Terriennes

Cannes : derrière la Palme, trouvez les femmes

La Palme d'or, décernée à Cannes lors de la clôture du Festival, est la création d'un joailler de luxe, Chopard.
La Palme d'or, décernée à Cannes lors de la clôture du Festival, est la création d'un joailler de luxe, Chopard.
© Chopard

A l'origine de la Palme d'or, il y a deux femmes. La créatrice du trophée, puis celle qui, par la suite, a donné un coup de jeune au trophée, devenu véritable bijou. Un prix imaginé, créé, dessiné par des femmes, mais de toute évidence pas pour elles. A ce jour, seule la réalisatrice Jane Campion l'a reçu - c'était en 1993 et ex-aequo avec un homme. L'édition 2019 n'a pas changé la donne...

En 1954, Robert Favre Le Bretun est délégué général du festival de Cannes. Cet ancien journaliste veut une nouvelle impulsion, un nouvel élan, pour ce qui est l'événement majeur du septième art.

Deux années de suite, il  fait appel à Jean Cocteau pour présider le jury.  Et c'est le poète qui lui souffle la solution : remplacer le "Grand prix du Festival international du film" par une Palme d'or
Clin d'oeil aux palmiers qui ceinturent la Croisette.
 
Le Festival de Cannes 2019, avec ou sans les femmes ?

Sur les 19 films en compétition officielle, 4 réalisatrices étaient en lice pour la Palme d'Or, un record dans l'histoire du festival, 15 réalisatrices faisaient partie de la Sélection officielle. La dernière et première fois qu'une femme a remporté la récompense ultime remonte à 1993, il s'agissait de la Néo-zélandaise Jane Campion pour sa Leçon de piano, un prix qu'elle devait néammoins partager avec le réalisateur chinois Chen Kaige pour Adieu ma concubine.

En mai 2018, Cate Blanchett, Agnès Varda, Marion Cotillard, Claudia Cardinale ...  Au total, près de 82 femmes avaient monté ensemble les marches du Palais pour réclamer l'égalité salariale dans le cinéma. 

 
Les femmes en ordre de marche lors du Festival 2018. 
Les femmes en ordre de marche lors du Festival 2018. 
©capturedecran
L'organisation du Festival, et ses sections parallèles, la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique, ont été les premiers signataires, en mai 2018, d'une charte en faveur de la parité femmes-hommes dans les festivals de cinéma, à l'initiative de l'association française 5050 pour 2020. Une charte ratifiée depuis par Berlin et Venise. 
 
Au palmarès final de ce 72e Festival, annoncé lors de la cérémonie samedi 25 mai 2019, deux réalisatrices ont été récompensées : la Française Céline Sciamma, prix du meilleur scénario pour Une jeune fille en feu et la Franco-sénégalaise Mati Diop, Grand Prix du jury pour Atlantique
 
Des palmes dorées, mais pas encore le Graal... Rendez-vous l'an prochain, qui pour détrôner Jane Campion ?

Lucienne, l'orfèvre féministe

Robert Favre Le Bret lance un concours auquel sont invités des joailliers de toute l'Europe. Puis le conseil d'administration du festival délibère - vraisemblablement sous l'aimable pression de Jean Cocteau - et il choisit l'oeuvre de  Lucienne Lazon.

Lucienne Lazon (collection privée)
Lucienne Lazon (collection privée)

La jeune femme n'est pas une inconnue dans le monde de l'ultraluxe - elle travaille notamment sur les bijoux du clergé français.

L'orfèvre-joaillière a déjà fait parler d'elle en avril 1947 lors d'une exposition au musée des Arts décoratifs.
Un journaliste du quotidien Le Monde vantait ses oeuvres "qui commandent le respect et témoignent des ressources fécondes du libre travail individuel." 

En 1957, Yves Sjöberg, historien, ne fait pas mystère de son enthousiasme pour le travail de la jeune femme : "Les bijoux de Lucienne Lazon possèdent une légèreté, une pureté quasi-musicale. Lucienne Lazon, c'est la joaillerie faite femme."

C'est aussi une féministe convaincue.
Lors d'une interview télévisée dans un atelier, elle se félicite que tant de femmes choisissent la voie difficile de la joaillerie. "C'est assez dur, mais une femme doit pouvoir exercer ce métier, et surtout en tant que créateur. C'est très important, la création, pour une femme. Le rêve serait que la même personne crée et réalise, mais actuellement, il y a beaucoup d'exécutants qui ne sont pas des créateurs. Le goût, en France, aurait vraiment besoin d'être réformé, mais est-ce possible de réformer ?"

La première Palme d'or crée par Lucienne Lazon
La première Palme d'or crée par Lucienne Lazon
(archive Festival de Cannes)



Lucienne Lazon  lance l'idée de la Palme. La première, son oeuvre, voit le jour en 1955.

Elle fait dans la sobriété : la palme repose sur un caillou en terre cuite.
Près de la tige, une petite main semble dire bonjour.

Elle récompense cette année-là Marty de Delbert Mann, un film américain qui remportera, par ailleurs, plusieurs autres prix :  Oscars du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur et meilleur scénario !

Jean Cocteau, Michèle Morgan et Jean Marais au Festival de Cannes en 1954. Avant la Palme, le réalisateur primé recevait un certificat attestant son Grand prix et une petite statuette qui changeait au gré des artistes en vogue.
Jean Cocteau, Michèle Morgan et Jean Marais au Festival de Cannes en 1954. Avant la Palme, le réalisateur primé recevait un certificat attestant son Grand prix et une petite statuette qui changeait au gré des artistes en vogue.
©AP

C'est désormais cette Palme d'or qui symbolisera la grande récompense du Festival de Cannes. Dans les années 1980, elle devient le logo officiel du Festival. 

En 1997,  le festival fête son cinquantième anniversaire. Pour marquer l'occasion, Caroline Scheufele, co-présidente et directrice artistique du joailler Chopard suggère à la direction du Festival de Cannes, de moderniser sa Palme.

Caroline Scheufele.
Caroline Scheufele.
crédit : photo Chopard

Cent dix-huit grammes d'or équitable

La Palme est fournie gracieusement par le joaillier Chopard. Un échange de bon procédé, puisque la visibilité du Festival assure une extraordinaire publicité  à l'enseigne suisse.
La Palme est fournie gracieusement par le joaillier Chopard. Un échange de bon procédé, puisque la visibilité du Festival assure une extraordinaire publicité  à l'enseigne suisse.
Photo : Chopard

Caroline Scheufele imagine une nouvelle Palme, une Palme  "amoureuse" dit elle. 
Désormais, sa tige forme un petit cœur, emblème de la maison Chopard.  Le trophée est plus élancé, avec ses dix-neuf folioles pointées vers le ciel. Il pèse 118 grammes d’or certifiés "équitable" et sa valeur dépasse 20 000 euros.

La maison Chopard précise : "La Palme d'or repose sur un coussin de cristal de roche de la forme d’un diamant taille émeraude. Les impuretés qui habitent la matière naturelle de la gemme rendant chaque cristal de roche unique, il n’y jamais deux Palmes d’or identiques au monde et pas moins de 40 heures de travail sont nécessaires".

Faite par les femmes, mais pas pour les femmes...

Pour l'heure, seule la réalisatrice Jane Campion avec La Leçon de piano a reçu cette récompense. C'était en 1993. Mais elle ne fut pas la seule à être honorée cette année-là puisqu'elle dû la  partager, ex-æquo avec le cinéaste chinois Chen Kaige pour Adieu ma concubine.

Et sur les 72 éditions du festival, 11 femmes à peine ont exercé la fonction de présidente du Jury :  Olivia de Havilland, Sophia Loren, Michèle Morgan, Ingrid Bergman, Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Isabelle Adjani, Liv Ullmann, Isabelle Huppert, Jane Campion et Cate Blanchett.

Cette année, 19 hommes et quatre femmes concourent pour la Palme d’or - un record absolu.  Dans son édition du 14 mai, Le Monde relève que "Jamais, depuis 1999, il n’y eut plus de quatre femmes en compétition sur la vingtaine de films choisis chaque année." Décidément, la parité, au cinéma, n'est pas moteur, comme le montre cet éloquent graphique...

(Le Monde)