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Canada : la Fédération des femmes du Québec reconnaît la prostitution comme un travail

La prostitution, un travail comme un autre, ou presque, comme vient de le décréter la Fédération des Femmes du Québec. 
La prostitution, un travail comme un autre, ou presque, comme vient de le décréter la Fédération des Femmes du Québec. 
©captureecran/Radiocanada

La prostitution est-elle un travail ? OUI, vient de décréter la Fédération des Femmes du Québec. Qui précise même que c’est un travail auquel consentent les femmes. Une décision qui a soulevé la controverse, car elle divise profondément, et ce, depuis des années, le mouvement féministe québécois. Et bien au delà... 

La Fédération des Femmes du Québec, sous l’impulsion de sa nouvelle présidente Gabrielle Bouchard – voir portrait fait dans Terriennes – a donc décidé, le 28 octobre dernier lors d’une Assemblée générale, de prendre position sur cette question sur laquelle elle s’était jusqu’ici abstenue, justement parce qu’elle divisait ses membres.

La proposition adoptée par les 150 membres présents indique que « la FFQ reconnaît l’agentivité des femmes dans la prostitution/industrie du sexe, incluant le consentement à leurs activités », agentivité voulant dire la capacité des individus à exercer un contrôle sur leurs actes. La proposition explique que « la FFQ lutte contre la stigmatisation et les barrières d’accès à la pleine participation à la société qui suivent ces femmes toute leur vie, même si elles quittent l’industrie, mais également contre la violence et les obstacles à la sortie de la prostitution/industrie du sexe que subissent les femmes qui sont dans cette industrie et celles qui en sortent».

La FFQ s’engage à défendre, tant pour celles qui choisissent de vivre de la prostitution/industrie du sexe que pour celles qui veulent en sortir.
Déclaration de la FFQ, Fédération des Femmes québécoises

La proposition introduit également des nuances « entre l’industrie du sexe, les échanges consensuels, les situations d’exploitation et la traite humaine ». La FFQ s’engage également à « défendre, tant pour celles qui choisissent de vivre de la prostitution/industrie du sexe que pour celles qui veulent en sortir, leurs droits, à la sécurité, la santé, à l’autonomie, la liberté d’expression et d’association et à des conditions décentes tant dans l’exercice de leur pratique que dans les autres sphères de leur vie ».
La FFQ promet enfin de lutter contre l’exploitation et les violences faites aux prostituées et travailleuses du sexe. « Nous pensons que le combat féministe se construit sur les fondations d’un travail d’écoute de toutes les femmes, et dimanche dernier, c’est exactement cet effort qui s’est déployé au cours de la journée de votre part » conclut le communiqué.

Prostitution et divisions

Si l’organisme Stella, qui regroupe des prostituées et des travailleuses du sexe, se réjouit de cette prise de position de la Fédération, dont il est membre au demeurant, d’autres organismes qui travaillent auprès des prostituées l’ont dénoncée fortement. C’est le cas du CLES, Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle qui vient en aide, offre des services de soutien aux femmes qui sont dans l’industrie du sexe, y ont été ou tentent d’en sortir.

« Nous croyons qu’il s’agit d’une décision qui n’est pas basée sur la réalité vécue par la majorité des femmes dans l’industrie du sexe, déclare Martine B. Côté, du CLES. Cette résolution ne tient pas compte de l’impact de cette industrie violente sur les femmes et sur la société en général. Certaines industries sont plus nocives que d’autres et il faut socialement faire le choix d’en sortir qu’il y ait des personnes qui consentent à y travailler ou non. La notion d’agentivité est souvent utilisée pour masquer le fait que la prostitution est d’abord et avant tout le résultat d’une pratique patriarcale. Tout être humain dispose de la capacité d’agir (ce qu’elles décrivent comme étant l’agentivité) et aucune féministe ne veut brimer ce droit. Cependant, parler de l’agentivité dans l’industrie du sexe sans parler des rapports sociaux de sexe inégaux qui oppriment les femmes, tout particulièrement les femmes les plus pauvres, les femmes racisées et les femmes autochtones, revient à appuyer implicitement la prostitution comme phénomène social ».

L’organisme reconnaît qu’il existe des femmes qui font le choix de se prostituer, mais précise qu’il s’agit d’une minorité, et quand elles font ce choix, il se fait dans des circonstances précises parce qu’il répondait à certains besoins.

« Bref, poursuit Martine B. Côté, il y a des causes et des systèmes plus grands que le choix individuel qu'on ne doit pas perdre de vue quand on aborde la question de la prostitution. Mettre l'accent uniquement sur le consentement individuel de chaque femme contribue à nier le fait de la prostitution. Surtout, ça détourne la question du choix des hommes de payer pour du sexe, et qu'en raison de cette demande des hommes, toute une industrie se met en place, incluant proxénète, recruteurs qui doivent « fournir» toujours plus de femmes pour répondre à cette demande dans les salons de massage, les bars de danseuses, les agences d'escortes, l'industrie pornographique, etc.  Nous aurions aimé qu'un organisme comme la FFQ travaille plutôt, par exemple, à remettre en question la banalisation de cette demande des hommes qui a un impact sur toutes les femmes, qui rend toutes les femmes prostituables ».  


Aucun des pays qui ont tenté de légaliser ou de décriminaliser totalement l’industrie du sexe ne sont parvenus à réduire les meurtres et la violence dont sont victimes les femmes dans cette industrie.
Martine B. Côté

Le CLES ne croit pas que cette décision de la FFQ va aider les femmes qui se prostituent à accroître leur sécurité et améliorer leur santé en leur offrant un cadre lié à un travail reconnu.

Martine B. Côté est catégorique dans sa réponse : « Aucun des pays qui ont tenté de légaliser ou de décriminaliser totalement l’industrie du sexe ne sont parvenus à réduire les meurtres et la violence dont sont victimes les femmes dans cette industrie. Il suffit de regarder du côté de l'Allemagne où la demande a explosé, multipliant par le fait même le nombre de bordels. Avec plus de 3000 bordels légaux, et autant d'illégaux, le besoin de femmes pour y « travailler » a monté en flèche, accentuant la traite et la prostitution des femmes sans papier. Les conditions des femmes ne se sont pas améliorées, leur santé encore moins. »

Le fait que les « clients » et les proxénètes soient, dans ce modèle, pénalisés, permet d'envoyer un message symbolique clair : le corps n'est pas une marchandise comme les autres.
Martine B. Côté

« Il est important de rappeler, comme le fait notamment le centre Trauma et prostitution que les conséquences psychologiques de la prostitution sont graves et perdurent pour le reste de la vie des femmes. Les diagnostics de Syndrome de stress post-traumatique sont nombreux. Le fait d'être prostituée dans des lieux encadrés ne change rien aux conséquences à long terme sur la santé des femmes.  Le modèle nordique a fait ses preuves comme le meilleur des deux mondes. Les pays qui l'ont adopté permettent aux femmes, comme elles sont décriminalisées, de porter plainte pour les violences qu'elles subissent. Le fait que les « clients » et les proxénètes soient, dans ce modèle, pénalisés, permet d'envoyer un message symbolique clair : le corps n'est pas une marchandise comme les autres », ajoute-t-elle.

« Contrairement à ce que plusieurs disent, la pénalisation des clients ne rend pas la transaction moins sécuritaire : c'est une fois avec la femme que le client la violente, l'agresse ou la tue. Les femmes, surtout dans la prostitution de rue,  ont peu de liberté pour choisir leurs "clients". Nous ne devons pas mettre la responsabilité sur elles pour ne pas avoir détecté un "mauvais client". Ce qui a le plus de chances d'accroître la sécurité des femmes et leur santé, c'est un monde où le système prostitutionnel serait affaibli par une demande moins grande pour des services sexuels. Et c'est à ce changement de mentalité que nous devons travailler », conclut-elle.

Le sacre de la banalisation ?

Dans un éditorial cinglant publié dans le quotidien montréalais Le Devoir, le 2 novembre 2018, Marie-Andrée Chouinard déclare : « La Fédération des femmes du Québec a franchi un pas de plus vers l’absurde et l’ignominie… cette fédération porte-voix a confirmé qu’elle ne parle plus pour la majorité. Elle soliloque avec elle-même ».

Le culte du choix libre et consentant des femmes à monnayer leur corps dans un mouvement de global de libéralisation économique est choquant.
Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir

L’éditorialiste dénonce le virage que la Fédération vient de prendre. « En donnant la voix à toutes les différences sans hiérarchie aucune, la FFQ sombre dans le sacre de la banalisation. Elle s’éloigne de la réalité navrante d’une majorité de femmes pour qui l’exploitation sexuelle associée à la violence n’est pas un choix, mais plutôt l’absence de choix ». Et de conclure : « Avec sa dernière posture, la FFQ divague. Le culte du choix libre et consentant des femmes à monnayer leur corps dans un mouvement de global de libéralisation économique est choquant. Indigne d’une fédération dont on aurait espéré qu’elle soit plutôt tonitruante ailleurs : sur le front de la dénonciation des violences sexuelles telles que la prostitution ».

Inclure n'est pas exclure

Invitée par Terriennes à réagir à cette controverse, la présidente de la FFQ Gabrielle Bouchard nous a plutôt renvoyées au texte de la proposition adoptée le 28 octobre et au communiqué de presse du 2 novembre.

Notre résolution inclut toutes les femmes dans l’industrie du sexe à vise à améliorer les conditions de vie et de travail de toutes.
Gabrielle Bouchard

Il y est écrit : « Nous avons ainsi été étonnées de lire que cette proposition donnerait un laissez-passer à la culture de l’agression alors que nous sommes convaincues qu’elle permet au contraire de mieux défendre les droits fondamentaux de toutes les femmes, en incluant leurs expériences. (… ) Nous soutenons toutes les femmes, sans jugement, à chaque étape de leur vie et dans toutes leurs batailles. Nous refusons la vision selon laquelle ces femmes seraient seulement des victimes. Elles sont présentes dans notre mouvement depuis des décennies et nous voyons en action quotidiennement leur résilience et capacité d’agir (…) Notre résolution inclut toutes les femmes dans l’industrie du sexe à vise à améliorer les conditions de vie et de travail de toutes. Inclure ces femmes ne veut pas dire exclure les femmes qui subissent l’ignominie de l’exploitation sexuelle. Inclure plus n’est pas exclure ». 

Cette prise de position de la FFQ ne se fait donc pas dans le consensus. Plusieurs organismes affiliés à la Fédération consultent actuellement leurs membres pour décider s’ils vont claquer ou non la porte de la FFQ.

C’est le cas du CLES : « Nous menons actuellement une consultation sur cette question auprès de nos membres, 50 groupes et plus de 200 membres individuelles » précise Martine B. Côté. Plusieurs membres de la FFQ ont quitté la Fédération en janvier dernier quand l’organisme avait publiquement dénoncé la fermeture de salons de massages érotiques dans la banlieue nord de Montréal.

150 féministes signent une lettre ouverte

Face au déchaînement médiatique provoqué par la prise de position de la Fédération des Femmes du Québec, celle-ci a décidé de publier une lettre ouverte de soutien signée par plus de 150 féministes.
 

En tant que féministes, nous adhérons à 100% au slogan de la FFQ : Égalité pour toutes, égalité entre toutes.
Extrait lettre ouverte signée par 150 féministes en soutien à la FFQ

"En tant que féministes, nous adhérons à 100% au slogan de la FFQ : « Égalité pour toutes, égalité entre toutes » et nous invitons toutes les membres de la FFQ qui ne sont pas à l'aise avec les dernières propositions – positions ou inclusion de toutes les femmes à la FFQ – à s’interroger sur les motivations qui se cachent derrière ces réserves. Comme féministes, nous nous devons d’examiner en permanence nos analyses et nos pratiques afin de nous assurer que nous nous battons véritablement pour notre libération collective", peut-on lire.

La question de la prostitution et de l’industrie du sexe n'a donc pas fini de faire débat au Québec, au sein même des mouvements féministes.

La prostitution ou la liberté d'entreprendre?

En France, la loi pénalisant les clients des prostituées adoptée en avril 2016 est à nouveau sur la table. Cette loi est-elle contraire au droit à la vie privée et à la liberté d'entreprendre ?

Des associations et des travailleurs du sexe ont obtenu ce lundi 12 novembre 2018 la saisine du Conseil constitutionnel. Le Conseil d'État a accepté de transmettre aux Sages une question prioritaire de Constitutionnalité (QPC) déposée par neuf associations, dont Médecins du Monde et le Syndicat du travail sexuel (Strass), et cinq travailleurs du sexe.

 

La notion de "prostitution et travail "fait donc débat aussi en France.

A voir, ce clip réalisé par l'association Osez le féminisme.


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