrents. La reine Elizabeth la nomme Première ministre le 13 juillet 2016. Elle est la seconde femme dans l’histoire du Royaume-Uni à occuper ce poste.

Ses moyens sont en réalité bien plus précaires que ceux de la triomphante Margaret Thatcher, et sa tâche bien plus ardue. Le Brexit a profondément déchiré le pays, et singulièrement les conservateurs, artisans historiques, 43 ans plus tôt, de l’adhésion britannique à la « CEE », future Union européenne. Les députés tories sont divisés. La constitution du cabinet s’avère laborieuse et délétère.

Revers

En avril 2017, Theresa May obtient du Parlement des élections anticipées pour le 8 juin. La campagne est tendue, malgré la faiblesse de l’adversaire travailliste. Le Parti conservateur prend quelques distances avec le libéralisme extrême des années Thatcher-Blair.

Le scrutin se traduit pourtant par son demi-échec. Les tories perdent une douzaine de sièges, et la majorité absolue. Ils se trouvent contraints à l’alliance avec les ultra-conservateurs irlandais. Le pouvoir de leur cheffe n’en reste pas moins un fait. Le magazine Forbes la classe deuxième femme « la plus puissante du monde ».

 
Michel Barnier et Theresa May à Bruxelles le 23 mars 2018. Des négociations plus difficiles que prévu.<br />
<sub>(AP Photo/Virginia Mayo)</sub>
Michel Barnier et Theresa May à Bruxelles le 23 mars 2018. Des négociations plus difficiles que prévu.
(AP Photo/Virginia Mayo)
Les choses se détériorent en 2018, lorsque se précisent les négociations avec une UE moins souple que prévu, dirigée par un français peu conciliant, Michel Barnier.

L’accusant de mollesse, les ultra-brexiters de son cabinet la lâchent en juillet. Trois ministres démissionnent : David Davis et Steve Baker, respectivement Secrétaire d’État et sous-Secrétaire d’État chargés du Brexit et surtout Boris Johnson, flamboyant maire de Londres devenu Secrétaire d’État aux Affaires étrangères.

L'isolement affaiblit la Première ministre, contestée par les siens alors même que l’Union européenne campe sur ses principes qui ont, justement, causé le Brexit : libre circulation des personnes et des biens, péréquations, délégations de souveraineté... Teresa May est prise entre deux logiques aussi contradictoires qu’inflexibles ; sa nudité devient, en Grande-Bretagne comme à l’étranger, chaque jour plus manifeste.

Du sang et des larmes

Plaisamment présenté par les deux camps  comme un compromis, l’ « accord » conclu à Bruxelles le 14 novembre 2018 entre les 27 et Theresa May constitue en réalité pour le Royaume Uni une capitulation en rase campagne : celui-ci devra payer ses charges et, durant une période indéfinie, accepter toutes les contraintes douanières et politiques de l’Union sans voix au chapitre. L’alternative, c’est le « no deal », la sortie sans accord qui ferait de la Grande-Bretagne un pays aussi étranger à l’UE que la Micronésie ou le Botswana.

Les médias europhiles du continent battent des mains à ce qu’ils croient être, sans rire, l’happy end d’une mésaventure où le bien triomphe par rédemption du fautif. L’opinion britannique est moins enthousiaste. Accueillie fraîchement par les siens, la Première ministre échappe de peu à une motion de défiance de son parti qui l’aurait contrainte à la démission.

Prévu mi-décembre, le vote légalement indispensable des Communes sur l’accord s'annonce plus mal encore. Theresa May l’ajourne au 15 janvier dans l’espoir que l’apaisement des fêtes et l’approche de l’échéance lui soit favorables.

 
Manifestation pour le Brexit à Londres devant le parlement le 9 janvier dernier.<br />
<sub>(AP Photo/Alastair Grant)</sub>
Manifestation pour le Brexit à Londres devant le parlement le 9 janvier dernier.
(AP Photo/Alastair Grant)
C’est l’inverse qui se produit. Le camp des ultra brexiters (prêts à un départ sans accord avec l’Union) s’est encore renforcé. Celui des anti-brexit, sur les braises duquel souffle un Tony Blair revenu pour l’occasion de l’au-delà, se reprend à rêver d’un second référendum annulant le premier, hier encore impensable.

Toujours haï par la classe politique des deux bords, mais désormais moins méprisé, le leader travailliste de gauche Jeremy Corbyn - avec lequel elle refuse toute discussion - s’ impose comme un redoutable adversaire. Les élections anticipées qu’il réclame n’ont plus rien de farfelu.

Le 15 janvier, les Communes repoussent sèchement l'accord si douloureusement négocié à Bruxelles. Refus réitéré, avec des variantes, le 12 et le 29 mars. Progressivement lâchée par les siens - trente-six ministres démissionnaires depuis son investiture -, la femme-roseau qui s'est tant pliée se résigne le 24 mai à abandonner la lutte.

Vêtue de rouge vif devant la porte du 10, Downing Street où elle avait trois ans plus tôt lancé les promesses de son mandat, les larmes aux yeux, elle reconnaît tard mais sans l'attenuer sa défaite avec son « regret profond de ne pas avoir pu mettre en œuvre le Brexit ». « J'ai fait ce que j'ai pu pour convaincre les députés » insiste t-elle avant d'ajouter, non sans élégance: « Je partirai sans amertume, mais avec une énorme et infinie gratitude pour avoir eu l’opportunité de servir le pays que j’aime ».

S'accordant pour l'honneur un dernier rôle, elle annonce sa sortie de scène pour le 7 juin, lendemain des cérémonies du Débarquement. Le temps, aussi, d'une ultime humiliation : son Parti conservateur tombe à moins de 10 % des suffrages lors de surréalistes élections européennes.

A priori issu du même sérail, son successeur sera confronté à la même acrobatie : mettre en oeuvre un Brexit - dur ou non -  dans un pays divisé et le faire avaliser par un Parlement hostile. La fin de Theresa May n'est pas celle de la pièce.